La Pologne voit aujourd’hui se développer nombre de mouvements sociaux : ouvriers, paysans, étudiants, dont les syndicats sont reconnus, mais aussi, quoique au stade embryonnaire, un mouvement écologiste, des mouvements nationalistes ukrainien, lithuanien et le mouvement des femmes. Les féministes polonaises sont très peu nombreuses — un noyau autour de l’université de Varsovie, regroupant surtout des étudiantes, avec des correspondantes dans d’autres villes.
La situation est en effet quelque peu paradoxale : les problèmes des femmes sont censés être pris en compte et résolus par la société, si l’on en croit le discours officiel. Solidarité, de son côté, n’aborde pas le problème, laissant le champ libre à la campagne puissante et fort réactionnaire de l’Eglise.
Cette occultation est lourde de conséquences car la crise aggrave particulièrement les conditions de vie des femmes : la pénurie, les queues qui commencent avant l’aube pour d’hypothétiques livraisons allongent démesurément leur seconde journée de travail.
Mais quand le gouvernement a cru pouvoir laisser impunément se détériorer, plus qu ’ailleurs, l’approvisionnement de Lodz, ville d’industrie textile à main -d’oeuvre féminine, il a vu s’organiser la première des « marches contre la faim », qui fut très largement une lutte des femmes...
Nous avons rencontré Krystyna, étudiante à l’université de Varsovie et membre du groupe féministe, cet été.
• Comment votre mouvement a-t-il débuté, et quelles sont vos préoccupations, vos revendications?
— Nous avons commencé à tenir des réunions en octobre 1980. Les femmes qui venaient là ne se doutaient pas qu’elles avaient les mêmes idées, qu’elles voulaient changer les mêmes choses.
Au cours de la première réunion, nous avons élaboré un programme. Mais nous ne le considérons pas comme définitif ; au contraire, il est ouvert à toutes les suggestions (cf. encadré sur les tâches).
aur le plan social, il y a d’abord le problème du congé de maternité. Actuellement, la femme a droit à trois mois de congé maternité. Solidarité réclame trois ans, mais seulement pour la femme. Nous pensons que l’homme doit pouvoir, lui aussi, bénéficier de ce congé de trois ans, et que c’est aux parents de décider entre eux de qui l’utilisera. De même pour les congés en cas de maladie d’enfant.
Les personnes vivant seules avec trois enfants devraient recevoir une pension du gouvernement.
Il y a aussi l’inégalité des salaires : ceux-ci sont moins élevés dans les industries à main-d’œuvre exclusivement féminine : chimie, cosmétiques, textile, que dans celles où l’on emploie des hommes, l’automobile par exemple. Les femmes travaillent souvent dans de mauvaises conditions : pollution, etc.
Nos revendications concernent aussi l’accès des femmes aux filières de formation, puis aux emplois. Il faut une loi garantissant les mêmes possibilités d’accès aux deux sexes : actuellement, la préférence, de fait, va aux hommes. Lors de l’examen d’entrée à l’université, à notes égales, c’est eux que l’on choisit. C’est la même chose pour les écoles techniques, pour les études polytechniques.
Avortement et contraception
En matière de contraception et d’avortement, la situation n’est pas satisfaisante. 60 à 80 % des préservatifs en vente ici son inutilisables. Il y a deux sortes de pilules, mais on n’est pas sûr qu’elles soient inoffensives pour la santé des femmes. Pour les stérilets, il n’existe que de vieux modèles. Un médecin de Wroclaw en a mis un nouveau au point, mais le ministère de la Santé refuse de le diffuser.
La loi actuelle autorise l’avortement. Le chiffre officiel des avortements est de 180 000 pour 1979 (1), mais il est inférieur à la réalité. La plupart des avortements ont lieu en dehors des hôpitaux, où les conditions d’intervention sont notoirement défectueuses (capacité d’accueil insuffisante, anesthésie inefficace). Les femmes sont obligées de se débrouiller.
POLOGNE
Mais, en ce moment, une pétition réclamant au Parlement l’interdiction de l’avortement circule en Pologne. Lancée par les milieux catholiques, elle a aujourd’hui recueilli des centaines de milliers de signatures : celles d’hommes, celles de femmes âgées ou bien très jeunes qui n’imaginent pas qu’un jour elles pourront avoir besoin d’avorter. Aucune éducation sexuelle n’est dispensée ; jamais une émission de radio ou de télévision n’est consacrée à ces problèmes. Le seul livre d’éducation sexuelle qui existe en Pologne, celui du Dr Wis-tocka, fait rire tout le monde... Nous voudrions combler cette lacune : traduire des articles de journaux, les diffuser. Nous préparons une réunion avec des médecins pour contribuer à ce travail d’information.
