Depuis son élection, Reagan s’est engagé dans une offensive ouverte contre l’ensemble des exploités et des opprimés des Etats-Unis. Cette véritable « déclaration de guerre », dont on voyait déjà les prémices dans la dernière décennie, depuis la fin de la période d’expansion d'après-guerre, touche tous les domaines.
Sur le terrain idéologique en premier lieu, où réapparaissent les con- ceptions les plus réactionnaires qui soient, racistes et sexistes telles que « le droit à la vie du foetus ». Sur le plan constitutionnel, l’administration entend revenir sur une série de droits et d’acquis gagnés soit au cours des luttes ouvrières des années trente, soit par les luttes des femmes et des Noirs dans les années soixante. Au niveau des services sociaux, ils se voient amputés d’une part considérable du budget qui leur était alloué (éducation, santé, aide aux personnes âgées, aux handicapés, équipements collectifs, allocations chômage, allocations familiales, etc.) tandis que le budget militaire, lui, ne cesse de croître ! Sur le plan international, il est significatif que la première mesure de politique étrangère du nouveau gouvernement ait été l’arrêt de l’« aide » alimentaire au Mozambique tandis que se développait l’aide militaire au gouvernement du Salvador qui préside au massacre du peuple salvadorien et qu’était affirmé le soutien à l’Apartheid, en Afrique du Sud. En tout et pour tout on a déjà dénombré 87 points sur lesquels les dirigeants américains mènent l’offensive !
Bien entendu, les femmes, comme partout dans le monde, constituent une des cibles prioritaires de ces attaques. Victimes privilégiées de la récession économique (chômage, licenciements, inflation, restrictions budgétaires frappent toujours plus durement les femmes), elles doivent en outre affronter les tentatives acharnées de la bourgeoisie américaine pour leur reprendre les acquis des dernières années : droit à l’avortement, mesures contre les effets de la discrimination sexuelle (« affirmative action »), salaire égal. L’administration Reagan ne cache pas son jeu. On n’en est plus à l’époque de Carter où celui-ci se référait démagogiquement à l’ERA (amendement sur l’égalité des droits) (1).
Aujourd’hui on est passé aux attaques frontales. La plupart des politiciens bourgeois sont farouchement décidés à ce que l’ERA ne passe pas. De même la nomination de Sandra O’ Connor à la Cour suprême, première femme ayant jamais siégé dans cette instance, et qui fut présentée par les médias comme une « victoire pour les droits des femmes » est fort révélatrice. En effet, cette dernière, qui est déjà une fervente partisane de la peine de mort, a de plus déclaré à Reagan : « Je trouve l’avortement personnellement répugnant. »
Offensive idéologique
En période de crise économique et de tensions sociales accrues, resurgit toujours une série d’idées arriérées et irrationnelles — racistes, sexistes, nationalistes — apparaissant comme des solutions au malaise social grandissant. Ainsi le New York Times a publié un article traitant de « l’infériorité génétique » des femmes qui les rend inaptes à comprendre les mathématiques. Les écrans de télévision laissent la parole depuis quelque temps à un nouveau groupe, la « majorité morale » (the Moral Majority), qui cherche à réhabiliter la Bible et prêche le retour à une « moralité absolue ».
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Cette « majorité morale » a déjà obtenu l’interdiction de 148 livres dans les bibliothèques de 34 Etats. Ces écrits contiendraient des « termes obscènes » et des points de vue moraux et éthiques « incorrects ». Parmi ceux-ci on trouve des classiques tels que Brave New World de Huxley, Catcher in the Rye de Salinger, Black Boy de Wright, ainsi que le fameux livre féministe Our Bodies, Ourselves (Notre corps, nous -mêmes).
« Protection de la famille »
Bien sûr, la répression sexuelle est un champ de bataille privilégié pour ces forces réactionnaires. Un projet de loi, largement influencé par la « majorité morale », sur la « protection de la famille » a été déposé au Parlement.
Selon cette loi, les subventions gouvernementales seraient retirées :
— aux écoles qui ne pratiquent pas la prière ;
— à tout groupe ou individu qui suggérerait que l’homosexualité est acceptable ou susceptible de l’être ;
— pour tous les livres scolaires qui « ne rendent pas hommage à l’image traditionnelle de la femme » et qui « tendent à diminuer, dénigrer ou nier les différences de rôle entre les sexes telles qu’elles ont été historiquement admises aux USA » (sic !). Un autre projet de loi sur « la chasteté des adolescents » a été déposé (Teenage Chastity Act). Si cette loi passe, les jeunes de moins de dix-huit ans ne pourront obtenir ni avortement, ni moyens contraceptifs, ni traitement pour maladies vénériennes sans autorisation parentale.
