APRES le dépôt de bilan en juillet des entreprises Boussac-Saint-Frères par les Willot, les experts n’ont rien trouvé de mieux comme solution que de proposer quatre mille licenciements. Ce secteur de l’industrie, déjà touché massivement par le chômage, emploie une majorité de femmes : 85 % dans l’habillement, 55 % dans le textile.
Deux déléguées CFDT d’une entreprise de l’habillement faisant partie du groupe Boussac-Saint-Frères près de Lille, où travaillent quatre cents femmes, nous ont décrit leurs conditions de travail et le climat qui règne après le 10 mai et depuis l’annonce des licenciements. Leur entreprise a déjà subi des réductions d’effectifs par retraites anticipées et non remplacement des départs : de 737 à 400 en quatre ans, et c’est le deuxième dépôt de bilan en trois ans.
Comme la plupart des entreprises du textile-habillement, la majorité des ouvrières sont OS et travaillent au rendement. Sur un salaire moyen de 2 900 F nets par mois, 35 % dépendent du rendement fourni. Pour la part fixe du salaire, la direction exige également un rendement minimum. Et Josiane, une des déléguées, joignant le geste à la parole, prend une feuille de papier : « Ce n 'est pas que le travail est compliqué, par exemple, il suffit de plier cette feuille en deux, mais il faut le faire deux mille sept cents fois dans la journée. On est des vrais robots. Autrefois, on avait une coupeuse de fil, elle avait
Boussac-Saint-Freres
Les ouvrières ont une sainte horreur du chronométrage
« Les ouvrières, chez nous, n’ont jamais été habituées à être chronométrées. Début 1980, la direction a envoyé deux femmes de la maîtrise faire un stage pour apprendre le chronométrage. Elles allaient quinze jours en stage puis elles revenaient quinze jours dans l’atelier et ainsi de suite. Quand elles étaient dans l’atelier, elles devaient faire des examens pratiques, c’est-à-dire chronométrer les ouvrières. C’était soi-disant pour leur travail de stage et pas du tout pour contrôler l’atelier. Quand elles ont commencé à chronométrer, les ouvrières nous ont appelées. Elles ont une sainte horreur du chronométrage. Tout de suite, service par service, on a arrêté : le service col étant arrêté, tout l’atelier était freiné puisqu’on travaille à la chaîne. Les chronométreuses sont restées sur place, nous, pendant ce temps là, on est allé dire à la direction que si elle continuait à nous chronométrer, on continuerait de débrayer. La direction a décidé d’arrêter le chronométrage ce jour-là, mais le lendemain cela a recommencé et les débrayages aussi. Cela a duré comme ça pendant un mois. Tous les jours, on débrayait une heure ou deux. »
Des débrayages contre la chaleur
Il y a eu d’autres débrayages sur les conditions de travail entre 1979 et 1981, notamment lorsque la direction a décidé d’installer le personnel de la Coframaille (du groupe BSF) dont les locaux avaient été fermés, dans cette entreprise. Josiane continue de nous expliquer les raisons de leur lutte : « Il y avait 120 personnes en plus dans le même atelier ! Le service col et patte -manche (soixante -dix ouvrières) est monté dans une pièce, sous la toiture. En été on avait 30 ou 37°. L'hiver, la chaleur montait de l'atelier du bas. Les femmes enceintes avaient des syncopes. On avait les pieds qui gonflaient. Il nous était impossible de continuer à travailler. On a débrayé. On est resté des heures dans le couloir de ta direction, on y a manifesté. On est allé chercher le médecin du travail mais lui, c'est un petit rigolo : l’atmosphère était étouffante, intenable et il m 'a dit : “Moi je suis allé au Congo : là-bas il fait 40 0 et les gens s'habituent à la chaleur” Nous devions donc nous habituer ! »
« Suite aux débrayages, la direction a fait quelques petits aménagements comme d'installer trois petits ventilateurs de cuisine qui ne servaient à rien. Pendant deux ans, on a débrayé à raison d’une heure à chaque fois qu'on avait trop chaud. On défilait dans l'atelier pour marquer te coup. Moi j’allais à la cantine chercher de l’eau fraîche, je faisais la distribution. Je le faisais exprès pour attirer l'attention de la direction. On a demandé une prime de chaleur. On est resté deux ans dans ces conditions. On est redescendu en janvier 1981, quand ils ont licencié le personnel de la Coframaille. »
TEXTILE tellement la cadence, quand elle travaillait tout tremblait en elle. »
Le travail au rendement contre la santé des femmes
Le travail au rendement a des conséquences directes sur la santé des femmes : crises de nerfs, déformations de la colonne vertébrale, etc.
