Le Planning familial fête cette année ses vingt-cinq ans. C'est en 1956, en effet, qu'est né ce mouvement, en pleine période de guerre froide. A cette époque, le modèle de la mère au foyer était diffusé aussi bien par la bourgeoisie que par le mouvement ouvrier. C’est aussi le moment où Jeannette Vermeersch, porte-parole du Parti communiste français, pouvait déclarer : « Les femmes travailleuses ne réclament pas le droit d'accéder aux vices de la bourgeoisie », c’est-à-dire, pour elle, la contraception...
Il est difficile d’imaginer aujourd’hui a quelle hostilité devaient faire face ceux et celles qui avaient le courage de proclamer le droit des femmes à l’avortement et à la contraception.
Nous reviendrons sur cette période et sur le chemin parcouru depuis, grâce aux luttes, au MLAC et au Mouvement des femmes en particulier, lors de la sortie prochaine du / ivre rédigé collectivement par les militantes du Planning familial.
Pour l’heure, ce qui nous intéresse, c’est de comprendre comment se situe le Mouvement du planning familial dans la conjoncture nouvelle marquée par la victoire de la gauche aux élections et la constitution d’un nouveau gouvernement. C’est pourquoi nous avons rencontré Colette Gallard et Françoise Trucco, membres du bureau confédéral du Planning familial. Elles ont accepté de répon -dre à nos questions quelques jours avant la fête organisée a Paris, le 13 novembre, pour saluer l’anniversaire du Planning. Nous les en remercions.
Claire Bataille
• Le Planning avait appelé à voter contre Giscard au premier tour des législatives et pour Mitterrand au deuxième tour. Quel bilan tirez-vous après six mois de gouvernement de gauche sur les questions de l’avortement et de la contraception ?
Colette — Sur la contraception d’abord : dans quelques jours va commencer à la télévision une campagne d’information sur la contraception. Depuis toujours, nous réclamons une information sur la contraception à la télévision. C’est bien notre idée qui a été retenue. Nous sommes donc d’accord avec cette initiative, même si nous avons quelques réserves.
• Quel type de réserves ?
Colette — La campagne d’information à la télévision ne durera qu’un temps. Elle sera limitée. Nous sommes favorables à une campagne d’information de longue durée. Il ne faut pas que l’information se réduise à une nomenclature des moyens contraceptifs. La contraception ne doi!
AVORTEMENT-CONTRACEPTION pas être ressentie comme une obligation. Nous craignons que les femmes ne trouvent pas assez de réponses pratiques à leurs questions.
• Avez-vous été associées à la préparation de cette campagne sur la contraception ?
Françoise — Nous avons été consultées, oui, mais pas associées.
• K sur l'avortement maintenant, quel bilan tirez-vous ?
Colette — Y. Roudy s’est personnellement engagée à obtenir le remboursement de l’avortement, etc. Mais pour l’instant, la situation est toujours aussi bloquée. Il n’y a aucun progrès concret sur ce sujet. Les femmes se heurtent aux mêmes difficultés : mêmes démarches, mêmes délais, etc.
Françoise — On sait comme tout le monde que quelque chose se prépare sur la question de l’avortement, mais quoi ? pour quand ? on n’en sait rien. La seule chose concrète pour l’instant semble être le décret obligeant les hôpitaux à pratiquer les avortements. Il n’est en tout cas pas question de dépénalisation.
• A ce propos, pouvez-vous rappeler ce que vous avez fait et le résultat de vos démarches en ce qui concerne la loi d'amnistie proposée par le gouvernement en juillet dernier ?