Notre groupe, au-delà de ces revendications, s’intéresse aux problèmes d’identité des femmes, à la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes.
• Peux-tu préciser ?
— Par exemple, à l’université, les femmes ne pensent qu’à trouver un mari... Après des années d’études,
Nous tentons de rassembler pour notre prochain numéro, des informations concernant la participation des femmes aux luttes et aux débats récents de la classe ouvrière polonaise. Nous espérons pouvoir alimen -ter une rubrique régulière sur les femmes dans les pays de l’Est. L’importance des événements qui s’y déroulent rend nécessaire cet effort. Au cas où vous auriez des interviews ou des informations intéressantes, n’hésitez pas à nous les faire parvenir.
elles n’ont rien acquis pour elles-mêmes. Elles ne se demandent jamais qui elles sont. Elles cherchent à se reconnaître dans des modèles masculins. Si l’on examine les cas de femmes connues, on s’aperçoit que leur carrière a toujours emprunté une voie « masculine ».
Après avoir traduit un article traitant de l’activité scientifique des femmes, nous nous sommes plus longuement intéressées à cette question. Quand s’est produite la coupure, je ne le sais pas. Mais le fait est qu’aux XIIIe et XIVe siècles, les femmes ont beaucoup pensé, beaucoup créé, et qu’on ne trouve aujourd’hui de cela aucune trace dans la littérature et dans la science.
• Quelle est l’activité du groupe à l’université ?
— Nous avons une ou deux réunions par semaine, pendant lesquelles nous traduisons des articles, des livres écrits par des féministes occidentales, et nous en discutons. Nous rencontrons des gens très différents : des marxistes, des catholiques, pour connaître leur avis sur les problèmes que nous soulevons. Nous avons organisé des séminaires sur cette question de l’activité scientifique des femmes : les femmes dans l’anthropolo-
STRUCTURATION DU MOUVEMENT
L’association est dirigée par un groupe d’initiative composé des fondatrices et des membres les plus actifs. Seules les femmes peuvent être membres de l’association. Les femmes et les hommes en accord avec tout ou partie de nos postulats, ou intéressés par notre activité, peuvent être sympathisants.
POLOGNE gie, les femmes dans l’histoire, les femmes dans la science.
Mais nos moyens d’action sont limités. A l’université, nous n’avons droit qu’à une publication par mois, tirée à deux cents exemplaires, (cf. encadré sur les moyens d’action) Nous faisons paraître nos traductions de textes occidentaux. En dehors de l’université c’est encore plus réduit. Tout ce que nous pouvons faire, c’est tâcher d’inspirer une émission de radio, ou encore les rédactrices d’un journal féminin. On aimerait pouvoir influencer les organisations légales de femmes, mais c’est sans espoir : elles sont dirigées par des femmes du parti qui ne s’intéressent pas aux problèmes spécifiques des femmes. Une fois par an, des représentantes de toutes ces organisations se réunissent au Parlement, cela s’appelle le Conseil national des femmes. Qu’est-ce qu’il en sort ? Des mots, des mots, mais rien de concret. On ne peut rien en attendre.
• Quelle est la composition du mouvement ? Est-il limité à l’université ?
— Le groupe n’est composé que d’étudiantes, mais toutes ont une ac-
L’association des féministes se donne pour but de lutter contre l’oppression que subissent les femmes, en Pologne et dans le monde. Nous luttons contre toute forme d’exploitation et contre toute inégalité entre les sexes.
Nous luttons contre :
— le travail non rémunéré à la maison, pour lequel la femme (ou l’homme) ne touche ni équivalent monétaire, ni allocations sociales ;
— les mesures légales qui font retomber sur la seule femme la responsabilité de réduction des enfants, à savoir :
-le fait que seule la femme ait droit au congé de maternité ;
-le fait que seule la femme ait droit à un congé en cas de maladie d’enfant ;
— l’infériorité, par rapport à la moyenne nationale, des salaires féminins dans l’industrie, les services et les autres branches de l’économie ;
— le maintien des femmes à des postes subalternes, que ce soit au travail ou dans les organisations politiques et sociales, largement pratiqué bien que non inscrit dans la loi ;
« Nos tâches »
— la discrimination pratiquée à l’encontre des femmes pour l’accès à certaines études supérieures : études agricoles, Académie des Beaux-arts, Ecole supérieure de physique, Ecole supérieure technique d’Etat, etc., non inscrite dans la loi, mais largement pratiquée ;
— la façon sélective dont le « droit à des responsabilités égales » (Equal Opportunity Right) est utilisée : oublié là où les hommes sont en majorité (par exemple, pour les études polytechniques), il est soudain remis à l’honneur lorsque leur position est menacée (par exemple, pour l’accès à l’Académie de médecine) ;
— la discrimination à l’encontre des femmes dans les lois concernant les changements de nationalité ;
— la propagation et la fixation par les mass média d’images dépréciatrices du sexe féminin.
