La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

I.N.S.E.E.-Nantes : La victoire des dactylocodeuses

· Cahiers du féminisme, n° 16, été 1981 · p. 17-20 · 2 533 mots

Après neuf semaines de grève, quarante-huit femmes (1) ont réussi à faire céder leur patron grâce à leur détermination, à la solidarité qui les a entourées et à Vunité des syndicats C.G.T. et C.F.D.T. qui les ont soutenues. Ces femmes, ce sont les dactylocodeuses de l’atelier de saisie de l’I.N.S.E.E. à Nantes (2). A l’heure où le travail sur écran se développe dans toute l’administration et concerne directement les conditions de travail des femmes, cette grève ne pouvait nous laisser indifférentes. Pour en savoir plus, je me suis rendue à Nantes.

C’est un vendredi de la fin mars que j’ai débarqué à Nantes pour rencontrer les dactylocodeuses de l’atelier de saisie de l’I.N.S.E.E. Ce n ’était pas un très bon jour pour les interviewer. Elles avaient été prévenues de mon arrivée mais, ce jour-là, il fallait répondre tout de suite à un tract de E.O. qui expliquait quelles avaient été manipulées par la L.C.R. ! Plusieurs étaient absentes, ayant besoin de récupérer un peu après ces longues semaines de grèves ; ce jour-là encore, certaines rentraient de Paris où elles avaient tiré le bilan de leur lutte avec les bureaux nationaux des syndicats C.G.T. et C.F.D.T. de l’I.N.S.E.E. et Jeté leur victoire. C’était, enfin, la énième fois qu’on leur demandait de raconter cette grève et une certaine lassitude bien compréhensible commençait à se faire jour.

Je remercie donc Marie-France, Brigitte, Catherine que j’ai rencontrées en premier, Elisabeth, Myriam, Brigitte, Annick qui 'travaillent dans un autre bureau et qui toutes, en répondant à mes questions, m’ont permis de rédiger cet article.

C’est en septembre que l’atelier de Nantes a été équipé d’un nouveau système de saisie comportant des écrans. Au bout de quelques semaines de travail sur ces nouvelles machines, les dactylocodeuses ont toutes mal aux yeux, au dos, au cou et ressentent une fatigue nerveuse plus grande quand elles rentrent chez elles le soir. Elles demandent alors à la direction quarante-cinq minutes de pause supplémentaires à répartir dans la journée (cf. encart). La direction refuse. Elles décident de ralentir le travail concernant SIRENE (le fichier des entreprises) et de prendre des pauses sup-

INSEE — NANTES plémentaires. La direction répond par des menaces de retenues de salaires. Après la suspension du mouvement (du 19 décembre au 5 janvier), en raison des congés de fin d’année, et face aux nouvelles menaces de la direction, les dacty-locodeuses décident à l’unanimité de se mettre en grève totale et reconductible à partir du 7 janvier.

Le mépris avec lequel les a toujours reçues le directeur n’a pas été pour rien dans leur décision de se mettre en grève : « Vous n’êtes pas capables de perdre de l’argent pour quarante-cinq minutes de pause. » Voilà ce qu’a cru bon de leur dire le directeur, persuadé que des femmes aussi jeunes (elles ont toutes entre dix-huit et vingt-quatre ans), non syndiquées (trois seulement étaient syndiquées à la veille de la grève), ne pourraient que se résigner. Eh bien non ! C’est la grève qu’elles ont décidé de faire : « Au début c’est vrai, on pensait que cela durerait trois jours, une semaine maximum ». Mais neuf semaines de grève, c’est long surtout pour des femmes qui n’ont jamais fait grève et qui sont nombreuses à avoir des enfants.

« Cela est d’autant plus vrai que certaines avaient dans leur famille leur sœur ou leur mari au chômage. » L’une d’entre elles signale que son mari lui a rappelé jusqu’au bout qu’elle avait la sécurité d’emploi, qu’elle était une privilégiée, etc. D’autres, en revanche, ont bénéficié du soutien de leur famille.

