La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

CULTURE « L’ALLEE DU ROI »

«L’allée du roi» de F. Chandernagor

· Cahiers du féminisme, n° 19, mars - avril 1982 · p. 48-49 · 1 605 mots

L’actuel succès de librairie rencontré par l’ouvrage de Françoise Chandernagor, l’Allée du roi, autobiographie fictive de madame de Maintenon, a des raisons diverses. On peut y voir l’intérêt traditionnel du public français pour l’Histoire, en particulier l’histoire des Grands Hommes, et du Grand Siècle, alors même que la « nouvelle histoire », fondée sur l’étude scientifique des faits économiques et sociaux, fait difficilement recette en dehors d’un cercle de spécialistes. On peut y voir la récompense légitime due à une ceuvre littéraire de qualité très supérieure aux accablantes vulgarisations des romans historiques dont Jeanne Bourin (la Chambre des Dames, Très sage Héloïse.. J » et son style emprunté aux romans-photos est un détestable exemple.

Françoise Chandernagor a eu le bon goût de faire parler madame de Maintenon dans une langue qui eût pu être la sienne ; ce n’est pas un des moindres charmes du livre que ce français du XVIIe siècle, encore émaillé des expressions savoureuses qui auraient pu être celles de Montaigne, cent ans avant, mais où domine le vocabulaire précieux, tandis que certains passages ont la limpidité de la langue racinienne.

Peut-être la raison essentielle du succès du livre est-elle dans ce qu’il faut, sans soute, appeler une réhabilitation de madame de Maintenon. La France est le seul de tous les pays d’Europe à s’être constitué une véritable « légende noire » des femmes au pouvoir, que l’on peut dater de la Révolution et de l’historiographie du XIXe siècle. Contraste d’autant plus frappant qu’ailleurs les « grands règnes » sont ceux de souveraines : Elizabeth I et Victoria pour l’Angleterre, Marie-Thérèse pour l’Empire autrichien, Catherine II en Russie, Isabelle la Catholique pour l’Espagne... Il est évident que le concept de « grand règne » est issu directement des fabrications nationalistes bourgeoises de l’histoire européenne au XIXe siècle et qu’il contribue surtout à obscurcir la connaissance de la période concernée. Néanmoins, l’idée est si répandue dans la population de chaque pays (l’apogée de la France, c’est Louis XIV) que ces symboles collectifs sont révélateurs de l’idéologie avec laquelle une nation pense son histoire.

En France, seul pays où les femmes ne régnent pas en leur nom, où elles n’ont jamais été sacrées, elles sont du côté du « mauvais pouvoir ». Jeanne d’Arc exceptée, mais elle était vierge et martyre, notre histoire nationale est remplie de fées Carabosse. Des régentes réputées stupides et faibles, assorties d’amants qui, pour comble, sont étrangers (Marie de Médicis, Anne d’Autriche) ; des courtisanes avides et impudiques, dissipatrices du bien public (Montes-pan, la Pompadour, la Du Barry) ; des reines qui valent des courtisanes (Marie-Antoinette). Quand force est de reconnaître des qualités politiques éminentes, celles-ci s’accompagnent d’un sadisme typiquement féminin (Catherine de Médicis) ou... de frigidité (?) (Blanche de Castille, Anne de Beaujeu).

Ni la réalité historique — ces dames ne furent ni meilleures ni pires que leurs « collègues » masculins — ni même l’ordinaire misogynie qui s’accommode fort bien de la fascination pour la souveraine, n’expliquent cette cristallisation de haines. C’est que la femme au pouvoir, en France, incarne l’absence de légitimité ; elle ne règne que par défaut, que le vrai roi soit un faible ou en enfant, usurpatrice de la vraie puissance qui vient de Dieu et qu’elle n’a pas reçue. Seule Jeanne d’Arc fut comme sacrée par ses « voix ». De plus, la reine est l’Etrangère, l’« Espagnole », l’« Autrichienne », menace symbolique ou réelle contre l’unité nationale, ce facteur de rassemblement autour de la bourgeoisie des classes populaires.

Elle est, avec certains ministres, la « mauvaise conseillère » qui conduit le roi « qui ne sait pas » à suivre des avis contraires au bonheur de ses peuples. Les cahiers de doléances des Etats-Généraux de 1789 sont imprégnés de cette idée.

Si la reine est haïe, que dire de la Favorite ? Doublement usurpatrice, son existence est un défi au Droit et à la Morale. Ses dépravations lassent la patiente divine qui expédie sur le pays pestes, famines et défaites militaires ; ses dépenses, à elle, bien plus que celles du roi, sont responsables de la hausse des impôts, et contre elle, les curés tonnent en chaire.

Dans la galerie des courtisanes royales, Maintenon occupe une place à part. La Dame en noir de Versailles n’a-t-elle pas réussi à se faire épouser ? Austère épouse, durant une interminable et tragique Fin de règne, pieuse et réputée bigote, elle est devenue l’archétype de la vieille femme, bornée, à la vertu hypocrite, dont l’emprise insidieuse abaisse le Grand Homme affaibli par l’âge. Dans les Films « historiques », elle tricote en parlant de ses rhumatismes à Louis XIV qui médite sur le bilan du Grand XVIIe siècle. Le Canard enchaîné n’appela jamais autrement madame de Gaulle que « tante Yvonne » ou « madame de Maintenant ». Il n’y a pas dix ans, les manuels scolaires lui attribuaient péremptoirement et pêle-mêle la responsabilité de la révocation de l’Edit de Nantes, de la guerre de Succession d’Espagne et du mortel ennui de la vieille cour. Les historiens anticléricaux de la Fin du XIXe siècle en faisaient la créature des Jésuites. Sa malignité n’ayant point de bornes, elle était responsable de la plus mauvaise pièce de Racine, Esther.