Nous voulons :
— susciter l’activité de la majorité des femmes contre l’exploitation et l’inégalité qui les touchent ;
— transformer les congés maternités en congés familiaux (c’est-à-dire pouvant être utilisés par les deux parents, qui décident comment ils s’en servent) et les porter à trois ans ;
— permettre, de même, l’utilisation des congés pour maladie d’enfant par l’un des deux parents au choix ;
— obtenir un salaire égal pour les femmes et les hommes ayant la même instruction et la même ancienneté (dans les métiers dits féminins, qui exigent pourtant autant d’efforts physiques et intellectuels, les salaires sont plus bas);
— obtenir l’application de l’« Equal Opportunity Right » pour les femmes : accès aux études supérieures dans les disciplines où les femmes sont minoritaires ; accès aux postes de direction (qui, pour le moment, est plus difficile même pour les femmes possédant des qualifications plus élevées que leurs concurrents masculins) ; embauche dans un emploi ou à un poste, quel qu’il soit ;
— obtenir l’égalisation des statuts sociaux et économiques des deux sexes.
POLOGNE tivité salariée. Si nous cherchions à avoir une existence légale en dehors de l’université, à l’échelle du pays, nous ne serions plus assurées d’avoir un local et une imprimerie comme nous en avons aujourd’hui. Cela dit, hors de l’université, certaines filles collaborent avec nous, de manière individuelle.
D’autre part, si notre groupe d’initiative est exclusivement féminin, nous acceptons des hommes dans notre mouvement. Nous ne voulons pas être une copie conforme du mouvement occidental, (cf. encadré sur la structuration du mouvement).
La « mauvaise réputation » du féminisme
• Comment vos préoccupations sont-elles accueillies ici ?
— En Pologne, le féminisme est très mal vu. Cela s’explique par le manque d’informations ; ici les écrits des féministes ne sont pas publiés. Le plus difficile c’est de vaincre l’hostilité des femmes, mal disposées par ce qu’elles ont entendu dire du féminisme. En fait, la plupart des féministes ont une vie privée satisfaisante, des succès universitaires. Ce qu’elles veulent c’est changer les mentalités (cf. encadré sur « les axes de notre activité »). Mais c’est là une lourde tâche car, ici, la plupart des femmes pensent que tout va bien. Elles prennent pour argent comptant la propagande officielle selon laquelle le critère de libération de la femme c’est le nombre d’heures qu’elle passe à travailler, sans voir qu’elles sont contraintes à une double journée de travail. Contrairement à ce qu’on nous raconte, la condition féminine n’a pas fait tellement de progrès depuis 1945, nous l’avons compris en lisant des articles sur la situation de l’après-guerre : pour les femmes, ce sont toujours les mêmes problèmes qui se posent. Mais la majorité des femmes polonaises n’en a pas conscience.
• Nous t’avons contactée par l’intermédiaire du club Sigma (2) : es-tu au Parti communiste ? Et les autres Ailes du groupes?
— Non, aucune des personnes du groupe n’appartient au parti. Si le groupe est « domicilié » au club Sigma c’est parce que la seule salle que nous avons trouvée pour notre première réunion était là. Depuis, on continue à se réunir au club Sigma, mais il y a souvent des problèmes. Ils
« Nos moyens d’action »
Nous développerons nos idées par la création :
1) d’un journal féministe ;
2) d’un théâtre féministe ;
3) d’une galerie d’art féministe ;
4) par l’organisation de rencontres, de séminaires, de discussions avec des femmes renommées, sur la pensée et l’art féminins, la psychologie et la spécificité féminine, et les exemples de femmes les plus intéressants ;
5) nous créerons une banque d’informations concernant les mouvements féministes, les femmes célèbres dans l’Histoire et, aujourd’hui, la situation des femmes en Pologne et dans le monde ;
6) nous aurons des contacts avec les mouvements féministes dans d’autres pays (nous avons déjà noué des contacts avec des féministes de RFA, de France, et d’URSS) ;
7) nous voulons défendre les intérêts des femmes, lutter pour le développement de leur conscience, la réalisation de leurs besoins culturels, scientifiques, sociaux, en attirant l’attention sur l’existence de tels besoins.
POLOGNE nous promettent la salle, et puis on la trouve occupée...
• Que pensez-vous de l’attitude du parti face à ces problèmes ?