Une solidarité sans faille

C’est en effet grâce à la solidarité qu’on leur a témoignée de partout qu’elles ont pu tenir. La solidarité financière a été totale dans tout l’I.N.S.E.E., mais aussi dans d’autres secteurs comme celui de la métallurgie, à Nantes. Les syndicats C.F.D.T. et C.G.T. ont joué un rôle très important de ce point de vue, tant au niveau de l’I.N.S.E.E. de Nantes, qu’à celui des unions locales et celui du national. Mais leur solidarité ne s’est pas bornée à la solidarité financière. Les sections de Nantes et les syndicats nationaux ont expliqué l’enjeu de la lutte des dactylocodeuses, notamment lors de la conférence de presse du 12 février (voir cf. encart).

Cette solidarité ne s’est pas démentie quand, face aux manœuvres de la direction et son refus obstiné de satisfaire les revendications, il a fallu faire passer l’action à une vitesse supérieure : c’est à la grève de tout l’I.N.S.E.E. que les syndicats nationaux C.G.T. et C.F.D.T. ont appelé les personnels pour le 18 mars !

C’est le mercredi 1 1 mars, à 22 heures, après sept heures de négociations, que la direction générale signait à Paris un protocole d’accord pendant qu’à Nantes plusieurs grévistes occupaient le bureau du directeur, bien décidées à ne pas reprendre le travail sans avoir obtenu satisfaction.

« J’étais prête à tout », dit l’une d’elles. Et l’on sent très bien, à les entendre, l’exaspération accumulée face « à la mauvaise foi » de leurs interlocuteurs et le mépris avec lequel les ont traitées ces hommes de la direction : « Pour eux, on était des moins que rien ». Elles ne sont pas prêtes d’oublier le 19 janvier, quand le bureau du directeur a été occupé : ce dernier ainsi que deux chefs de service ont choisi de rester totalement muets pendant près de cinq heures plutôt que de leur adresser la parole : « J’aurais préféré avoir un telex en face de moi ! »

Victoire et vigilance

Elles ne regrettent pas de l’avoir faite cette grève : « On a obtenu mieux que ce que l’on demandait ; finalement, ils ont bien fait Me ne pas céder tout de suite ! S’ils nous avaient proposé quinze ou vingt minutes de pause supplémentaires, on aurait probablement accepté ! »

Après cette grève, elles sont bien décidées à ne plus se laisser faire : « Avant la grève, on pensait que notre travail était très important dans 1T.N.S.E.E. Il est arrivé souvent que l’on vienne nous donner du travail « en urgence », juste avant la sortie, et on acceptait par conscience profesionnel-le ! Maintenant qu’on a vu du travail traîner plus de deux mois sans qu’ils s’en alarment, on s’est bien aperçu qu’il n’y avait rien d’urgent et que notre travail n’avait rien d’indispensable. Maintenant ils ne pourront plus compter sur nous ! »

Mais l’accord obtenu n’est que provisoire : en septembre, syndicats et direction devront à nouveau se rencontrer. La direction espère bien pouvoir revenir sur cette victoire, les dactylocodeuses de Nantes devront pouvoir à nouveau compter sur la solidarité de tous et toutes !

Josette Desbois.

INSEE— NANTES

Des conditions nouvelles de travail (Extraits de « La Tour », du 20 février 1981, bulletin syndical CGT-CFDT de l’I.N.S.E.E.)

• La grève a été déclenchée suite à un changement de matériel. En quoi consiste ce changement ?

En octobre 1980, on a installé à l’atelier de saisie du C.N.E. de Nantes un nouveau système de saisie comportant des écrans (système NIXDORF installé pour la première fois à l’I.N.S.E.E.), alors que l’ancien système n’en comportait pas.

Avec le système précédent, il n’y avait sur la machine qu’une simple fenêtre dans laquelle apparaissaient les derniers caractères frappés. Le travail de la perforatrice était disposé de la manière suivante : sur le côté, les documents à saisir ; en face d’elle, le clavier et la fenêtre.

