La situation économique continue à se dégrader en Pologne ; les femmes sont les premières à porter le poids de cette détérioration ; ce sont les femmes qui font des heures et des heures de queue pour obtenir — ou le plus souvent pour ne pas obtenir — le minimum de denrées alimentaires pour vivre. Souvent, elles sont obligées de faire face a une triple journée de travail.
Les heures de queue s’ajoutent au temps de travail salarié et au temps passé à s’occuper du ménage. De plus, les difficultés d’approvisionnement ont rendu les tâches ménagères encore plus difficiles qu’à l’habitude. Il manque des produits de nettoyage ; depuis des mois, on ne voit plus de lessive. Les machines à laver sont inutilisables ; même le savon de Marseille est introuvable. Tout manque :
vêtements, chaussettes, collants, linge de maison, fil et aiguilles... La tradition en Pologne n’encourage pas la participation des hommes aux tâches ménagères, et ceci est vrai pour la grande majorité des Polonais, de toutes les couches sociales. Les queues sont donc restées la plupart du temps le domaine des femmes (et des retraités qui, parfois, font la queue moyennant paiement), à l’exception toutefois des queues pour l’alcool, les cigarettes et l’essence. Il n’est donc pas très étonnant que peu des femmes soient engagées activement dans des activités politiques. Ainsi, on voit très peu de femmes dans les instances dirigeantes de Solidarité ; parmi les délégués au congrès de Solidarité, les femmes étaient très minoritaires. Au poids de la tradition qui, en Pologne, veut toujours que la politique soit l’affaire des hommes, s’ajoute celui, non négligeable, de la fatigue et des difficultés de la vie quotidienne. Les rares femmes qui occupent des postes de responsabilité à Solidarité (et encore s’agit-il souvent de postes de secrétariat ou administratifs) sont en général soit des
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Le 3 août 1981 : grève des camions, des autobus à Varsovie contre les restrictions alimentaires.
jeunes, soit celles, plus âgées, qui n’ont plus d’enfants à charge.
Par contre, la dureté des conditions de travail réservées aux femmes (elles occupent souvent des postes particulièrement pénibles et mal payés) conjuguée au fait que ce sont elles qui souffrent le plus de la pénurie actuelle, a poussé de nombreuses femmes à déclencher des luttes parfois très dures pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Les femmes sont souvent très déterminées car c’est un désespoir profond qui les pousse à lutter. Elles sont décidées à ne pas céder, à tenir jusqu’au bout car elles n’ont tout simplement aucune autre issue. Ainsi, en Pologne, quelques-unes des grèves les plus dures ont été menées par des femmes.
Récemment, une grève a éclaté aux usines de textile de Zyrardow, près de Varsovie. Les ouvrières de cette ville ont mis en avant une seule revendication : en finir avec la pénurie alimentaire dans cette ville. La grève a duré plus de deux semaines et s’est terminée sur une victoire presque complète des grévistes. L’approvisionnement s’est effectivement amélioré de manière sensible. Une seule revendication n’a pas encore été satisfaite : le paiement intégral des jours de grève. Le point fait toujours l’objet de négociations et les ouvrières menacent de faire une « grève active » si elles n’obtiennent pas satisfaction. Comme l’explique le président du comité régional de Solidarité, Z. Bujak (1), une grève active permettra le contrôle des travailleurs sur la production et la distribution. Dans le cas de Zyrardow, il s’agit d’orienter vers la campagne les produits industriels (vêtements, tissus produits par les ouvrières) qui y font totalement défaut. Cela pourrait constituer un premier pas dans l’au-to-organisation de la distribution à l’échelle régionale.
Voici quelques extraits de reportages réalisés à Zyrardow pendant la grève. Ces témoignages peuvent aider à faire reconnaître les conditions concrètes de vie des ouvrières de Pologne aujourd’hui, mais aussi leurs luttes pour le changement.
Les femmes de Zirardow parlent de leur vie quotidienne. Une des choses les plus frappantes dans ces récits est l’absence apparente des hommes. En racontant les difficultés parfois insurmontables de la vie de tous les jours, elles se réfèrent implicitement à un monde où il n’y a que des femmes et des enfants. La majorité de ces femmes est pourtant mariée, les enfants ont des pères...
Klara Robak
Le 3 août 1981 : grève des camions, des autobus à Varsovie contre les restrictions alimentaires
Extraits d'Inprecor n°113
L’ampleur de la grève générale qui a paralysé tout le pays durant une heure le 28 octobre l’a bien montré. La combativité non démentie du prolétariat polonais s’exprime aussi bien au travers du refus des mineurs de se laisser acheter par des augmentations salariales exorbitantes que dans des luttes comme celle des ouvrières du textile de Zyrardow, qui entendent poursuivre leur grève commencée voici plus de trois semaines et refusent de céder tant qu’elles n’ont pas reçu de garanties matérielles quant à l’amélioration de l’approvisionnement dans leur région. L’allocution que Lech Walesa a prononcée devant elles, la veille de la grève générale, montre qu’il a compris qu’il ne pouvait apparaître comme un briseur de grève et que la direction de Solidarité devait compter avec la volonté de la classe ouvrière d’en découdre avec le pouvoir.
