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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Chine : Du lotus d’or à la garde rouge

· Cahiers du féminisme, n° 20, juillet - août 1982 · p. 28-32 · 4 218 mots

Chaque société a ses propres formes d’oppression des femmes. La Chine ne fait pas exception. Les manuels d’histoire chinoise s’étendent longuement aujourd’hui sur une société matriarcale idyllique qui aurait existé il y a quatre mille ans. Cela ne peut pourtant effacer des mémoires les siècles durant lesquels les femmes ont dû subir un joug cruellement symbolisé par les « lotus d 'or », les pieds bandés atrocement atrophiés, qui faisaient les délices de la gent masculine.

Très souvent en Chine, une pratique sociale est justifiée par des références à des précédents historiques. Dans le cas des lotus d’or, la coutume aurait été introduite par une impératrice de la dynastie Shang (XVIe-XIe siècle av. J.C.) qui était affligée d’un pied bot, et qui, pour dissimuler son infirmité, aurait bandé ses pieds et aurait obligé toutes les femmes de l’empire à faire de même. Selon une autre version, cette même impératrice aurait été la réincarnation d’une renarde qui n’aurait pas trouvé mieux pour masquer ses pattes que de les bander. Il est plus probable en fait que les premières femmes à bander leurs pieds furent des danseuses de la cour qui devaient se tenir sur un petit piédestal en or ayant la forme d’un lotus.

Cependant, jusqu’au Xe siècle après J.C., les bandages restèrent assez lâches et la pratique elle-même n’était pas très répandue. Sous les Tang (618-907), le statut des femmes était au contraire relativement élevé. L’éducation leur était accordée, si bien que l’époque compta un assez grand nombre d’intellectuelles et femmes-poètes célèbres. Les courtisanes, qui ont toujours joui d’une plus grande liberté sociale que leurs sœurs aristocrates et d’une plus grande liberté économique que leurs sœurs travailleuses, étaient particulièrement bien éduquées et respectées durant cette période. Elles étaient aussi incroyablement peu réprimées dans leurs relations avec les hommes. Les femmes alors étaient sportives, elles montaient à cheval, jouaient au polo et s’habillaient de façon peu différente des hommes. Le divorce et le remariage après le divorce ou le veuvage étaient tolérés, contrairement aux règles en usage ultérieurement.

La dynastie Song, qui succéda aux Tang, amena en effet avec elle le philosophe Zhu Xi (1130-1200) qui se fit le propagateur du néo-confucianisme, une doctrine fermement opposée à l’éducation des femmes. En règle générale, l’éducation des filles, destinées à être vendues dans d’autres familles, était considérée comme « désherber le champ d’un autre », en d’autres termes une perte de temps totale. Cette situation s’est prolongée jusqu’au début du siècle, et dans les années trente on estimait que moins de 10 % des femmes chinoises savaient lire et écrire.

L’absence d’éducation n’est pas le seul problème auquel les femmes durent faire face à partir des Song. La chasteté féminine qui, de tout temps, a été très prisée en Chine, fut alors portée à des sommets sans précédent. Il va sans dire qu’une fille devrait arriver vierge dans son lit de noces et qu’aucun homme digne de ce nom n’aurait accepté une « chaussure trouée ». Mais si son mari, ou même son fiancé, mourrait, elle était supposée rester toute sa vie fidèle à sa mémoire, suivant l’adage : « Il vaut mieux mourir de faim que se remarier. » En même temps, les bandages des pieds devinrent plus serrés. Quel meilleur moyen de confiner les femmes chez elles que de les mutiler ?

« Un statut social inférieur à celui d’un chien »

Au début, cela resta le « privilège » des classes supérieures de la société car un paysan pouvait difficilement se permettre d’entretenir une infirme. Mais, peu à peu, la coutume se répandit dans toutes les couches sociales. Dans une famille pauvre, il fallait à la naissance d’une fille décider si on la noyait ou si l’on entreprenait de l’élever, sachant qu’un jour elle se marierait et serait donc perdue pour la famille, et qu’elle ne pourrait accomplir le culte des ancêtres, domaine réservé aux enfants mâles. Cela explique que les périodes de famine en Chine ont toujours été accompagnées d’une remontée de l’infanticide des filles. Mais si la famille avait les moyens « d’investir » dans une fille en lui bandant les pieds, celle-ci pourrait plus tard, à condition d’être jolie, être vendue comme prostituée ou comme concubine dans une famille plus riche. Il y avait aussi la solution de la vendre plus jeune — et moins cher aussi — comme esclave à une famille assez fortunée pour lui bander elle-même les pieds.

