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BANQUES

Entre les 35h et le temps partiel les femmes n’hésitent pas

· Cahiers du féminisme, n° 18, décembre 1981 - janvier 1982 · p. 12-14 · 2 312 mots

LE TEMPS PARTIEL LES FEMMES N’HESITENT PAS « Perdre sa vie à la gagner », c ’est un slogan qui fait réfléchir surtout lorsqu'on travaille 40 à 42 heures par semaine avec 2 heures de trajet par jour et une autre journée qui vous attend à la sortie... le tout pour un peu plus que le SMIC. Alors on pense à la solution du temps partiel, aux petits avantages des horaires variables, des solutions qui n’en sont pas comme le prouve l’enquête réalisée il y a un an par la section CFDT de la Société générale.

A Tordre du jour il faudrait plutôt mettre la revendication des 35 heures sans diminution de salaire, sans contreparties et avec des embauches correspondantes, afin de ne pas aggraver les conditions de travail. Le secteur des banques est au rendez-vous des discussions sur la durée du temps de travail et manifeste, au sens propre, ses revendications.il est grand temps de se faire entendre. Les salariés à qui Ton propose le temps partiel, le chômage à temps plein, les mercredis « libres » et autres accommodements à la sauce CNPF, ont une réponse à tout cela, les 35 heures !

Il y a un an, à la BNP... la direction faisait voter un règlement sur le travail à mi-temps, accepté par FO repoussé par la CGT et la CFDT. C’était déjà, en pleine période de crise, une habile tentative d’adapter un peu plus les salariés à la machine productive. Premières victimes de ce miroir aux alouettes, les femmes. Renvoyées à la maison à moitié, ayant l’impression de satisfaire en partie aux besoins de leurs enfants, certaines pensaient sans doute apaiser leurs problèmes de conscience, à savoir : est-ce que cela vaut vraiment le coup que je travaille, est-ce que cela ne serait pas mieux pour mes enfants que je sois là quand ils rentrent de l’école, etc.

Mais le projet adopté par la direction vaut d’être étudié de plus près. Certains détails montrent bien l’inté- rêt du patronat à « accorder » le temps partiel. « Il sera statué à toute demande dans un délai d’un mois... », ce n’est donc pas automatique, cela dépend de votre chef. Quant a l’affectation elle se fait « en premier lieu dans le poste même tenu à plein temps par l’agent demandeur »... mais si cela ne s’avère pas possible du fait des contraintes du service ou de l’incompatibilité entre les responsabilités de l’agent et le régime du travail à mi-temps, la direction pourra être amenée à proposer à l’agent un changement de fonction, voire d’affectation.

Mi-temps ou exploitation renforcée

Mi-temps risquait donc de vouloir dire affectation dans un travail moins (ou encore moins) qualifié. Dans les faits cela se confirme : « Les mi-temps sont un peu considérés comme mi-capables, je n'irai pas jusqu'à dire mi -incapables mais pas loin... Le travail qui leur est confié est souvent celui que les personnes à plein temps trouvent désagréable... En règle générale, s’il arrive qu'une mi-temps le fasse remarquer, on lui répond qu’il est difficile de lui donner un autre travail car elle ne peut pas le » suivre » n ’étant là qu ’une partie de la journée ; ce qui n’est pas toujours inexact mais qui laisse néanmoins une grande place aux abus. »

Pour réintégrer un temps plein, la direction se laisse aussi la possibilité de refuser de réintégrer sur le même poste. Pour les absences, elles sont rémunérées à un demi-traitement. Attention alors à une nouvelle grossesse ou maladie de longue durée qui ne serait rémunérée qu’à moitié.

Toujours dans le même texte de la BNP, la direction prévoyait de faire appel à du personnel embauché sous contrat à durée limitée, accroissant ainsi la part de personnel non stable dans l’entreprise.

Ce projet sur le temps partiel était en fait une manière subtile — tout en faisant semblant de prendre en compte une aspiration réelle des travailleurs, à savoir une diminution du temps de travail — d’adapter la main-d’œuvre à la production. Cela permet de concentrer le temps réel de l’activité du personnel sur des périodes s’ajustant aux besoins exacts de l’appareil de production.

Prenons ainsi l’exemple du service des Fonds publics qui dépend de la Bourse et où il y a nettement plus de travail le matin jusque vers 14 h : il

BANQUES s’agira d’un travail à mi-temps mais avec une intensité de travail deux à trois fois plus grande le matin que l’après-midi.

Bizarre, elles n’en veulent pas...