L’ouvrage de Chandernagor a le grand mérite de donner à voir une madame de Maintenon vivante et plausible, d’autant plus plausible que

CULTURE l’écrivain a largement utilisé l’abondante correspondance de la Favorite, ses ouvrages d’éducation, et les Mémoires de ceux qui l’approchèrent. On y voit la petite Françoise d’Au-bigné naître en prison d’un père voleur, assassin et débauché, aux titres de noblesse douteux, et d’une mère aigrie. Enfance misérable, éducation protestante, — n’était-elle pas la petite-fille d’ Agrippa d’Aubigné... — et . même un séjour en Amérique d’où elle rapporta les fièvres qui l’accablaient encore à Versailles. A seize ans, orpheline sans ressources, menacée par le couvent, elle accepta l’extravagant mariage avec le poète Scarron, quinquagénaire, paralytique accablé de maux, bouffon de la haute noblesse parisienne, qui vend, pour survivre, des vers licencieux sur ses relations conjugales. C’est l’âge des Précieuses, et celui des salons où s’effectue l’extraordinaire travail d’épuration (d’appauvrissement, diront certains) qui produisit la langue française classique. Le poète enterré, la veuve Scarron, sans naissance, sans appuis et sans fortune, choisit la Vertu pour survivre. Elle a un amant, peut-être un enfant, mais rien n’en transpire dans les salons de l’aristocratie dévote où elle joue les dames de compagnie. On sait que le salut vint de madame de Montespan ; la Favorite, fort embarrassée de la série d’enfants, presque tous déficients physiquement, que lui donnait Louis XIV, avait besoin d’une gouvernante assez instruite pour élever des enfants royaux, et assez obscure pour ne pas s’offenser d’être chargée de bâtards. Pendant quinze ans, à l’ombre d’une rivale toute-puissante et tyrannique, Françoise d’Aubigné, sans cesse menacée, attend son heure. Face à l’éclat et à l’insolence de la Montespan, elle joue de la douceur et de la dignité. Maîtresse occasionnelle du roi, comme n’importe qui à la Cour (on ne dit pas non à Louis XIV) elle parvient au rang de confidente, puis de favorite en titre, enfin d’épouse.

Chandernagor décrit la réalité de la Cour : l’immonde saleté des châteaux royaux, où s’entasse dans des greniers minuscules et sans air la noblesse du pays ; les intrigues et les révolutions de palais ; la noblesse qui n’a jamais autant fait résonner ses privilèges alors que le pouvoir absolu prépare le règne de la bourgeoisie. Autour, les millions de paysans dont la moitié meurt de faim, la fin du XVIIe siècle correspondant à la plus grande dépression économique entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Survivre à la Cour, et gagner en séduisant, à l’âge où elle eût pu être la mère de ses rivales, le roi le plus courtisé d’Europe, n’est certainement pas le fait d’une bigote bornée, mais d’une femme redoutable, au charme certain, d’une intelligence calculatrice, sachant dissimuler. Au demeurant, elle est plus « moderne » que certains de ses contemporains ; son intérêt pour les enfants et l’éducation, sa seule passion, le prouve. A une époque où les mères — et les pères — hésitent avant de donner le nombre de leurs enfants, Maintenon se préoccupe de pédagogie comme le prouve la fondation de Saint-Cyr dont le règlement, au début du moins, était très libéral. C’est dans ce goût qui la porte vers l’enfance que réside le trait le plus original de sa personnalité. En politique, elle a peu d’idées, même si elle finit par avoir, comme tous les Grands du royaume, une clientèle. En religion, Chandernagor l’absout de l’accusation de fanatisme ; contrairement à la légende, elle s’oppose aux Jésuites qu’elle attaque dans toute sa correspondance. Il n’existerait, rédigée de sa main, aucune approbation de la révocation de l’Edit de Nantes ; aucune condamnation non plus, mais il ne faut pas oublier que ses contemporains (Bossuet, madame de Sévigné) étaient transportés d’enthousiasme. Pieuse par intérêt d’abord, portée ensuite, comme tant d’autres, par la grande vague mystique qui suivit la Contre-Réforme, Maintenon a trouvé dans la foi une réponse à un besoin d’absolu. Refuge évident pour la prisonnière d’une Cour étouffante, soumise à un être despotique jusque dans les plus infimes détails de la vie quotidienne. Au-delà même de l’aventure personnelle de la Favorite, le grand élan religieux du XVIIe siècle avec ses angoisses, ses obsessions, la violence qui opposait les diverses tendances, est inséparable de l’asphyxie totalitaire de la vie politique et intellectuelle due à l’absolutisme louis-quatorzien.

Histoire d’une femme, et d’une femme privilégiée, histoire d’un siècle, le livre de Chandernagor est une contribution de talent à l’histoire des femmes.

Frédérique Vinteuil

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