Le bandage des pieds devait commencer tôt, à partir de quatre ans, mais pas plus tard que treize ans.

La coutume se répandit du nord au sud du pays et du bas vers le haut de la société. Sous les Ming (1368-1644), il y avait même une maxime qui disait : « Si tu tiens à ton fils, ne

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE lésine pas sur son éducation, si tu tiens à ta fille, ne lésine pas sur le bandage de ses pieds. » Rien n’était épargné à cette malheureuse. Elle commençait par servir son père, puis son mari et finalement, son fils aîné. Sitôt devenue la « propriété » de son mari, elle passait sous la domination de sa belle-mère, la seule parcelle de pouvoir qui était accordée à la fin de leur vie aux femmes. Battue pour un oui ou un non — « Un femme qui a été battue c’est comme une pâte qui a été pétrie », disait-on — elle pouvait être « louée » à ses beaux-frères ou à de parfaits étrangers et être répudiée sans autre forme de procès, pour la seule raison qu’elle ne donnait pas de fils à son mari ou tout simplement parce qu’elle était « trop bavarde », après quoi son statut social était inférieur à celui d’un chien.

Peu de protestations, qu’elles soient collectives ou individuelles, furent élevées. Une voix solitaire est cependant parvenue jusqu’à nous : au XVIIIe siècle, celle d’une femme-poète, qui devait venir d’une famille éclairée car elle n’avait pas les pieds bandés. Un mandarin pensait en faire sa concubine quand il apprit par l’entremetteuse ce détail qu’il ignorait. Découragé au début, il décida cependant de lui donner une chance et lui demanda de composer un poème à la gloire des « souliers courbés », les minuscules chaussures adaptées aux lotus d’or. Elle rédigea à la place un bref quatrain vantant les charmes des grands pieds et se terminant par ces mots : « Je ne sais quand cet usage a commencé, mais son initiateur a dû être un homme odieux. »

Sous la dynastie mandchoue, dont l’ère commença en 1644, plusieurs tentatives furent faites pour bannir le bandage des pieds, une coutume inconnue des Mandchous. Mais elles échouèrent toutes, et ce furent au-contraire les femmes mandchoues qui s’y rallièrent, certaines d’entre elles poussant même la coquetterie jusqu’à attacher de petites plates-formes de bois sous leurs souliers, ce qui leur donnait la même démarche que des femmes aux pieds bandés ! Durant une brève période au milieu du XIXe siècle, le bandage des pieds en même temps que la prostitution et l’esclavage furent interdits dans les provinces contrôlées par les Taiping, au cours d’une révolte paysanne qui faillit renverser la dynastie. Mais quand la rébellion fut écrasée, l’ignoble coutume fut partout rétablie.

Les premières luttes de libération

En 1884, Kang Youwei, un réformateur mâle, lança à Canton et à

Shangai des associations contre le bandage des pieds. Mais ce ne fut qu’au début de ce siècle, quand ce courant fut intégré à un mouvement plus large en faveur de l’émancipation des femmes et que celui-ci devint partie prenante du combat contre le féodalisme et pour la révolution en Chine, que les choses commencèrent à changer. Soutenues par les missionnaires étrangers, les idées antibandage gagnèrent du terrain, tandis que des groupes de suffragettes surgirent un peu partout. Celles-ci réclamèrent l’égalité constitutionnelle pour les femmes, puis, le droit d’hériter des biens et d’être éligibles pour les charges publiques, en même temps que le droit à l’éducation, au travail et à la liberté dans le mariage.