La loi propose un programme de 30 millions de dollars pour « promouvoir la chasteté » parmi les adolescents. Elle dissuade les jeunes d’avoir des rapports sexuels et, le cas échéant, en cas de grossesse, la loi « encourage » l’adoption à la place de l’avortement. Elle en appelle à l’abstinence car, comme l’un de ces promoteurs l’a expliqué : « Dire non, c’est le meilleur contraceptif oral que l’on puisse prendre. »
Voilà la nouvelle « moralité » qu’on veut proposer aux Américains : protéger la « chasteté » des adolescents, défendre la sacro-sainte famille ! Bien entendu le meilleur outil, le point central de défense de la famille reste toujours pour la droite la remise en cause du droit à l’avortement.
Cette femme attaquée par les flics, fait partie d'un piquet de grève du Syndicat de l'automobile dans l'Ohio
Le droit à l’avortement
L’avortement est décidément un droit qui, dans cette société, n’est jamais définitivement acquis. Et les Américaines sont les premières à en témoigner. Depuis qu’en 1973, elles ont arraché, après un long et dur combat, le droit à l’avortement, la droite n’a pas cessé de chercher à restreindre ce droit fondamental des femmes, le droit à disposer de leur corps.
En 1976 déjà, l’amendement Hyde a mis pratiquement fin au financement gouvernemental des avortements sauf pour raisons médicales et en cas de viol ou d’inceste. Le nombre d’avortements pris en charge financièrement par l’Etat est ainsi passé de 294 600 en 1977 à 3 985 en 1979.
Depuis l’élection de Reagan, les remises en cause du droit à l’avortement ont pris l’allure d’une véritable provocation. En avril de cette année White House et le Sénat ont supprimé toute prise en charge financière gouvernementale, même en cas de viol et d’inceste.
Mais le summum est atteint avec le « Humam Life Bill » (projet de loi sur la vie humaine) qui, s’il était voté, interdirait complètement l’avortement. Sous couvert d’un débat pseudo-scientifique et totalement abstrait sur le commencement de la vie humaine, on cherche non seulement à rendre l’avortement illégal mais aussi certaines formes de contraception comme la pilule et le stérilet. En effet, d’après le projet de loi, la vie humaine commencerait à la conception (quand l’ovule fécondé vient s’implanter dans l’utérus). Un amendement propose même de définir le début de la vie humaine à la fécondation (quand le spermatozoïde pénètre dans l’ovule) !
Le fond du problème fut bien posé quand au cours des auditions publiques de témoins en défense de la loi, les 23-24 avril, une femme indignée se leva et cria : « Une vie de femme est une vie humaine ! »
Les femmes et la conscription
C’est en février 1980 que Carter appela au rétablissement de la conscription qui avait été abolie en 1973 du fait de l’opposition massive à la conscription et à la guerre du Vietnam. Au nom de « l’égalité entre les hommes et femmes », il proposait que cette fois-ci les femmes y participent. Il s’agissait de donner une image rénovée de l’armée : une armée qui serait démocratique, progressiste et libérale, encourageant l’égalité des sexes et des races. Une armée qui tendrait à réparer le sexisme et le
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Les travailleur(euse)s de la métallurgie en lutte pour les droits « Gardes d'enfants pour les parents qui travaillent »
des femmes.
racisme dont souffrent les femmes et les Noirs dans la société et qui s’offrirait comme une étape vers leur émancipation.
Bien entendu, le but de l’armée, le massacre de peuples entiers, de peuples opprimés en lutte pour leur libération, était passé sous silence.
Quant au côté égalitaire de l’armée, les Noirs ont un bilan à tirer de leur participation aux nombreuses guerres menées par l’impérialisme américain. Au Vietnam, ils sont morts dans une proportion bien supérieure à leur nombre dans la société américaine. Et pourtant, quand ils sont rentrés aux USA, ils n’ont pas trouvé plus d’égalité mais toujours le même sort : la misère, le chômage et le racisme. La conscription des hommes noirs n’a pas empêché les meurtres racistes d’enfants noirs à Atlanta ni les agissements récents du Ku Klux Klan (2).
