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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

"Huit mois au milieu d’eux, la musette sur le dos"

Cahiers du féminisme, n° 2, janvier 1978 · p. 16 · 844 mots

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Huit mois su milieu d eux,

Huit mois, huit mois au milieu d'eux — la musette sur le dos ! Des dizaines de kilos ! L’égalité ? Hommes et femmes chaque matin à 8 h partant avec la même musette, le même nombre de lettres — le poids qui tire les reins, démonte l’épaule, la fatigue ! Chaque matin 6 h — le samedi matin 6 h ! Après la tournée plus qu'une envie dormir, dormir.... La féminisation dans les PTT ! Auxiliaire aux chèques, j’ai passé le concours de préposé. Puis j’ai été mutée sur place, parce que j’étais un cas social : célibataire avec un enfant... Pendant huit mois, j’ai fait le facteur ; pendant huit mois j’ai supporté la charge physique et l’ambiance délirante d’un milieu masculin.

Les premiers jours, j’ai cru que je ne résisterais pas. Sans cesse sollicitée, harcelée, pelotée. J’ai pleuré dans mon casier de tri, le nez caché dans le creux de ma blouse pour qu'ils ne me voient pas. Je voulais fuir — fuir l’agression des facteurs, fuir le parternalisme et la démagogie des chefs. Et puis // y avait le chômage — mon fils, le syndicat à animer — et pourquoi pas la lutte des femmes à organiser. Alors j’ai fait face, j'ai envoyé ballader, je me suis forgé un personnage ! Le poids ? Je soulevais la musette ! Et ce n’était que le soir chez moi que j’explosais, pleurais, douloureuse des reins jusqu'à la plante des pieds, les pleurs de mon fils comme une crécelle à mes oreilles. Faire l'amour ? Comment ? Quand je ne pouvais même plus articuler tellement la fatigue m'assommait. Des dizaines de fois, j'ai entendu, soit au boulot, soit dans la rue : ce n'est pas un boulot de femmes ! Et moi je répondais dans ma tête : c'est un métier d'hommes ! Eux, ils n'ont pas à caser leurs enfants pour travailler à 6 h du matin ; eux ils n'ont pas à rentrer chez eux pour préparer le repas, faire le ménage etc... eux ils n’ont pas à courir le soir pour chercher le gamin, préparer le souper, faire la vaisselle, eux, eux... C’est ce

Is musette sur le dos”

charmant marathon, le lot de toutes les préposées, pour la plupart mères de famille ou femmes mariées !

Et toutes les revendications sur les conditions de travail, et sur la réduction du temps de travail ? Les hommes en sont préoccupés, mais pas trop. Pourquoi demander le samedi libre, alors que le samedi matin après la tournée, on boit un coup au « canis », pendant que « bobonne » fait la soupe ! Pourquoi plus de temps : c'est bien suffisant 17 h, pour donner le baiser paternel, chahuter un peu, se réfugier rapidement dans son journal. « Mais c'est mieux quand ce sont les femmes qui le font ! » dans les taudis, les 5e sans ascenseur, les conciergeries, la présence de cette femme qui sourit, vous apporte votre mandat : moitié facteur, moitié assistante sociale, consciencieuse ! Utilisation progressive des « qualités féminines », rentabilité au tri, en salle, affabilité, réceptivité auprès du client. Le rejet du départ a fait place peu à peu à un attachement à ces vieilles femmes, toutes heureuses de me montrer leurs ouvrages, leurs aquarelles, et leur folie de « mortes-vivantes ». Attachement, mais aussi dégoût des carences de cette société qui les relèguent dans des appartements vieillots, petits et malodorants.

Et puis il y a la drague-ouverte ou voilée — le propriétaire du petit bar, les flics du commissariat, le bourgeois qui louche plus sur mes seins que sur le mandat que je lui apporte... la provocation, agression de tous ces mecs excités à l'idée si « charmante » d’un facteur en jupons ! La crainte aussi des allées sombres, des poubelles qui vous coincent entre la boîte aux lettres et le macho qui vient d'entrer, le sourire ironique jusqu'aux oreilles. Paranoia ? Non réalité : en arrivant à la poste le lendemain, les mecs rigolards « Et Marie ! // y a une fille dans l' arrondissement à côté qui a failli se faire violer pendant sa tournée ! » Et moi qui avait envie de les gifler, et qui soudain avait peur. Peur des dizaines de couloirs qu'il me fallait affronter deux heures après.

Et je croyais pouvoir respirer en passant le seuil du local syndical, et bien ! « Mais tu devrais mettre une mini-jupe pour faire plus d’adhésion ». Potiche ? Non phénomène ! Elle osait causer, contester, parler de commission féminine ! Et c'est des sourires narquois, paternalistes... des fins de non recevou permanentes.

Aller discuter avec les femmes de nos revendications ?

« Mais tu sais le partage des tâches à la maison ! »...

« Mon mari ne voudra pas sûrement, et puis tu comprends, il n'apas été élevé comme ça ! »

« Après mon troisième enfant, je vais m'àrrêter de travailler ! »

Souvent le découragement... Comment remonter des siècles et siècles d'aliénation !

Marie-Blanche Lyon

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