La période de 1917 à 1921, qui est connue aujourd’hui comme celle du mouvement du 4 mai — d’après les manifestations qui eurent lieu à Pékin le 4 mai 1919 pour protester contre le traité de Versailles — fut à plus d’un titre une période révolutionnaire pour les femmes ou du moins pour celles d’entre elles qui faisait partie de l’intelligenstia et de la bourgeoisie. De plus en plus de femmes recevaient une éducation et, vers 1922, 28 universités ou collèges acceptaient des étudiantes. Leurs débouchés professionnels s’accrurent aussi, au point qu’elles furent même

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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE autorisées à enseigner dans les écoles pour garçons, ce qui aurait été parfaitement impossible auparavant. Le mouvement féministe s’enthousiasmait pour' les écrits de gens comme Alexandra Kollontaï, et les idées de contrôle des naissances et de mariage libre commencèrent à faire leur chemin, tandis que la question de la chasteté unilatérale — celle des femmes — faisait l’objet de débats passionnés. Quelques réformes furent octroyées, comme celle interdisant la prostitution sous licence et restrai-gnant le concubinage. Mais l’égalité des droits, et le droit de vote en particulier, n’était pas pour tout de suite, car le pays avait à faire face à des problèmes plus urgents que les revendications d’une poignée de mécontentes... Cependant, les idées qui virent le jour durant cette période se répandirent jusque dans les campagnes féodales, ébranlant, mais sans les déraciner, des traditions qui continuent à être fermement implantées aujourd’hui encore après trente ans de gouvernement communiste.

La politique du PC de 1921 à 1949

Le Parti communiste chinois, qui fut constitué en 1921, apparut à beaucoup comme étant porteur d’une idéologie occidentale parfaitement adaptée aux problèmes majeurs de la Chine : son passé féodal et son état de sujétion économique vis-à-vis des puissances impérialistes. Dans les années vingt, alors que le mouvement communiste gagnait du terrain en Chine, le parti embrassa la cause des femmes, et il entreprit d’en répandre les idées parmi les ouvriers de villes, puis, plus tard, dans la paysannerie. Mais il devint bientôt évident que la lutte pour l’égalité des femmes était subordonnée aux intérêts du parti et qu’elle n’était activement menée que lorsque les deux coïncidaient.

Ainsi à Yan’an, le bastion communiste après la Longue Marche en 1935, des règlements du mariage très libéraux furent adoptés en 1939 et révisés plusieurs fois ultérieurement, mais il ne fait aucun doute que la distance séparant la théorie de la pratique était énorme. Beaucoup de femmes qui arrivaient à Yan’an pour fuir un mariage forcé ou une famille tyrannique découvraient que la situation n’y était guère meilleure que dans le reste de la Chine. Yan’an souffrant d’un « déficit » permanent en femmes, le parti se sentait fondé d’intervenir dans les mariages et les divorces de ses cadres, se mettant ainsi à jouer le rôle normalement dévolu à l’entremetteuse. Bien qu’il existât une certaine liberté sexuelle, les femmes révolutionnaires découvrirent qu’il leur était impossible de se battre aux côtés de leurs camarades masculins et que le seul moyen pour elles d’accéder à des fonctions de responsabilité à l’intérieur du parti était d’épouser un cadre dirigeant. Le cas de Jiang Qing, la dernière épouse de Mao Zedong, est à ce titre parfaitement exemplaire.

Bien entendu, il était alors inconcevable pour une femme de ne pas se marier et, avec l’absence quasi complète de contraception et d’équipement sociaux pour les enfants, bien peu furent celles qui purent continuer leurs tâches révolutionnaires en même temps que leurs travaux domestiques. En dépit des règlements du mariage, le divorce pour une femme n’était pas une chose aisée. Si le mari était dans l’armée, cela était pratiquement hors de question (cela est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui), et dans tous les cas, le parti pouvait le refuser s’il estimait que cela pouvait avoir des conséquences néfastes sur le moral d’un cadre. Mais, à l’inverse, un cadre pouvait facilement se débarrasser de son épouse quand celle-ci, prématurément usée par ses maternités et les dures conditions de vie de Yan’an se voyait délaissée pour une femme plus jeune, plus jolie et de meilleur standing social. Les ex-femmes des dirigeants importants, tels Mao Zedong et Liu Shaoqi, avaient droit, elles, à un traitement spécial : elles étaient envoyées en « cure » à Moscou ! Avec un pareil exemple devant elles, il n’est pas étonnant que les « masses » n’aient guère été incitées à modifier leurs comportements traditionnels.

