C’est au lendemain des Etats généraux sur le travail des femmes que nous avons rencontré le bureau confédéral du Planning familial. Nous avons pensé qu ’il serait en effet intéressant, à la veille du congrès de ce mouvement, de faire le point avec ses responsables sur les problèmes actuels ou nouveaux posés par la contraception et l’avortement. Lorsque nous avions fixé notre rendez-vous, la manifestation de Laissez -les vivre pour le « droit à la vie » et contre le remboursement de l’avortement par la Sécurité sociale n ’était pas annoncée et nous ne savions pas encore quand devait commencer la deuxième « tranche » de la campagne contraception du gouvernement... C'est après notre entretien avec les responsables du Planning que nous avons appris la fermeture du centre d’IVG de l’hôpital de Meaux le 15 mai 1982 et qu’en avril 1982, par exemple, une seule clinique à Londres a reçu 130 femmes françaises dont 15 de moins de 15 ans...
La situation de l’avortement en France s’aggrave donc, paradoxalement. Les moyens financiers sont en cause. De cela le nouveau gouvernement est responsable. Mais d’autres obstacles se dressent : celui des chefs de service de gynécologie obstétrique réactionnaires qui usent de leur pouvoir pour « reprendre en main » les centres d’IVG obtenus de haute lutte par le MLAC, les groupes femmes, le Planning familial et tous ceux, médecins progressistes, femmes, militant(e)s qui ont combattu pour le droit à l’avortement dans les années précédentes.
Ce véritable « sabotage » se combine maintenant avec une campagne de la droite contre le remboursement de l’avortement à 70 % par la Sécurité sociale. Lorsque l’on sait que certains membres du gouvernement et de la majorité actuelle hésitent sur le bien -fondé de cette « concession », il y a tout lieu d’être inquiet(e)s. Il y a donc urgence à se mobiliser. Le mardi 5 mai, le Planning familial convoquait une première réunion unitaire pour envisager la riposte à la manifestation de la droite le 15 mai. Etaient présents, outre le Planning familial, l’URP-CFDT, le MLAC, les groupes femmes, la FEN 93, le CNAFAL (femmes du mouvement d’action laïque), la CSCV et les Cahiers du féminisme. Une première décision fut prise de saisir l’occasion du rassemblement national du 9 mai en défense de l’école laïque pour informer et sensibiliser les femmes, en particulier sur les menaces qui pèsent sur leurs droits. Un tract fut distribué où, d’ores et déjà, le Planning familial, l’ANCIG (Association nationale des centres d’interruption de grossesse ), le MLAC, la Coordination des groupes femmes, le collectif avortement contraception Bichat, l’URP-CFDT et le CNAFAL s’engagent à préparer, ensemble au moment du débat à l’ Assemblée sur le remboursement, une manifestation nationale.
Pour créer le meilleur rapport de forces face à la droite, il faut se battre pour que toutes les forces de gauche, féministes, politiques et syndicales s 'associent à cet appel. Il n ’est pas certain que tout le monde pour l’instant soit convaincu de cette nécessité. C’est l’enjeu du débat en cours...
Quant à la nécessité de riposter dans la rue immédiatement face à Laissez -les vivre, si tout le monde s’en disait convaincu, la majorité des organisations présentes (en dehors du MLAC et des groupes femmes) a considéré qu’il ne fallait pas « précipiter » les choses, au risque de compromettre la mobilisation en profondeur.
Aux groupes femmes, au MLAC revient donc le soin d’organiser les premières initiatives spectaculaires de sensibilisation (cf. motion des Etats généraux). Nous nous y associons.
PLANNING FAMILIAL
• Cahiers du féminisme : Vous avez participé aux Etats généraux des 24 et 25 avril dernier ; quel bilan en tirez-vous de votre point de vue?
— Andrée : Ce fut vraiment très intéressant. Il y a maintenant une réflexion du Mouvement des femmes qui tient réellement compte de la réalité. J’ai le sentiment que maintenant, c’est beaucoup plus concret. J’avais moins cette impression auparavant. Par exemple, on a beaucoup discuté, le soir, du mot d’ordre d’avortement libre et gratuit et le lendemain on était d’accord que si ce mot d’ordre « provocateur » pouvait être avancé sous l’ancien gouvernement, il faut aller plus loin maintenant que le gouvernement nous donne une réponse. Il ne s’agit pas de « désarmer » mais il faut se situer autrement.