« Jusqu 'ici, nous nous sommes conduits en gentlemen, nous avons dit : “Nous ne renversons pas ce gouvernement ni le socialisme, nous voulons qu'il soit à notre service et qu’il nous appartienne.'' Mais s'ils continuent a nous mentir et a nou o écraser, nous serons obligés de trouver une autre solution... » Ce qui n’empêchera pas le même Walesa de lancer, le lendemain même, au nom du présidium de Solidarité, un appel enjoignant les militants du syndicat « à cesser immédiatement tout acte de grève » (tout en insistant sur le fait que « personne ne peut prétendre nous priver du droit de grève et nous ne te permettrons pas »).
Certes, le risque de dispersion des forces et le danger de luttes éclatées et non contrôlées par Solidarité est un réel problème pour l’unité syndicale, et un problème qu’on ne saurait traiter à la légère. Mais le seul appel à ne pas faire grève ne résout rien, comme en témoigne la lutte des ouvrières de Zyrardow qui, elles, ne voient pas d’autres solutions pour se faire entendre. La seule manière d’éviter que le syndicat ne se divise, c’est d’avancer des perspectives concrètes donnant confiance aux travailleurs qu’ils peuvent prendre leurs affaires en main et que cela change quelque chose. C’est d’aller de l’avant sur la voie du contrôle social et de l’autogestion.
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Extraits de journaux syndicaux
« Une queue pour du pain. Soudain, on apporte du vin au magasin. Une vieille femme, qui visiblement a du mal à se tenir debout, est bousculée par un homme, un parmi la foule qui se précipite vers le magasin. La vieille femme, à bout de forces et sans réfléchir, frappe l’homme en plein visage. On peut penser qu’il s’agit là d’un incident sans importance. Mais, pour les ouvrières des usines textiles de Zyrardow avec qui j’ai parlé, cette scène symbolise leur déchéance, la détérioration des rapports humains. “On ne peut pas tomber plus bas”, disent-elles. A Zyrardow, il y a “une épidémie de malnutrition” ; c’est ainsi que les médecins désignent le phénomène. Ils constatent que de nombreux malades se plaignent de perturbations de la vue et affirment ne plus être capables de tenir le coup à l’usine, de continuer à travailler au métier mécanique.
« Depuis quelques mois, depuis que les tickets de rationnement sont devenus des chiffons de papier sans valeur, la nourriture des 1 2 000 travailleurs de Zyrardow, en grande majorité des femmes, est devenue très insuffisante, presque dérisoire : du pain avec de la margarine s’il y en a, une soupe bien maigre, de l’oignon, du choux. C’est cela leur alimentation quotidienne. Des enfants sous-alimentés souffrent fréquemment de jaunisses. Ils s’endorment de fatigue et ne sont plus capables de fixer leur attention à l’école. De plus, ils sont souvent affectés d’éruptions de boutons, d’eczéma. Leurs mères, elles, sont souvent obligées de faire la lessive avec du shampooing faute de détergent (et encore, on n’en trouve pas toujours).
« Le seizième jour de grève :
“ Chez nous, à Zyrardow, les gens sont affamés : plus de viande, plus de lait... et le pouvoir le sait. Les gens veulent la justice et à manger. C’est la raison pour laquelle le pouvoir est très mal disposé à notre égard. Ils nous ont envoyé un télex, hélas pas très sympathique. Ils disent que notre grève, c’est de l’aventurisme politique. (...) ”
Les femmes restent debout dans un coin de la pièce. La mélodie de leur chanson rappelle les litanies à l’église. La longueur aussi de cette chanson rappelle ce genre de chant. La chanson traîne sans fin, comme cette grève qu’elle décrit. (...)
« C’est mardi, neuf heures du soir, au siège du comité de grève de la plus grande usine de la ville : les chanteuses s’exercent assidûment. Ce n’est pas en l’honneur du représentant du gouvernement (attendu pour bientôt) qu’elles vont chanter, mais en l’honneur de Lech Walesa. On l’attend avec impatience ici ; il a déjà quitté Varsovie. Et si c’est le président de Solidarité qui se déplace, c’est que probablement la grève touche à sa fin. Il va soutenir les grévistes et forcer le pouvoir à accepter les revendications de celles-ci. (...) Pendant longtemps, elles se sont senties très isolées et seules ; ignorer leur mouvement fut la première tactique du gouvernement. On a voulu ainsi les lasser, les décourager, leur montrer que leur mouvement était sans importance. Malheureusement, même l’organisation régionale de Solidarité ne les soutenait pas au début. Cela les a rendues amères. Ce n’est que récemment que Mazowsze (la branche de Solidarité de la région de Varsovie) s’est vraiment intéressée à leur mouvement et alors, évidemment, ça à commencé à bouger. (...)