En 1950, un an après la prise de pouvoir des communistes, ceux-ci firent adopter la loi sur le mariage de la République populaire de Chine. Elle garantissait le libre choix des conjoints, instituait la monogamie, réglementait le divorce et mettait un terme à la pratique du concubinage et des fiançailles d’enfants. Enfin, l’âge légal du mariage était fixé à 18 ans pour les filles et à 20 pour les garçons. Sur le papier, il apparaissait que les femmes étaient les égales des hommes.

Le poids des traditions et de la bureaucratie

Quel est donc le statut réel des femmes, aujourd’hui, dans la « Chine nouvelle » ? Pendant longtemps, il a semblé aux Occidentaux, et aux féministes maoïstes en particulier, que la Chine constituait une sorte de paradis terrestre pour les femmes. Le bandage des pieds avait disparu de fait dans le courant des années trente ; avec les années quarante, les femmes s’étaient vu reconnaître un statut légal ; et enfin, dans les années soixante, pendant la révolution culturelle, les derniers retranchements de l’idéologie féodale avaient été balayés des coins les plus reculés des campagnes chinoises, permettant ainsi aux Chinoises d’avancer main dans la main avec leurs camarades masculins sur le chemin lumineux de la construction du socialisme.

Il est devenu évident à présent que cela est loin d’être le cas et que la combinaison des attitudes traditionnelles et de la domination du Parti aboutit à faire des femmes des citoyens de seconde zone.

Tout d’abord, il n’existe plus en Chine de mouvement des femmes en tant que tel, car pareille chose ne pourrait être que « contre-révolutionnaire et bourgeoise ». La seule fonction de la Fédération démocratique des femmes chinoises, qui fut créée en 1949, est, comme dans les autres pays communistes, de servir de paravent commode à la ligne du parti. A quelques exceptions près, les femmes sont toujours confinées à leurs rôles traditionnels, si bien que le pourcentage de cadres femmes reste désespérément bas, surtout aux échelons élevés de la hiérarchie. La politique de « à travail égal, salaire égal » ne s’est pas avérée un succès, essentiellement parce que les femmes ne se voient la plupart du temps, que des emplois non qualifiés. Les règlements édictés pour les « quatre périodes » — règles, grossesse, accouchement et lactation — ne sont respectés que de façon très irrégulière dans les campagnes et, paradoxalement, ont permis une discrimination supplémentaire à l’encontre des femmes, dans l’attribution des points travail, qui est basée sur la force, l’adresse et l’expérience.

Au début des années soixante, les comportements ne s’étaient guère modifiés, seul le langage les traduisant était différent. Ainsi, dans Femmes chinoises du 1er novembre 1963, on pouvait lire que pour les femmes, « éduquer ses enfants, c’est’ former des successeurs révolutionnaires, et bien consduire les affaires de sa famille, c’est soutenir l’entreprise révolutionnaire ». Les lettres de lecteurs durant cette période étaient

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE pleines de questions sur la manière de combiner la révolution et les travaux ménagers, et de nombreux articles discutaient de problèmes tels que : « Quelle est la raison d’être un femme ? », ou : « Comment choisir son époux ? » A tel point que Drapeau rouge , la revue théorique du parti, ne tarda pas à rappeler à l’ordre le journal féminin, le critiquant pour ses attitudes bourgeoises et rappelant aux femmes chinoises l’importance de la conception du monde. Finalement, pendant la révolution culturelle, le problème lui-même fut complètement évacué et masqué derrière les distinguos de la lutte de classe. La Fédération des femmes fut dissoute, Femmes chinoises cessa de paraître et son rédacteur en chef, Deng Bian, fut l’objet de très violentes attaques pour avoir encouragé les femmes à s’appesantir sur leurs propres problèmes et à se détourner des questions politiques.