• Pour prendre des points concrets, commençons par la question de la contraception. Au moment où Y. Roudy annonce la « deuxième phase » de sa campagne sur la contraception, pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé de la première et comment vous voyez dans l’avenir votre travail sur la contraception ?
— Yvette : Notre objectif était que les pouvoirs publics jouent leur rôle dans l’information sur la contraception comme cela était prévu par la loi mais ne fut jamais appliqué par l’ancien gouvernement. Le nouveau gouvernement joue le rôle qu’on attend de lui sur ce point. Bien sûr, la première campagne dont le rôle était de sensibiliser l’opinion avait ses limites. Mais sensibiliser l’opinion par le biais de la télévision sur l’existence de la contraception, de lieux où on peut être informé et la prescrire, sur le droit à la contraception, etc., c’est déjà un premier pas positif. Il faudra voir ce que donnera la suite de la campagne...
• Est-ce que vous pensez que les femmes « visées » par cette campagne (les jeunes, les paysannes, les immigrées), c’est-à-dire les femmes aujourd’hui à l’écart de la contraception, est-ce que vous pensez que ces femmes ont été sensibilisées par la première campagne ?
— Andrée : On peut quand même dire que cette campagne était insuffisante. Nous étions contre le fait qu’elle soit insérée dans la publicité. Cela ne pouvait peut-être pas se faire autrement mais nous n’y étions pas favorables. Il y a eu en tout une trentaine de spots publicitaires. Il fallait un coup de chance pour tomber dessus ou « viser » le moment. C’était donc un tout petit début.
Il est difficile de préciser l’impact que cela a pu avoir. On a pu néanmoins constater qu’il y eu énormément courrier à la boîte postale pour demander de l’information.
— Françoise : Ce ne fut pas un courrier individuel mais un courrier de la part de personnes déjà engagées dans la profession, d’organismes, ou d’enseignants...
— Andrée : pour notre part, en ce qui concerne notre association de Paris, nous avons enregistré une plus grande demande d’adresses de centres pour la contraception. Les femmes ne savaient même pas que cela existait. La plupart pensaient que le Planning familial, c’était la même chose que le centre de planification de leur quartier...
— Colette : Maintenant l’information est dans le métro.
• Je ne l’ai pas encore vue mais on m’a déjà dit qu’elle était curieusement rédigée.
— Colette : La formule c’est « chacun a le droit de choisir ».
— Françoise : Le ministère a fait l’objet d’attaques très virulentes. On lui a reproché d’être beaucoup trop axé sur les femmes.
— Colette : « Chaque femme a le droit de choisir » était bien meilleur mais il paraît que les hommes se sentent « rejetés », les pauvres chéris...
• Est-ce que vous savez comment est conçue la deuxième phase de la campagne ?
— Françoise : Il y a déjà cette information dans le métro. Il est prévu en plus qu’il en ait sur tous les autorails. En province, cela doit permettre de toucher particulièrement les jeunes. Des flashes sont aussi prévus sur les radios à raison de 3 spots par jour à partir du 5 mai sur France-Inter, Radio-Monte-Carlo et RTL. Des encarts sont prévus dans la presse régionale à partir de septembre. 15 quotidiens et 25 hebdomadaires sont concernés. De plus, une exposition sera envoyée dans chaque région. Enfin, une brochure de 16 pages va être éditée et diffusée à un million d’exemplaires.
• En matière de formation sur la contraception, des textes nouveaux sont-ils prévus ?
— Andrée : Les textes qui ont été votés sous l’ancien gouvernement vont enfin être mis en application. Des moyens vont être dégagés pour cela.
— Yvette : Dans la loi sur l’avortement, il était prévu que dans la formation initiale et continue des travailleurs médicaux, et para-médicaux etc., soit intégrée la formation sur la contraception. Cela n’était pas prévu pour les personnels d’éducation. Mais rien ne fut fait... Cela doit changer maintenant. Les personnels d’éducation pourront aussi bénéficier de cette formation.
• Au moment où je vous ai demandé un rendez-vous, on rendait publique la « nouvelle méthode » de contraception et d’avortement découverte par le Pr Baulieu, le « RU 486 ». Est-ce que vous pourriez nous en dire plus que ce que qui a été dit dans la presse à ce sujet et qu’en pensez-vous ?
— Andrée : C’est carrément une découverte. On n’imaginait même pas qu’il y avait recherche dans cette direction.