Le nouveau système comporte donc un écran, qui envoie des messages auxquels il faut répondre, ce qui entraîne une plus grande fatigue visuelle et nerveuse. Par ailleurs, le travail est maintenant disposé de la manière suivante : à gauche les documents à saisir, au centre le clavier et à droite l’écran ; ce qui fait que l’opératrice, qui doit alternativement consulter les documents et l’écran, doit fréquemment tourner la tête de gauche à droite, ou de droite à gauche, ce qui engendre une fatigue musculaire au niveau du cou.

• Le nouveau matériel diffère donc sans conteste de l’ancien matériel qui se trouvait dans cet atelier ?

Mais, et ceci est essentiel, le type de travail que l’on effectue sur ces écrans diffère également des travaux que l’on effectue sur les écrans qui sont déjà installés à l’I.N.S.E.E.

• Pourquoi ce changement de matériel ?

Ce changement est dû à l’évolution de la saisie dans les ateliers de l’I.N.S.E.E. Le mode de saisie que l’on met en application à Nantes est un système intermédiaire entre la saisie classique et la saisie dite « conversationnelle » qui va se développer dans les cinq ans à venir.

La saisie classique se décompose en trois opérations qui s’effectuent dans trois lieux différents : le chiffrement (ou codification) dans les ateliers manuels des directions régionales (D.R.), la saisie proprement dite, dans les ateliers de saisie, et le contrôle dans les centres nationaux informatiques (C.N.I.) d’Orléans et d’Aix-en-Provence.

Dans le cas de la saisie conversationnelle, les écrans de l’atelier de saisie sont reliés à un mini-ordinateur, ce qui a deux conséquences : d’une part, les documents à saisir ne passent plus par les ateliers manuels de chiffrement, car les opératrices peuvent les codifier directement. D’autre part, les contrôles ne s’effectuent plus dans les C.N.I. car, quand une erreur est commise au niveau de l’enregistrement, l’écran émet un message et l’erreur doit être rectifiée aussitôt.

La saisie conversationnelle regroupe donc les trois opérations -chiffrement, saisie, contrôle -en une seule ; ce qui représente un gain de temps important.

La direction attend beaucoup de cette nouvelle procédure en matière de productivité. Pour l’indice des prix, par exemple, elle conduit à une économie de 30 %.

La direction prévoit par ailleurs que la moitié de factuel volume de saisie restera dans la même forme.

Pour le reste, le passage d’une saisie à l’autre se fera progressivement, « prudemment », dit la D.G.

• Système intermédiaire entre saisie classique et saisie conversationnelle, qu’est-ce que cela veut dire ?

Avec le système NIXDORF, tel qu’il fonctionne actuellement, les opératrices n’effectuent pas la phase de codification (ou chiffrement). Ce n’est donc pas un système de saisie conversationnelle.

Par contre, une partie de la phase de contrôle s’effectue directement sur écran. Ce n’est donc plus un système de saisie classique.

Le système NIXDORF évolue, et il est vraisemblable qu’à l’avenir, la phase de codification (ou chiffrement) et la totalité de la phase de contrôle s’effectueront en même temps que la phase de saisie. L’on aurait alors un système conversationnel [...].

En résumé, on pourrait dire que la saisie « intermédiaire » cumule les inconvénients de la saisie classique : travail sans grand intérêt (bien qu’un peu plus intéressant que le précédent) et ceux de la saisie conversationnelle : fatigue engendrée par de fréquentes con-, sultations de l’écran [...].

INSEE— NANTES

L’enjeu du conflit de Nantes (Extraits de la conférence de presse tenue le 12 février 1981 par la CGT et la CFDT)

L’image de l’I.N.S.E.E. est trop souvent marquée par celle de ses « experts ». On oublie trop souvent que, sur 7 000 agents, l’Institut emploie 5 000 agents d’exécution rompus aux tâches les plus fastidieuses.

La fabrication des fichiers et des enquêtes met enjeux diverses opérations :

-enquête sur le terrain ou recueil des documents d’origine administrative ;

-codification de ces documents ;

-leur saisie sur bande magnétique réalisée dans les ateliers des vingt directions régionales ;

-le contrôle réalisé dans les gros centres informatiques qui donne lieu à un nouveau passage en saisie pour apurement des données.