La chute de la « bande des quatre » en 1976, en elle-même, n’amena aucun changement dans la condition des femmes. Mais elle leur permit, du moins indirectement, de dénoncer les souffrances qu’elles durent endurer en grande partie à cause d’une autre femme : Jiang Qing. Fait significatif, aussi assoiffée de pouvoir, vindicative et sanguinaire fût-elle, la campagne la visant fut clairement marquée du sceau de la plus vulgaire misogynie et resta toujours distincte de celle contre ses trois « acolytes ». Il est vrai que tout au long de l’histoire chinoise, on s’est constamment méfié des femmes au pouvoir.

Quoi qu’il en soit, l’atmosphère politique de la période postérieure à la « bandes des quatre » conduisait en 1978-79 à la brève floraison politique, artistique et littéraire du printemps de Pékin, durant laquelle un certain nombre de femme purent s’exprimer. Ce fut le cas de Fu Yuehua, une jeune femme qui perdit son travail en 1972 après avoir été violée par un cadre et qui prit la direction d’un mouvement de protestation sociale essentiellement paysan. Sur un tout autre terrain, ce fut aussi le cas de Li Shuang, une femme peintre non-conformiste condamnée à deux ans de camp pour dépravation morale parce qu’elle vivait avec son Fiancé français. Mais c’est sans aucun doute le livre de Yu Luojin, le

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Nouveau Conte d’hiver, traduit récemment en français (voir ci-dessous) qui rend le mieux Compte de la condition de la femme aujourd’hui en Chine. Yu s’est vu refuser l’autorisation de publier son second livre, tandis que la plupart des écrivains engagés du printemps de Pékin ont été réduits au silence. Mais un de leurs principaux mérites est d’avoir attiré l’attention sur certains des problèmes de la so-. ciété chinoise, parmi lesquels ceux liés aux femmes viennent au premier plan.

Le plus important de ceux-ci est celui du mariage. Bien que les mariages librement contractés existent, la plupart sont semi-volontaires, ce qui veut dire que les deux parties sont présentées l’une à l’autre par l’inter-médaire d’une entremetteuse qui n’a plus pigon sur rue et qu’elles ont le droit au refus si elles ne se plaisent pas. Dans cette catégorie, on peut ranger des mariages comme celui de Yu Luojin, qui sont contractés afin d’obtenir des papiers de résidence dans une région donnée.

Mais les mariages forcés ne sont pas rares, même de nos jours, ainsi qu’en atteste ce cas relaté dans Femme chinoises en 1978 et 1979. Une institutrice de la province du Hebei avait été vendue par son père et sa belle-mère à un soldat démobilisé pour la somme, considérable en Chine, de 1100 yuan (3300 francs). Informée après la transaction qu’elle devait faire enregistrer son mariage, la femme refusa. Elle tenta de s’enfuir, mais rattrapée et emmenée de force, elle fut contrainte de « signer » son contrat de mariage avec ses empreintes digitales, après quoi, elle fut traînée au domicile de son « mari ». Elle refusa de consommer son mariage avec lui, si bien que la nuit suivante, celui-ci ramena chez lui un groupe de villageois qui devaient servir de « témoins », et, en leur présence, il entreprit de la violer. La femme prit alors la fuite et demanda le divorce par l’intermédiare de sa commune d’origine. Mais son « mari » retrouva sa trace ; avec l’aide d’amis il la ramena au domicile « conjugal » et la battit si sévèrement qu’elle fut gravement blessée. Elle s’enfuit à nouveau et demanda le divorce. Sa persévérance fut finalement récompensée, puisque le divorce lui fut finalement accordé, mais, signe que les mentalités n’ont guère évolué, par consentement mutuel. Le divorce était en outre assorti d’une condition : qu’elle rembourse à son ex-« mari » la somme de 250 yuan. Insatisfaite par ce jugement, la femme fit appel, et ce n’est qu’après que son cas eut mobilisé l’opinion publique qu’elle put obtenir un divorce par voie de justice, tandis que son ex-« mari » était condamné à deux ans d’emprisonnement.