A la Société générale, on dénombrait, en 1979, 26 femmes dans un service ayant demandé le mi-temps : il n’en reste plus aujourd’hui que deux. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’avec le travail à mi-temps c’est un demi-salaire de perdu qui ne peut pas être compensé par des « économies » suffisantes... Les frais de nourrices sont inchangés ainsi que les frais de transport, de scolarité, de nourriture, d’habillement , de loyer, etc. Quant au temps de transport il devient encore plus absurde car il peut presque doubler le temps de travail. Et puis il y a les problèmes de Sécurité sociale et de retraite au prorata... On est censé travailler moins mais les cadences ne changent pas, ou même s’accélèrent, et l’on est aussi crevé le soir. Lorsque, pour une raison ou une autre, on veut prendre une heure cela pose des problèmes. « Pourquoi faut -il que vous vous absentiez cet après-midi alors que vous ave: votre matinée ? »

A la maison, tout vous revient « de droit » . Il est encore moins question de parler d’un partage des tâches alors que vous ne travaillez qu’à moitié... La fatigue, la maladie, le repos c’est pour ceux qui travaillent vraiment ! D’ailleurs lorsqu’on travaille à mi-temps n’a t-on pas ses vacances payées à moitié ?

Mais surtout, il faut avoir quelques chiffres en tête qui illustrent ce qu’est la main-d’œuvre féminine et qui expliquent pourquoi elle ne se rue pas sur les propositions de travail à temps partiel .-

— une femme salariée sur deux est une femme seule ;

— les femmes représentent les deux tiers des smicards... Comment peut-on, alors, imaginer qu’elles souhaitent travailler moins, donc gagner moins. Celles qui en font la demande n’ont souvent pas le choix : santé déficiente, fatigue. De plus, dans certaines branches peu qualifiées, le travail à temps parti'*’ est une condition d’ embauche : femmes de ménage, caissières, vendeuses...

Dans une enquête faite aux Comptoir des entrepreneurs et reprise par la CFDT Société générale, les chiffres parlent d’eux-mêmes. 1 1 % de femmes ont souscrit au temps partiel soit douze fois plus que les hommes. 74 % ont plus de trente-quatre ans et

34 % plus de quarante-quatre ans. Ce ne sont donc pas les personnes qui se situent dans les tranches d’âge les moins élevées qui sont le plus intéressées. Ce chiffre remet en cause nos idées préconçues : ce ne sont pas les femmes qui ont des enfants en bas âge qui sont le plus attirées mais les femmes plus âgées, celles qui n’ont plus les frais d’installation du ménage, celles dont l’ancienneté assure un certain niveau de revenus.

Pour l’employeur, par contre, c’est une très bonne affaire. La rentabilité est accrue, l’absentéisme supprimé, la combativité réduite. On ne trouve quasiment pas de travailleur à temps partiel parmi les délégués du personnel et on n’en trouve aucun ayant un mandat de délégué syndical.

Au niveau de la Sécurité sociale, étant donné le faible niveau de rémunération des salariés à temps partiel, cela exclut que ‘ le plafond de la Sécurité sociale soit atteint. Dans cette hypothèse, l’employeur n’a aucun excédent de cotisation à payer.

60 000 grévistes pour les 35h

Au niveau national, la CFDT a accepté de signer le protocole d’accord du 17 juillet avec le CNPF sur la réduction du temps de travail. Par contre, dans les négociations par branche, les syndicats CGT -CFDT, confondus, refusent ce protocole inacceptable. Ils ne se sont pas battus contre toutes les manoeuvres patronales — temps partiel, chômage économique, etc. — pour aujourd ’hui ne pas remarquer toutes les conditions mises à une réduction d’une heure du temps de travail. En effet, les compensations exigées pour cette réduction représentent de fait un engagement à travailler dans des conditions beaucoup plus pénibles qu ’avant : travail en équipes avec horaires décalés, contingent d’heures supplémentaires à la volonté du patron...

Sur la scène syndicale, les banques furent les premières à réagir à cette nouvelle offensive contre les travailleurs. Une première manifestation, le 1 5 octobre, visait à supprimer les compensations liées aux 39 heures.

Mais malgré le nombre impressionnant de grévistes tant à la Société générale qu’au Crédit lyonnais et dans les Caisses d’épargne, la direction, lors de la rencontre paritaire dü 21 octobre, s’en tenait toujours à la lettre du protocole.

Le 29 octobre, 60 000 grévistes réclamaient les 3800 F mini, et la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires.

Si l’on veut en finir avec le chômage, le chômage des femmes notamment, ce ne sont pas les solutions sexistes du retour au foyer, du

BANQUES temps partiel qui doivent être mises en avant mais la réduction effective du temps de travail à 35 heures tout de suite avec embauche correspondante.