Conditionnées à toujours travailler plus vite, les ouvrières reproduisent en dehors de l’usine la même course de vitesse. Nicole nous dit : « Au magasin, quand on va faire les courses le soir, on n 'a pas la patience de faire la queue. Même à la maison, tout doit aller vite. Mon mari me dit tout le temps : "t’es pas à l'usine ici". »
Après le 10 mai, une cinquantaine de femmes ont décidé « d'arrêter de produire », c’est-à-dire de faire le minimum. Car, alors que le SMIC était augmenté de 10 %, leur salaire minimum professionnel n’a pas suivi d’autant. Elles ont considéré que ce n’était pas la peine de se ruiner la santé pour si peu. La CFDT a constaté le même type de réaction dans d’autres entreprises.
La direction, quant à elle. << fait la chasse aux temps morts ». Elle a installé « un centre d’apprentissage » destiné officiellement à éviter aux ouvrières « la fatigue due aux gestes inutiles ». Ce centre n’a pas d’autre but dans les faits que de relancer les cadences : après un stage de quatre semaines, les ouvrières qui ne respectent pas le rendement minimum risquent le licenciement, avec la bénédiction, semble-t-il, de l’inspection du travail.
La direction cherche à augmenter les cadences mais ne se gêne pas pour annoncer une ou peut-être deux semaines de chômage partiel en raison d’une rupture de stocks de tissus. Face à la volonté de rentabilisation de la direction et les menaces de chômage, la section CFDT a chiffré le nombre de postes qui pourraient être créés si les 35 heures étaient immédiatement appliquées : 57 ; elle a avancé en même temps la revendication de la cinquième semaine de congé payé.
35 heures tout de suite, c’est 57 postes de plus
Comme les autres travailleurs et travailleuses du groupe BSF, les ouvrières de cette entreprise n’ont aucune information précise sur l’avenir de leur entreprise et de leur emploi. Pourtant le gouvernement s’était engagé à trouver des solutions en concertation permanente avec les organisations syndicales.
Cette situation crée dans l’entreprise un climat d’insécurité dont profite la direction pour tenter d’accélérer les cadences. Cette incertitude n’est pas propice à l’action immédiate, mais en cas de menaces directes de licenciements, « les ouvrières réagiront », nous ont dit Josianne et Nicole. Dès juillet, à l’annonce du dépôt de bilan, elles avaient débrayé massivement pour participer à la manifestation du 2 juillet à Lille, à l’appel de la CFDT et de la CGT.
Josette Desbois, Sonia Folloni
Dans cette entreprise de quatre cents femmes, il existe une crèche... mais elle n’a que dix places disponibles !
Créée par Boussac au lendemain de la guerre pour accueillir les enfants des mères célibataires, elle est devenue la crèche des enfants de la maîtrise. En fait, c’est la direction qui choisit les enfants. Ce n’est que depuis deux ans que le comité d’entreprise a un certain droit de regard sur le choix des enfants. Mais dix places, c’est tellement dérisoire ! Surtout quand on sait que, sur les quatre cents femmes de l’entreprise, quarante d’entre elles sont seules avec des enfants, et que leur nombre croît régulièrement depuis quelques années.
Notes
- Cet entretien a été réalisé fin octobre 1981 ; de larges Rouge n° 989.
- extraits sont déjà parus dans
- (1) 200 000 suppressions d’emploi au niveau national depuis 1974.