Les travailleur(euse)s de la métallurgie en lutte pour les droits des femmes
« Gardes d'enfants pour les parents qui travaillent »
Égalité des sacrifices
Dans un éditorial du New York Times on peut lire : « La conscription militaire à long terme n’obtiendra de soutien populaire que si elle est perçue comme étant juste et demandant des sacrifices égaux. »
L’égalité des droits devient l’égalité des sacrifices. Les hommes et les femmes devraient avoir le « droit » (!) égal de se battre et de mourir pour la patrie américaine. On touche là le cœur de l’argumentation bourgeoise : le devoir imminent, qui irait de soi selon la bourgeoisie, serait pour chaque sitoyen (et bien sûr pour chaque citoyenne !) de se sacrifier pour lapatrie,de faire passer « l’intérêt na- tional » avant ses propres intérêts en tant qu’ouvrier, femme ou Noir. En proposant la conscription des femmes, le gouvernement américain espère ainsi changer les termes du débat. Au lieu de la question « pour ou contre la conscription », il voudrait substituer la question « Qui doit être conscrit ? Qui remplira son devoir d’honnête citoyen(ne) américaine) ? ». Mais ce qui est pour le moins surprenant c’est la réponse de la direction de l’organisation de femmes NOW. Les dirigeantes sont tombées dans le piège que leur tendait le gouvernement, telle Eléonor Smeal qui a déclaré : « Notre organisation ainsi que beaucoup d'organisations de femmes sont réellement pour la paix. Nous ne voulons pas être des soldats. Mais ce que nous souhaitons c ’est que le système soit juste et égalitaire. »
Surmonter la faiblesse physique des femmes
L.a logique du NOW est simple : il faut prouver au gouvernement que les femmes montrent de la bonne
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Manifestation de masse en faveur de l'égalité des droits pour les femmes, été 1978.
volonté, qu’elles méritent des droits égaux, puisqu’elles sont prêtes à tout partager. Aussi a-t-elle constitué un dossier pour la Cour suprême dans lequel on peut lire : « Les stéréotypes sexuels et les comportements qu’ils impliquent sont perpétués par le fait que la conscription soit réservée exclusivement aux hommes. » Le dossier explique même que le viol et les violences contre les femmes sont dues en partie au fait que les femmes ne participant pas à l’armée, sont considérées comme des êtres faibles et vulnérables. Ainsi le statut d’infériorité des femmes dans la société viendrait de leur exclusion de l’armée !
Manifestation de masse en faveur de l'égalité des droits pour les femmes, été 1978
Le mouvement des femmes dans une impasse
En associant la bataille pour l’égalité des droits à la conscription qui est si impopulaire aux USA, le pouvoir et à sa suite l’organisation de femmes (NOW) ont fortement discrédité la campagne pour l’ERA.
Mais le plus grave reste cette stratégie d’aillance objective avec la classe dominante, une des classes les plus réactionnaires du monde. Une telle stratégie met en danger non seulement la campagne de l’ERA mais aussi le mouvement des femmes dans son ensemble.
Opposition de Reagan
Pourtant, si des groupuscules droitiers tels que la « majorité morale » ou le Ku Klux Klan font beaucoup de bruit, ils n’en restent pas moins minoritaires et sans influence de masse. Le peuple américain est loin de « virer à droite » comme on cherche à le faire croire depuis l’élection de Reagan. La majorité des gens en Amérique soutient l’ERA, est pour l’égalité des salaires et l’avortement légal comme le révèlent les sondages.
L’opposition à la politique de Reagan et surtout à ses attaques contre les femmes a pu s’exprimer massivement lors du « jour de solidarité », le 19 septembre 1981, qui fut la plus grande manifestation pour les droits des femmes dans l’histoire des USA. A l’appel de l’AFL-CIO, 500 000 personnes ont défilé à Washington. Des milliers de travailleurs, ceux du bâtiment, de l’automobile, les métallurgistes, les militants du NACCP (3) scandaient « Jobs not bombs » (du travail pas des bombes) et « ERA yes ».
S’il y a un tournant à droite c’est bien au niveau de la bourgeoisie qu’il a lieu. Cependant comme le montre la manifestation du 19 septembre, comme celles en solidarité avec la lutte du peuple du Salvador et contre la conscription, la bataille s’annonce dure et rien n’indique (bien au contraire) que ce sera le gouvernement qui en sortira vainqueur.
Elisabeth Renan
Notes
- (1) ERA (Equal Righs Amendement) proposition d’amendement à la Constitution américaine pour l’égalité des droits des femmes et des hommes. Cet amendement doit obtenir la ratification des 38 Etats avant le 30 juin 1982. Normalement il ne reste plus à obtenir que la ratification de trois Etats, mais déjà 5 Etats pensent retirer leur ratification. Il est clair que la classe dirigeante s’oppose à un tel amendement et fait donc campagne contre. En effet, l’amendement signifierait l’égalité des salaires et encouragerait les femmes à continuer à se battre pour leurs droits.
- (2) Voir à ce sujet la livre de J. Baldwin «La prochaine fois le feu » où celui-ci montre comment le racisme existait au sein même de l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale : «La façon dont furent traités les Noirs pendant la Seconde Guerre mondiale constitue à mes yeux un tournant des relations des Noirs avec les Etats-Unis... Il faut se mettre dans la peau d’un homme qui porte l’uniforme de son pays, qui est susceptible de mourir pour sa défense et qui se fait traiter de “ nigger ” par ses compagnons d’armes ou ses officiers. »
- (3) NACCP (Ligue nationale pour le progrès des gens de couleur) : puissante et ancienne organisation charitable qui s’efforce en particulier de lutter par des moyens juridiques contre les mesures de discrimination exercées envers les Noirs.