Françoise — Aujourd’hui, tous les médecins condamnés au titre de l’article 3 1 7 du Code pénal sont sortis de prison mais pas tous amnistiés. Les derniers ont bénéficié d’une remise de peine. Ils sont sortis récemment, mais cela s’est fait sans aucune publicité et l’interdiction à vie d’exercer leur métier ne sera pas levée puisqu’ils n’ont pas été amnistiés. Pour revenir à la loi d’amnistie, nous avons été les seules à nous démener pendant cette période de vacances. Nous avons envoyé une lettre personnelle à tous les députés de gauche, nous leur avons expliqué qu’en condamnant les médecins de La Pergola, le tribunal avait en fait visé les femmes et que c’est elles qui trinqueraient en fin de compte... Nous avons publié un communiqué (cf. les Cahiers du féminisme d’octobre 1981) et écrit un article dans Libération (cf. Libé du 16 juillet 1981).
Toute l’activité que nous avons déployée, l’information que nous avons réalisée à ce moment-là n’ont pas été inutiles. Nous sommes même arrivées à ce que toutes les infractions à l’article 317 du Code pénal, sauf le trafic financier, soient couvertes par la loi d’amnistie.
• Sur l’ensemble de ces questions, la participation de Simone Iff au cabinet d’Y. Roudy a-t-elle un effet positif?
Françoise — Certainement, mais les décisions, c’est le gouvernement qui les prend, pas S. Iff ni Y. Roudy toute seules.
• Mais le fait qu’une dirigeante du Planning soit entrée maintenant dans les instances gouvernementales va-t-il changer votre attitude vis-à-vis du gouvernement? Cela aura-t-il une incidence sur votre pratique en tant que mouvement de lutte ?
Colette — 11 faut d’abord rappeler que Simone Iff n’était plus présidente du Planning familial depuis 1978, ni au bureau national depuis juin 1980. Enfin, elle a abandonné toute responsabilité au niveau confédéral avant d’accepter d’entrer dans le cabinet d’Y. Roudy. Nous nous réjouissons que le gouvernement s’associe des gens compétents comme S. Iff, mais il y a incompatibilité entre une responsabilité au Planning et une responsabilité dans un cabinet ministériel.
Françoise — Il ne peut y avoir aucune confusion entre un ministère et notre mouvement. Et l’action, l’orientation du Planning ne peuvent en rien être infléchies par la participation de S. Iff au cabinet d’Y. Roudy.
Colette — Les objectifs du mouvement restent les mêmes.
Françoise — Mais nous, nous ne pouvons que nous féliciter d’avoir au ministère une personne d’accord avec nous.
• Venons-en à la question de l’emploi. Le Planning s’associe pleinement à la rencontre nationale sur le travail des femmes initiée par les groupes femmes. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Colette — Il est bien entendu que nous continuons à lutter pour la dépénalisation totale de l’avortement et pour que les femmes puissent disposer librement de leur corps, mais cela implique aussi qu’elles soient reconnues dans leur intégrité • Le droit à l’emploi est un aspect essentiel. Nous le vérifions tous les jours dans nos permanences. Les femmes qui viennent nous voir ont aussi des problèmes de crèche ; elles sçnt souvent au chômage... Nous ne pourrions, vu la nature de notre mouvement, nous engager seules dans la lutte pour le droit à l’emploi des femmes et ce que cela implique, mais nous sommes tout à fait prêt(e)s à nous associer aux syndicats, aux groupes femmes pour un tel objectif. • Cela indique-t-il un élargissement des thèmes d’intervention du Planning familial ?
Françoise — Depuis le congrès de
Yvette Roudy a déçu
Vendredi 13 novembre, le Planning familial fêtait ses vingt-cinq ans. Outre Simone Iff, ancienne présidente du Planning, désormais déléguée au ministère des Droits des femmes, le gouvernement était représenté par Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la Famille, Jeannette Laot (ex-dirigeante CFDT), attachée au cabinet de Mitterrand, et Yvette Roudy.
Avec un tel parterre, à la fête du Planning — qui a nettement réaffirmé son opposition à la loi actuelle sur l’avortement depuis le 1 0 mai — , on pouvait attendre quelques éclaircissements sur la politique du gouvernement en matière d’IVG. Quel serait le sort de cette loi Veil qui limite le droit à l’avortement des mineures, des étrangères, qui fixe des délais si courts qu’ils sont dépassés par beaucoup de femmes, qui permet la répression des médecins qui répondent à la demande des femmes ?