• Vous ne saviez-rien là-dessus? Vous avez donc découvert comme nous, dans la presse, cette innovation ?
— Yvette : Le Planning continuait à demander qu’il y ait des crédits pour la recherche sur la contraception féminine sans savoir que cela était en route et aussi avancé.
— Françoise : Parce qu’on ne voulait pas le savoir... Mais il faut attendre un peu avant de se prononcer car on a crié au miracle lorsqu’on a découver les prostaglandines et c’était inapplicable.
— Colette : mais si cette découverte donne exactement les résultats annoncés, ce sera absolument formidable. Cela permettrait de ne pas laisser passer un retard de règles.
— Chantal : Cela permet surtout de décider quand tu veux. Il suffirait de deux petites pilules pour avoir tes règles au 25e jour ou au 36e jour. Cela donnerait aux femmes une liberté de choix qu’elles n’ont jamais eu.
• Si sont confirmés les résultats de cette méthode, pourrait-on parler d’une méthode révolutionnaire?
— Andrée : Ce que demandent les femmes à la contraception, c’est que cela ne soit pas contraignant, pas nocif et efficace. Si tout cela est vérifié pour cette découverte, ce sera vraiment formidable...
— Françoise : De plus ce pourrait être abortif... Mais cela ne pourrait de toute façon pas résoudre le problème des avortements tardifs. C’est donc un moyen intéressant parmi d’autres.
— Andrée : Il faudra bien faire de l’information pour que les femmes aient accès à ce moyen comme aux
PLANNING FAMILIAL autres et si cela n’est pas fait, rien ne changera malgré l’amélioration des techniques.
— Yvette : Si l’on dit que la contraception, c’est une manière de vivre et d’organiser sa vie, le choix des moyens doit revenir aux femmes en connaissance de cause. Cela suppose une bonne information sur les moyens que l’on souhaite les mieux adaptés. Malheureusement, jusqu’à maintenant, cette information n’a jamais été bien faite et de toute façon la mise en circulation de ce nouveau moyen n’est pas prévue avant trois ans.
• Voilà une bonne transition au deuxième problème que je voulais aborder avec vous : l’avortement. D’après vous, en ce qui concerne l’avortement, y a-t-il modification de la situation ? Y a-t-il amélioration de la situation ?
— Andrée : On peut dire que c’est pire. Sur Paris la situation s’aggrave.
• Pour quelles raisons ?
— Andrée : Les services d’IVG avaient généralement été créés sous l’impulsion de médecins militants. Aujourd’hui, les chefs de service des maternités « récupèrent » ces services d’IVG un à un. Cela a commencé à Tours mais cela continue. C’est le cas de Rothschild, du Kremlin-bicêtre, de Colombes.
— Chantal : En ce moment, c’est surtout Rothschild où le nombre d’avortements est passé de quinze à dix.
• Que se passe-t-il alors pour les femmes qui ne trouvent pas de réponse à l’hôpital et qui viennent vous voir?
— Andrée : Elles sont orientées vers le secteur privé !
• Les problèmes soulevés à l’occasion du procès de la Pergola peuvent donc ressurgir à tout moment.
— Andrée : Absolument.
• Ce recul du nombre d’avortements pratiqués à l’hôpital est-il vérifié partout au niveau national ?
— Andrée : Oui, c’est la même tendance partout. Il y a régression dans l’application même de la loi. Et il n’y a aucune réponse pour les femmes qui ont dépassé les 10 semaines. La seule solution qui leur reste, c’est l’Angleterre.
• Le 15 mai la droite se prépare à manifester contre le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale, quelle riposte envisagez-vous ?
— Andrée : Nous n’avons pas encore discuté précisément des modalités concrètes, même si nous sommes favorables à une riposte.
— Chantal: Mais il faut absolument faire quelque chose...
— Andrée : Cette riposte doit se faire avec toutes les femmes qui étaient présentes aux Etats généraux...
• Mais en dehors du remboursement, est-ce que vous savez si le gouvernement envisage d’autres modifications de la loi ?
— Andrée : Non, la seule modification annoncée concerne le remboursement.
• Question : Dans ces conditions, en tant que Planning, envisagez-vous de reprendre le débat public et la mobilisation sur les autres clauses restrictives de la loi comme les délais, etc. ?
— Françoise : C’est sûr. Maintenant on a assez attendu ! On va voir ce qui va sortir en septembre du côté du gouvernement...
