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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les femmes dans les bibliothèques. Article extrait du n° 12 (5 mars 1981) de la revue «École émancipée», numéro «spécial femmes»

· Cahiers du féminisme, n° 16, été 1981 · p. 26-29 · 2 270 mots

Si le métier de bibliothécaire a longtemps été une projession masculine et caractérisée par l’élitisme (le bibliothécaire des siècles passés, homme érudit et fin lettré, appartenait au « monde de la science »), la situation est differente aujourd’hui: c’est devenu un métier peu valorisant socialement, peu payé, et où les femmes sont largement majoritaires : plus de 2/3 des personnels.

L’entrée des femmes dans les bibliothèques s’est faite petit à petit depuis le début du siècle, parallèlement aux progrès de l’instruction des femmes : quand un nombre croissant de femmes diplômées, capables de « rivaliser » avec les hommes sur le plan intellectuel et professionnel, arrivèrent sur le marché du travail, il fallut bien leur ouvrir un certain nombre de carrières. On chercha alors à « canaliser ce mouvement en réservant aux femmes les situations qui sont mieux en harmonie avec les aptitudes naturelles de leur sexe » (1 ).

Et de même que l’enseignement apparut comme le prolongement de leur rôle de mère, le métier de bibliothécaire fut présenté comme le prolongement des activités ménagères des femmes : « Un travail d’intérieur qui consiste à classer les livres avec soin, à les préserver de la poussière, à mettre de l’ordre dans les rayons, à apporter du goût dans le choix des reliures, à servir les lecteurs avec empressement et complaisance... Il y a là un rôle qui convient beaucoup mieux à une femme qu’à un homme. » Voilà comment les divers « guides des carrières féminines » présentaient les choses aux jeunes diplômées qui sortaient de l’Université (1).

Les bibliothèques présentaient un autre avantage : espaces relativement clos, les femmes y étaient mieux « protégées ». « Les fonctions d’archiviste ou de bibliothécaire sont de celles qui, en les mêlant le moins à la vie extérieure, leur conviennent le mieux et même, dans une certaine mesure, sont conciliables avec le rôle de mère de famille et de ménagère » (2).

Bibliothèques et écoles furent ainsi présentées comme le lieu idéal du travail féminin et progressivement abandonnées aux femmes, préservant les autres secteurs d’une trop forte concurrence.

Un autre facteur allait encore favoriser ce processus : avec le développement de l’enseignement supérieur, le

BIBLIOTHEQUES rôle des bibliothécaires se transformait, l’érudit de jadis disparaissait pour devenir un simple auxiliaire au service des enseignants et des étudiants. Le métier perdait ainsi beaucoup de son prestige, ce qui facilita l’entrée des femmes dans ce secteur :

« Le bibliothécaire est un savant dont la mission est d’être au service des autres savants. Ce rôle surbordonné convient mal à la fierté naturelle de l’homme. Une femme ne se sentirait pas humiliée de servir, de jouer à la bibliothèque le rôle qu’elle joue dans son ménage. Naturellement plus souple, plus docile, plus complaisante que l’homme, elle accomplirait avec joie et le sourire aux lèvres les fonctions modestes qui ne conviennent pas à l’autre sexe » (1).

On retrouve là le processus bien connu féminisation/dévalorisation, sans qu’il soit possible de préciser lequel de ces deux facteurs a précédé l’autre dans le temps : les deux réagissent en fait l’un sur l’autre. Si les femmes ont pu rentrer aussi facilement dans cette profession, c’est qu’elle avait déjà perdu beaucoup de prestige, et n’était pas très bien rémunérée. En retour, la féminisation a accentué la dégradation de l’image de marque de la profession, et favorisé une stagnation du niveau des salaires (à partir de 1930, ceux-ci prennent de plus en plus de retard sur ceux des enseignants -qui n’étaient déjà pas mirifiques : le conservateur de bibliothèque, catégorie A, autrefois aligné sur l’agrégé, se retrouve au niveau des certifiés).

Et la profession cessa de plus en plus d’attirer des candidats masculins : actuellement, les femmes représentent 72 % des conservateurs, et 88 % des sous-bibliothécaires (catégorie B).

Les discriminations

Quand on a commencé à parler dans les bibliothèques de « la question femmes », on a souvent rencontré des haussements d’épaules parmi le personnel, ou l’accusation de céder à une mode en parlant de discriminations. Certes, elles ne sont pas aussi flagrantes que dans d’autres secteurs. D’abord parce que, comme dans toute la Fonction publique, l’égalité des salaires et des conditions de travail entre les sexes est un acquis.

Ensuite, parce que la forte féminisation de la catégorie A entraîne une féminisation relativement importante au niveau des postes de responsabilité (67 % des directeurs de bibliothèques universitaires ou des responsables de section sont des femmes, pourcentage assez rare dans la Fonction publique).