L’avortement sera-t-il remboursé par la Sécurité sociale ? Sur ce point, au moins, Roudy s’était engagée il y a plusieurs mois.
Ce vendredi-là, Madame le Ministre n’a répondu à aucune de ces interrogations. Elle n’a même pas évoqué le remboursement. Mieux, donnant dans l’humour, elle a prêché la patience, vertu des femmes et des grands révolutionnaires (sic !).
Le lendemain, les femmes réunies aux Assises sur le travail des femmes avaient moins de patience : elles exigeaient l’abrogation de la loi Veil-Pelletier et la liberté totale de l’IVG !
AVORTEMENT-CONTRACEPTION l’année dernière, le Planning a la préoccupation de s’intéresser aussi bien aux crèches, aux conditions d’accouchement, aux femmes battues ou violées, aux femmes prostituées, à l’emploi. Nous avons toujours intégré ces aspects à la dénonciation.
Colette — Il y a un problème au niveau de la pratique. Jusqu’à maintenant, tout notre temps était occupé par l’avortement et la contraception. Si on nous « décharge » de ces problèmes, si le gouvernement contribue à leur solution, on pourra peut-être alors explorer d’autres pistes.
• Peut-on dire que vous avez des liens privilégiés avec les groupes femmes ?
plantés sur les quartiers avec participation des usagers. Pour nous, le travail le plus important, c’est le travail d’information, non pas conçu comme le voulait l’ancien gouvernement, sous forme de conseil imposé par un(e) spécialiste à une femme venue consulter. L’information, pour nous, c’est une activité plus large et collective où l’information faite aux femmes sur leurs droits tient une place importante. Nous récusons l’idée qu’il y a des spécialistes de la sexualité et c’est pourquoi nous tenons beaucoup à notre politique de « relais » sur les entreprises, les écoles, etc.
• Si l’on veut résumer ce qui vous semble le plus urgent aujourd'hui?
Colette — Les trois axes les plus importants pour nous sont :
— l’information ;
— la lutte pour la dépénalisation de l’avortement ;
— la remise en cause de la notion de « spécialistes » en matière de sexualité.
• Quels sont les moyens que vous comptez mettre en œuvre pour atteindre vos objectifs sur l’avortement ?
Colette — L’information et la pression auprès de tous les députés et, si rien ne bouge, des actions spectaculaires et revendicatives.
Françoise — Oui, même si, dans le passé, il y a eu des tiraillements. D’ailleurs, un assez grand nombre de femmes, membres des groupes femmes, rentrent au Planning familial pour agir.
• Et en tant que Planning, quels sont vos projets, vos perspectives ?
Françoise — Notre objectif fondamental, c’est le changement des mentalités... Il y a du travail à faire, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il faut rêver. Par ailleurs, les revendications que nous avançons depuis toujours sont encore d’actualité ; la dépénalisation de l’avortement par exemple, et elles ne seront pas spontanément satisfaites.
Colette — Il y a effectivement une grande résistance à cette idée que l’avortement est un droit des femmes... De plus, on n’avance pas seulement les revendications qui peuvent être immédiatement satisfaites. Il y a beaucoup à faire, par exemple dans le domaine de la contraception et de l’information.
ST tu savais combien de jeunes viennent encore nous dire qu’elles veulent prendre la pilule pour taire plaisir au gars avec qui elles sortent. Leur plaisir à elles, il n’en est pas souvent question.
Françoise — Les moyens et les lois évoluent plus rapidement que les mentalités.
• On peut penser qu’avec l’arrivée du nouveau gouvernement, de nouveaux centres d’orthogénie vont voir le jour, Quelle est votre position sur ce sujet ?
Françoise — Nous ne sommes pas pour de gros centres, nous sommes pour de nombreux petits centres im-