• A ce propos, est-il vrai qu’il y ait encore des hésitations au sein du gouvernement en ce qui concerne le remboursement ?
— Andrée : En effet, même ce point n’est pas gagné.
— Françoise : Mais on a déjà trop attendu, on ne va pas attendre indéfiniment et, de toute façon, le remboursement par la Sécurité sociale ne réglera pas la question de l’avortement. Il reste que si l’IVG est remboursée, les femmes qui ont dépassé les délais légaux, les mineures sans autorisation parentale et les femmes étrangères ne pourront toujours pas avorter en France. Tant que le gouvernement ne prendra pas les mesures nécessaires pour résoudre le problème de ces femmes exclues par la loi Veil-Pelletier, nous continuerons à les revendiquer et au besoin à nous opposer à lui.
• Est-ce que vous avez l’impression comme moi que si jamais le remboursement n’était pas acquis, les femmes seraient prêtes à descendre de nouveau dans la rue pour l’imposer?
— Catherine : En effet. D’ailleurs quand on examine les sondages, le remboursement est le seul point qui ait recueilli une énorme majorité.
— Andrée : Mais j’ai peur que les femmes du Mouvement des femmes se désintéressent de cette question.
• Parce que pour l’instant elles le considèrent comme un acquis...
— Catherine : Mais il faut se rendre compte qu’il y a véritablement danger.
• Vous allez tenir prochainement votre congrès, est-ce que vous pouvez présenter les points à l’ordre du jour et ce que vous en attendez ?
— Yvette: D’abord un bilan des actions passées...
— Andrée : Ce sera aussi l’occasion d’une interrogation sur la manière dont les pouvoirs publics mettent en place la contraception, l’information. Peut-être y-a-t-il moins nécessité pour nous de nous battre là-dessus maintenant que les pouvoirs publics les prennent en charge... Nous sommes donc obligé(e)s de réfléchir à d’autres pratiques. D’autres domaines nous sollicitent : les jeunes, les femmes battues, la question des violences.
— Françoise : Il y a aussi tous les problèmes de la maternité...
• Une des questions est donc rélargissement des thèmes d’intervention de votre mouvement ?
— Yvette : Oui, mais nous devons aussi faire savoir ce que les usagères pensent des services mis en place.
• Le problème du contrôle par les usagères des services mis en place est donc à l’ordre du jour ?
— Andrée : Oui, il faut être très attentifs à ce qui va se faire pour pouvoir interpeller lorsque cela ne va pas...
— Françoise : Une autre question est celle de la « vie associative ». Que va-t-elle devenir avec les nouvelles dispositions qui doivent être discutées en septembre ? Allons-nous être étouffé(e)s ou aurons-nous de nouvelles facilités ? Certaines associations seront-elles privilégiées par rapport à d’autres ?
— Andrée : il y a enfin le problème de la formation complémentaire. des travailleurs sociaux, des personnels d’éducation et para médicaux sur les questions de sexualité, la contraception, l’avortement et le statut des femmes et à plus long terme de l’intégration de ces questions à leur formation initiale. Il faut que cette dimension soit reprise en charge par le plus grand nombre de gens et de structures.
• Si on veut résumer, qu’est-ce qui vous semble très important ?
— Andrée : L’avortement. Va-t-il falloir reprendre la pratique des IVG dans les centres d’orthogénie ou faire autre chose ? En tout cas le débat sur ce point est nécessaire car il semble bien que les pouvoirs publics n’ont aucun poids sur les structures médicales des hôpitaux. Les choses ne peuvent donc pas changer comme ça. Le pouvoir médical bloque le changement dans les hôpitaux.
Il faut enfin rappeler qu’en décembre, les 18 et 19, nous tiendrons un colloque international sur la contraception. A cette date, nous aurons les résultats de l’enquête que nous avons lancée par le biais de nos structures et qui porte sur le vécu de la contraception. Le colloque ne sera pas seulement une confrontation sur les progrès ou les problèmes techniques mais surtout sur le vécu des usagères...
Enfin, il faut annoncer la sortie de notre livre (1) qui est sous presse et qui devrait être en vente à partir de juin.
(1) D'une révolte à une lutte, 25 ans d’histoire du Planning familial.
Notes
- Claire Bataille Paris, le 12 mai 1982
- (1) D'une révolte à une lutte, 25 ans d’histoire du Planning familial.