Enfin, parce que c’est dans les catégories C et D que les femmes sont les moins nombreuses (le travail de magasinier ou de gardien de bibliothèque, travail manuel, a longtemps été considéré comme masculin ; et dans cette catégorie, on trouve aussi les chauffeurs de bibliobus, où la percée féminine a beaucoup de mal à se faire : 1 femme sur 1 62 chauffeurs).

Malgré tout cela, il n’est pas exagéré de dire que les discriminations existent ici aussi. Une série de chiffres sont là pour montrer qu’il ne s’agit que d’une pseudo-égalité :

• Dans les promotions : si les femmes représentent 72 % des conservateurs, elles ne sont plus que 54 % des conservateurs en chef, et 44 % des conservateurs en chef de classe exceptionnelle (postes pourvus au choix). En moyenne, 1 homme sur 7 devient conservateur en chef, seule 1 femme sur 1 7 arrive à ce grade.

• Dans la répartition des responsabilités : tous les plus hauts postes de responsabilité sont détenus par des hommes (direction de la Bibliothèque Nationale, de la bibliothèque de Beaubourg, inspecteurs, etc...).

Dans les bibliothèques universitaires, les femmes représentent les 3/4 des conservateurs, mais ne sont plus que les 2/3 des conservateurs occupant un poste de direction.

Tous les chiffres montrent que, plus les responsabilités sont élevées, plus l’écart est grand entre les chances d’un homme et d’une femme d’y arriver.

• L’inégalité se retrouve dans la répartition des femmes selon les types de bibliothèques : le pourcentage le plus élevé se trouve -cela n’étonnera personne -dans les bibliothèques pour enfants, en fonction de l’équation bien connue : femme = mère = enfants. Par contre, dans les bibliothèques municipales « classées » (celles des villes les plus importantes), les femmes ne sont que 60 % des conser-

BIBLIOTHEQUES vateurs, au lieu de 70 à 85 % dans d’autres types de bibliothèques : c’est que les municipalités, consultées pour ces nominations, donnent souvent la préférence à un homme, jugé « plus apte aux rapports avec les personnalités et les élus locaux » (dont dépend pour une bonne part le budget de ces bibliothèques).

La conclusion de tous ces chiffres n’est pas d’aller pleurer pour obtenir une « hiérarchie plus juste », il ne s’agit pas d’engager la lutte pour que, par exemple, il y ait aussi des femmes inspecteurs des bibliothèques. Il s’agit seulement de montrer qu’ici comme ailleurs, et malgré toutes les apparences, on a un fonctionnement qui privilégie les hommes.

Remasculiniser la profession ?

Mettre en évidence ce fonctionnement est d’autant plus important que, depuis quelques années, on voit se développer les discours sur la nécessité de « rééquilibrer une profession trop féminisée », discours qui ne visent en réalité qu’à justifier la discrimination de fait qui s’est instaurée dans les concours de recrutement : les femmes, bien que beaucoup plus nombreuses à se présenter au concours de conservateur, se retrouvent très minoritaires parmi les admis ; l’inégalité dans les chances de réussite était même devenue ces dernières années si flagrante qu’on a pu parler de « prime à la masculinité » et que cela a provoqué un tollé dans toutes les bibliothèques et de la part des syndicats, incitant depuis les jurys à un peu plus de prudence.

Certains parmi le personnel, tout en dénonçant ces discriminations, ont commencé par se réjouir de cette tendance à la « remasculinisation », y voyant un biais pour obtenir à moyen terme une revalorisation de la profession et donc des salaires. Mais en période de chômage croissant et d’absence de création de postes, favoriser le recrutement d’hommes ne peut avoir qu’un résultat : fermer l’accès des bibliothèques aux femmes et ainsi les éliminer progressivement de ce secteur (et l’on commence bien sûr par la catégorie la plus élevée).

Intervenir sur cette question des concours, c’est donc défendre le droit à l’emploi des femmes, au moment où le gouvernement multiplie les attaques contre ce droit.

Défendre le droit de l’emploi des femmes

Un droit qui, dans les bibliothèques comme ailleurs, se trouve également menacé par le développement du travail à mi-temps pour les femmes, et bientôt sans doute par la mise en application de la loi sur le temps partiel votée récemment.