— Le parti parle toujours beaucoup des problèmes des femmes, mais à part les palabres... Par exemple, en ce moment a lieu le congrès du parti. Alors, bien sûr, ils déplorent la faible proportion de femmes parmi les délégués. Ça n’engage à rien ! Et ils ne font rien. La seule solution, si on veut vraiment les obliger à changer quelque chose, c’est que les organisations indépendantes de femmes se développent. Quand il y en aura beaucoup, alors le gouvernement devra agir.
Solidarité et les femmes
• Comment cela se passe-t-il, de ce point de vue, à Solidarité?
— Dans Solidarité, beaucoup de gens subissent l’influence de l’Eglise. Ils veulent abolir la loi autorisant l’avortement. Ils préconisent des méthodes de contraception « naturelles ». Ils restent attachés aux vieux modèles de vie familiale, avec le père qui travaille, la mère qui reste à la maison, cuisine, s’occupe des enfants. C’est le modèle enseigné par l’Eglise et, en plus, en ce moment, le gouvernement mène une grande campagne pour encourager les femmes à rentrer à la maison.
Il est bien illustré par Lech Walesa, ce modèle. Sa femme est toujours
« Les axes de notre activité ». Postulats détaillés
1) Possibilité d’obtenir un cursus individuel d’études pour les étudiantes enceintes (de plus de trois mois).
2) Introduction dans les manuels scolaires d’informations plus importantes sur les femmes célèbres.
3) Initiation de larges recherches sur la situation des femmes.
4) Développement de l’auto-conscience des femmes et renforcement de leur autorité (lutte contre la résignation des femmes).
5) Développement des connaissances de la société concernant la situation et le rôle de la femme.
6) Développement des services.
7) Education des femmes à une utilisation créatrice du temps libre, conduisant à un développement multiforme de la personnalité du point de vue intellectuel, artistique et physique.
social et amélioration de la situation économique des filles-mères, des mères divorcées ou seules pour d’autres raisons.
9) Même statut légal aux liaisons non-maritales qu’au mariage.
10) Développement du sentiment de responsabilité des hommes à l’égard de leurs enfants ainsi que de l’avortement (actuellement les problèmes psychiques et moraux liés à l’avortement pèsent uniquement sur les femmes).
11) Lutte contre la manière paternaliste et arrogante de diriger les groupes où travaillent les femmes.
1 2) Lutte contre le freinage, dans les familles et les écoles, des aspirations des femmes, contre les stéréotypes et les mythes nocifs (mythe de la femme heureuse dans une situation de subordination) et contre l’idée de l’immaturité et du manque d’intelligence des femmes.
à la maison, il a beaucoup d’enfants. J’aime beaucoup Lech Walesa, c’est un héros pour notre pays, mais je n’apprécie pas le modèle de famille qu’il représente et que les catholiques veulent imposer. D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de femmes qui travaillent pour Solidarité, et quand elles le font c’est comme secrétaires. Au fond, les femmes qui travaillent à Solidarité se comportent comme si elles voulaient être des hommes, au lieu de soulever leurs problèmes de femmes.
• Quels contacts avez-vous avec les féministes d’autres pays?
— Grâce à l’une d’entre nous, qui est née en France, nous savons un peu ce qui s’y passe. Nous avons aussi des contacts avec des femmes en Inde. Et puis, Mamonova, une féministe russe qui vit à Paris, nous a écrit pour nous dire combien elle était heureuse qu’un groupe comme le nôtre existe en Pologne.
• Quels sont vos projets immédiats?
— Nous préparons pour le mois de septembre une exposition sur les femmes dans le théâtre. Nous montrerons en particulier des photos du festival du théâtre de femmes qui a eu lieu en France, et nous espérons accompagner cette exposition d’une pièce féministe.
Par ailleurs, nous sommes en train de préparer une émission de radio dans laquelle nous ferons entendre des chansons, des sketches féministes. Les gens ne connaissent pas du tout...
• De retour en France, peut-on faire quelque chose pour vous ?
— Pour préparer cette émission, tout ce qui concerne le théâtre, les chansons de femmes nous intéresse. Nous lisons mieux l’anglais que le français. Si vous envoyez des disques ou des cassettes, joignez une note pour expliquer de qui, de quoi il s’agit.
Notes
- Varsovie, juillet 1981.
- Krystyna Kowalewska Staffa 12-14 m 68 Warszawa, Pologne
- (1) Pour une population de 36 millions d’habitants.
- (2) Le dnb Sigma, créé par des étudiants dn SZSP (l’organisation oITicieDe de Jeunesse dn Parti communiste) organise des débats, des activités culturelles, la publication de textes et d’informations, dans un esprit de grande ouverture. C’est le lien d’une réflexion indépendante des positions officielles.