« Walesa répond brièvement : la commission nationale de Solidarité a appelé les travailleurs à éviter les grèves, mais, malgré cela, de nouvelles grèves éclatent dans de multiples endroits. “Cela ne nous plaît pas, mais dans votre cas c’est différent. Vous avez eu raison d’agir parce que vous n’aviez pas d’autre choix possible : il s’agissait d’une question d’alimentation.” (...)
“ Nous en sommes maintenant au seizième jour de grève. Il y en a qui font des blagues sur notre compte du genre les femmes veulent battre le records des jours de grève. Comme si les femmes pensaient aux records ! Elles sont fatiguées, très très fatiguées, mais aussi très résolues et déterminées. D’ailleurs, il n’y a pas le choix. Vivre comme avant, cela
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE n’était plus possible. Le gouvernement nous a reproché de faire une grève politique ; cela n’a fait qu’exaspérer notre colère, car cette grève, ce n’est même pas une grève économique. Ce qui est en jeu, c’est le minimum vital pour survivre (...)”
« Je traverse l’usine : une grande salle vide, des machines silencieuses ; à terre, de grands rouleaux de fils, le tout vivement éclairé par la lumière des néons qui ne s’éteignent jamais. Dans le silence qui règne, on entend distinctement des voix : “Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous, pécheurs”. C’est la prière quotidienne qui réunit ’es ouvrières. J’arrête au passage quelques femmes en retard pour la prière et je leur pose quelques questions. Est-ce qu’elles ont aimé Walesa ? — Oui, elles l’ont trouvé bien et elles se sentent moins seules maintenant. (...) »
« Est-ce que cette grève était nécessaire ? »
« Kystyna Ambroziak : “C’est le dernier recours, mais on ne peut changer les choses autrement.”
« Et, d’un seul coup, toutes se mettent à parler avec violence et désespoir. Leur vie, elle est presque impossible à décrire. Huit heures d’une course sans halte parmi les métiers mécaniques, l’attention qui ne doit pas faiblir malgré le bruit assourdissant et la poussière qui étouffe. Ensuite, c’est l’enfer des queues et le désespoir à cause de la maison négligée, les enfants laissés à l’abandon et souvent affamés.
« Halina Dluzniak : “ Juste avant la grève, je suis sortie le soir de l’usine et je suis restée toute la nuit à faire la queue pour la viande. J’ai attendu jusqu’à une heure le lendemain et j’ai été obligée de retourner travailler à l’usine. ”
« Maria Ryba : “ Mon enfant de six ans rentre à la maison et reste enfermé comme un chien en attendant mon retour du travail ; et quand je fais la queue, il reste sans manger jusqu’au soir. ”
« Jozefa Nyc : “ Depuis juillet, je n’ai pas vu un seul morceau de viande de porc. Ces derniers temps, il n’y avait pas du tout de viande. ”
« Qu’est-ce que vous préparez à manger ? »
« Krystyna Ambroziak : “ Une soupe de pissenlits avec du lait. Pour la rendre plus épaisse et nourrissante, j’y ajoute du pain et des pommes de terre. ”
« M. Ryba : “ Des nouilles, avec du fromage blanc. ”
« H. Dluzniak : “ Une soupe de betteraves avec des pommes de terre. ”
« J. Nyc: “Comme viande de première catégorie, [Note : avec les tickets de rationnement, on a droit à une petite quantité de viande dite de « première catégorie » chaque mois, le reste étant de la viande dite de « deuxième catégorie », et principalement des os et de la graisse] j’ai acheté du poulet et l’ai préparé pour mon enfant. Moi, je mange du pain et de l’oignon. A mon petit, je fais des sandwiches au poulet qu’il emporte avec lui à l’école. Il a eu la jaunisse et il faut qu’il soit bien nourri. ”
« Est-ce que vous n’avez pas eu peur de faire grève ? »
« M. Ryba : “ Nous avons eu peur tout le temps au cours de la grève. On restait ici. L’une disait une chose, l’autre autre chose. On s’énervait tout le temps. ”
« K. Ambroziak : “ Nous avons toutes des enfants. (...)”
« Qu’est-ce que vous faisiez toute la journée ? »
« M. Ryba : “ On parlait, on pleurait. L’une d’entre nous commençait à dire quelque chose et tout de suite les larmes nous montaient aux yeux. ” « J. Nyc : “ Toutes les femmes n’aiment pas pleurer, mais quand on est assises ensemble toute la journée à parler de tout, il arrive que l’une commence à pleurer, entraînant toutes les autres. ”
« Vous croyez que cela va changer ? »
« H. Dluzniak : “ Evidemment ! Il faut avoir de l’espoir. ” »
Notes
- (H «N iezalesnosc », bulletin quotidien de Solidarité de la région de Varsovie.
- Jerzy Klosinski «Niezaleznosc » n° 157 du 23 octobre 1981.
- Malgorzata Niezabilkowska Hebdomaire «Solidarité » n" 32 du 6 novembre 1981.