Ces dernières années en effet, le mi-temps est de plus en plus facilement accordé, même si certains chefs d’établissement sont un peu réticents en raison des « nécessités du service ». Bien sûr, dans leur immense majorité, les « bénéficiaires » sont des femmes. Toute une propagande voudrait nous faire croire qu’il s’agit pour celles-ci d’un choix réel ; mais peut-on parler de choix, quand on est tenu à des horaires assez lourds (variables selon les bibliothèques et les catégories, mais souvent 38 ou 40 heures par semaine), quand en plus, au nom des impératifs du service public, on vous impose pas mal de contraintes (ouverture en nocturne, tournées en bibliobus qui durent de 7 heures du matin à 7 heures du soir, etc.), le tout pour des salaires peu élevés, et qu’à tout cela s’ajoute le travail à la maison, et la rareté des équipements collectifs pour les enfants...

Déjà, beaucoup ont commencé à s’apercevoir du piège que représente le mi-temps, en particulier en ce qui concerne les possibilités de retour au travail à temps complet : de plus en plus souvent, l’administration, pour masquer le manque de création de poste, place 2 titulaires à mi-temps sur un même poste ; et quand l’une d’entre elles veut retravailler à plein temps, il lui faut attendre -parfois plusieurs années -qu’un autre poste se libère dans la bibliothèque, ou alors accepter de s’expatrier dans une autre ville, souvent un autre département !

BIBLIOTHEQUES

C’est à partir de la prise de conscience de ces problèmes qu’un certain nombre de syndiquées du SNB (Syndicat national des bibliothèques-FEN), en particulier de la tendance « Bibliothèques en lutte » ont proposé lors du dernier congrès du syndicat, en janvier 80, la création d’une commission syndicale femmes, pour développer la réflexion sur ces questions, y sensibiliser l’ensemble des personnels, et amener le syndicat à les reprendre en charge.

Cette commission, où se retrouvent des femmes (et quelques hommes) de toutes tendances, a commencé à intervenir en premier lieu sur la question de l’emploi des femmes, par des débats et articles sur le temps partiel, et par la mise en route d’une enquête dans toutes les sections, visant à connaître les problèmes que pose le mi-temps (salaires, augmentation du rythme de travail, promotion freinée, difficultés de retour au temps plein, etc.). Le but de cette enquête étant aussi de faire que les débats de la commission femmes -qui est pour le moment limitée aux instances nationales du syndicat -soient repris par l’ensemble des syndiqués et ne restent pas l’affaire de quelques « spécialistes » membres de la CA.

Intervenir sur ces questions, se battre contre le mi-temps ou le temps partiel, ce n’est pas empêcher les femmes d’adopter cette solution, ni chercher à les culpabiliser ; mais c’est montrer que ce ne sont que des fausses solutions face au problème de la double journée de travail, que la seule solution c’est la lutte résolue de toutes et tous pour la diminution du temps de travail pour tous les personnels, pour la création d’équipements collectifs, pour la remise en cause de la division traditionnelle des tâches au sein de la famille.

Tous ces objectifs n’ont rien de particulier aux bibliothécaires, et peuvent donc être l’occasion de briser l’isolement imposé par les structures corporatistes des syndicats, de la FEN en premier lieu, et de réaliser la liaison avec les autres catégories de personnel présentes dans les mêmes établissements (par exemple, sur une fac, avec les personnels administratifs et de service, et les enseignants).

Lutter contre le sexisme

Lutter contre toutes les formes d’oppression des femmes, c’est aussi, en tant que bibliothécaires, être amené à lutter sur un autre terrain, celui de l’idéologie sexiste véhiculée par les livres que nous avons pour « mission » de diffuser. De même que la profession a connu de nombreux débats sur la question de l’attitude à adopter face au contenu réactionnaire ou raciste d’un certain type de littérature (les bibliothécaires doivent-ils rester neutres, ou censurer ou chercher à favoriser une autre littérature ?), il est nécessaire aujourd’hui de reprendre ces discussions à propos du contenu sexiste des livres : par exemple, faire en ce qui concerne les livres pour enfants et adolescents les plus diffusés, le même travail d’analyse critique que celui fait par les enseignantes pour les manuels scolaires ; ou encore, engager une réflexion sur le rôle que peuvent jouer les « techniques d’animation par le livre » très en vogue actuellement (par exemple: « l’heure du conte » dans les bibliothèques enfantines, ou la collaboration entre les bibliobus et les écoles, etc.).

A ce niveau également, cela implique une liaison, plus un véritable travail en commun, entre personnels de bibliothèques et de l’enseignement.

Anne-Marie Pavillard.

« Un travail d’intérieur qui consiste à classer les livres avec soin, à les préserver de la poussière...

Il y a là un rôle qui convient beaucoup mieux à une femme qu’à un homme » !

Notes

  1. (1) Bonnefoy (Antoine) : «Place aux femmes : les carrières administratives et libérales», Paris 1914.
  2. (2) M. Prou, directeur de l’Ecole des Chartes, dans «Revue des deux mondes », 1927.

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