Comme le soulignait un tract de la CFDT Société générale, les 39 heures — soit 1 2 minutes de moins par jour — sans embauche, c’est de la démagogie ! Ces 39 heures sans embauche ne vont pas coûter un sou aux patronat. 12 minutes par jour pour vivre mieux peut-être ? On a même entendu parler de ces 1 2 minutes octroyées à l’heure du déjeuner...

Un protocole sur mesure pour les directions

Dans le compte rendu des négociations sur la durée du travail dans toute la profession banquaire les objectifs patronaux sont on ne peut plus clairs. Les termes employés : assouplir, moduler (il s’agit d'assouplir la règle de l’horaire collectif sur la semaine, de moduler sur l’année la durée hebdomadaire de travail) sont en fait des assouplissements à sens unique. Ce sont évidemment des assouplissements à utiliser par les directions quand bon leur chante, en fonction des charges de travail, des rythmes de chaque boîte. Il s’agit en fait de rentabiliser le personnel.

Donnons des exemples qu’il me suffit de citer puisque ce sont les commentaires des directions bancaires.

Ainsi : « Avec des équipes travaillant en horaires décalés, il serait possi -ble de réduire l’horaire de travail du personnel tout en élargissant les plages d’accès offertes à la clientèle.

« L’horaire des agents d’un même établissement ne serait plus systématiquement le même grâce à l’introduction d’horaires variables ou d’horaires personnalisés en fonction, d’une part, des contingences personnelles de chaque agent et, d’autre part, des possibilités et des besoins des services. » Qu’en termes élégants cela est présenté. Déjà, à la Société générale de Colombes, la direction a proposé le travail en nocturne une fois par semaine en prétextant la concurrence du Crédit lyonnais et de la BRED. Lors de la grève du 29, les syndicats se battaient contre l’ouverture des guichets le samedi. Autre « assouplissement » : « Pour certains guichets (stations touristiques par exemple ) ou pour certains services du siège, la durée du travail prévue serait variable : par exemple 2 heures de plus que la durée normale pendant six mois et 2

U heures de moins que la durée normale pendant six autres mois. » Cela n’exclut évidemment pas les heures supplémentaires... Les directions souhaitent disposer d’un contingent de 130 heures supplémentaires sans autorisation de l’inspecteur du Travail. Cela assouplirait là encore, un fonctionnement trop rigide... Ces heures supplémentaires correspondent de toute façon à des besoins « ponctuels » et à des « urgences » qu’il serait mal venue de voir discuter par les inspecteurs du Travail.

Quant à l’objectif initial de réduire la durée du travail de 40 heures à 39 heures, les modalités pratiques seraient définies dans chaque établissement guichet ou service. Une remarque : le décret de 1937 oblige à répartir la réduction également sur les cinq jours ouvrables.

Le salaire, quant à lui, s’il ne change pas, reste en travers de la gorge des patrons : les agents recevraient, pour un horaire réduit (ô combien : à 39 heures par semaine !), la paie actuellement calculée sur 173 h 33 par mois (40 heures par semaine). « Cet avantage — envisagé par cette réduction — conduit à renchérir le coût de la main-dœuvre et ne peut se concevoir qu’en escomptant des conséquences favorables des assouplissements prévus dans l’accord. » Cela se passe de commentaire.

Ce texte, daté du 30 septembre

1981, est, comme on peut le constater, un monument du capitalisme libéral, le même cynisme qu’avant le 10 mai... La direction s’étonne quant à elle du refus des directions syndicales de continuer les réunions de travail sur cette base. En effet, ce protocole est une véritable injure aux travailleurs. Ces 39 heures seraient bien chères payées si le protocole était adopté.

On imagine très bien ce que donnerait, par exemple, la proposition sur les jours de congés consécutifs qui ne seraient pas obligatoirement le samedi et le dimanche. Pour vivre une vie sociale, c’est-à-dire pour pouvoir voir des amis ou son compagnon, il ne resterait qu’un jour dans la semaine, le dimanche. Pour les femmes seules, qui ne sont pas une minorité, le problème de la garde des enfants deviendrait absolument insurmontable. Pas de crèche ni de garderie le samedi. Même chose pour les arrangements sur l’année avec l’éventualité de travailler six mois 42 heures et six mois 38 heures. Avec une heure ou deux de transport, c’est une véritable vie d’esclave des entreprises que le protocole prépare. Les travailleurs, s’ils ne veulent pas rejoindre les deux millions de chômeurs, n’auront qu’à organiser leur vie ou plutôt leur survie en conséquence de ces exigences.

Tania

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