Cette chaîne est longue et coûteuse. C’est pourquoi la direction projette de la comprimer en intégrant lors de la phase de saisie la codification et la plupart des contrôles informatiques (...).

Dès lors, l’enjeu devient plus clair. Passer d’un mode de saisie à l’autre, progressivement, et sans diminution de la durée de travail sur écran. L’administration veut récupérer la totalité des gains de productivité ainsi réalisés, en invoquant l’intérêt supérieur du travail pour les agents.

Les Syndicats C.G.T. et C.F.D.T., les opératrices de Nantes ne refusent pas cette évolution, bien au contraire.

Il n’est tout simplement pas question d’y sacrifier la santé des agents et l’ensemble des conditions de travail.

C’est bien l’ensemble des problèmes posés aux travailleurs par les mutations technologiques liées à l’informatique qui est en cause.

L’I.N.S.E.E. est, pour l’administration, une plate-forme d’essai pour l’introduction de nouveaux systèmes. Déjà l’exploitation du recensement est organisée selon un mode conversationnel tout à fait original.

Pour le recensement de la population, le temps de travail sur écran se situe aux alentours de 4 h 30.

C’est bien là l’enjeu du conflit de Nantes. Son issue augurera des conditions dans lesquelles se déroulera pour le personnel l’effort de rationalisation entrepris dans l’administration.

En cela, ce conflit est significatif. Il mesure l’ampleur des luttes nécessaires pour éviter que l’informatisation des processus de travail ne se développe, dans l’administration et au-delà, contre les travailleurs.

Après 64 jours de grève, une victoire importante (Extraits du tract national CGT-CFDT du 16 mars 1981)

Un accord très substanciel (...)

Il porte principalement sur les points suivants :

1 . Formation des agents et adaptation des programmes de saisie pour améliorer les conditions de travail, 10 minutes de pause supplémentaires par jour liées à un travail particulier (S.H.M, fichier des étrangers) (1). 1 heure par jour de travail manuel à la place d’une heure d’écran et sans toucher à la prime T.A.I. (2). Cette heure sera prise par les dactylo-codeuses lorsqu’elles le désireront en deux fois une demie-heure.

Ces dispositions sont déclarées transitoires par la direction. Une réunion avec les sections C.G.T. et C.F.D.T. et le personnel aura lieu en septembre pour discuter des suites à leur donner.

2. Le quart d’heure de pause accolé au repas de midi est transféré dans la journée sans diminution du temps global consacré au repas (1 heure).

3. Suppression de tout contrôle des rendements individuels par le système informatique.

Par ailleurs, les sanctions éventuelles pour occupation de la salle machine seraient légères et 2 1 jours de grève seront indemnisés.

C’est un accord important san-tionnant une des plus longues grèves du secteur public. (...).

Des acquis importants pour tout le monde...

La première démonstration, c’est évidemment que le personnel peut faire respecter sa santé et sa dignité et qu’il peut là-dessus compter sur la solidarité et la détermination de nos syndicats.

Concernant la saisie, 25 minutes de pauses supplémentaires par jour reconnues comme telles, plus une heure de travail manuel, cela fait au C.N.E. de Nantes 5 h 35 de travail sur écran chaque jour sans diminution de la T.A.I.

La possibilité d’alterner écran-/pause/travail manuel est bien dans la logique des 45 minutes de pause.

Elle permet aux opératrices de changer de travail (travail manuel) ou de s’arrêter (à l’heure des pauses) dès que la fatigue se fera sentir.

La suppression des contrôles automatiques de rendement individuels, de même que la reconnaissance du droit aux opératrices à bénéficier de la pause déjeuner d’une heure sans prendre sur leur temps de pause sont des pas importants pour rompre l’isolement de la saisie du C.N.E. (...).

(1) S.H.M. : Répertoire des personnes hors métropole.

(2) T.A.I. : prime de fonction informatique.

Notes

  1. (1) Une dizaine de dactylocodeuses de retour de congé maternité en plein milieu de la grève n’ont pas fait grève.
  2. (2) Institut national de la statistique.

Une erreur sur cette page ?