En fait, le divorce dans la Chine d’aujourd’hui est aussi difficile qu’aux jours de Yan’an. Il continue de faire l’objet d’une désapprobation sociale générale et il se trouve encore être la cause d’un nombre non négligeable de suicides par « déshonneur ». En outre, étant donné qu’il requiert l’autorisation de la commune ou de l’unité de travail, les cadres sont très souvent tentés d’abuser du pouvoir exorbitant dont ils disposent. De façon générale, c’est à chaque tournant de leur existence que les femmes — comme les hommes d’ailleurs — sont confrontées aux cadres, et ceux-ci, très naturellement, se servent de leur pouvoir pour obtenir d’elles des faveurs assez particulières. Par exemple, il n’est pas rare que des jeunes filles envoyées à la campagne et désireuses de retourner en ville doivent « payer » par des services sexuels les papiers qui leur sont nécessaires, ou que de jeunes femmes travaillant sous les ordres de vieux cadres politiquement irréprochables soient violées par eux, sans qu’il leur soit possible de faire enregistrer leur plainte. Ce thème apparaissait d’ailleurs de manière récurrente dans la littérature de la période du printemps de Pékin.

L’éducation sexuelle est une autre lacune majeure du système chinois. Le vieux principe confucéen selon lequel il ne doit y avoir aucun contact physique entre un homme et une femme se marie merveilleusement bien avec la politique de contrôle des naissance appliquée aujourd’hui en Chine et qui peut se résumer de la façon suivante : pas de relations sexuelles avant le mariage, le mariage aussi tard que possible et le minimum d’information sexuelle. Un programme bien peu réjouissant pour une jeunesse urbaine dont les préoccupation nous sont étonnamment proches. D’ailleurs, une enquête récente faisait ressortir qu’à Schangai plus de 60 % des jeunes filles n’étaient plus vierges lors de leur mariage. Ce qui, soit dit en passant, est une belle performance si l’on tient compte du fait que la crise du logement est telle qu’il est impossible d’avoir aucune vie privée et que la contraception n’est en principe réservée qu’aux couples mariés.

En Chine, le mot « sexe » est une grossièreté. Les femmes ne savent rien ou presque rien sur leurs fonctions corporelles et souffrent beaucoup de leurs règles. Cela peut être dû à leur sous-alimentation, mais très certainement aussi à leur ignorance et au fait qu’elles ne disposent pas d’autres protection que de papier journal, ou en mettant les choses au mieux, de bourre de coton. Les relations sexuelles avant le mariage font l’objet d’une réprobation générale et sont passibles de peines pouvant aller jusqu’à deux ans de rééducation par le travail, et l’adultère, lui, est carrément un crime. L’homosexualité masculine est considérée comme quelque chose de répugnant, et pour ce qui est de l’homosexualité féminine, les Chinois ont vis-à-vis d’elle la même attitude que la reine Victoria : elle n’existe tout simplement pas.

La limitation des naissances qu’il est devenu à présent absolument indispensable de mettre en œuvre — la population chinoise atteint aujourd’hui le milliard d’habitants, ce qui veut dire qu’elle a doublé en trente ans — n’arrange certainement pas les choses. L’objectif de la politique démographique actuelle est d’arriver à généraliser la famille à un enfant. Pour cela, un système incitatif inverse de nos allocations familiales est mis en place. Mais cela n’exclut pas le recours à la stérilisation forcée, surtout dans les campagnes.

Une conséquence inattendue de la campagne menée actuellement pour la famille à un enfant est la résurgence de l’infanticide des filles de la part de parents désireux de conserver intactes leurs chances d’avoir un fils. La Chine serait-elle donc vouée éternellement à ses vieux démons ?

Bibliographie sélective

« Chinese Footbinding », par Howard S. Levy, Neville Spearman, Londres : tout sur le Lotus d'or.

« La Condition féminine et les Communistes chinois en action », par Hua Chagming, Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris, 1981 : très bonne étude sur la condition des femmes à Y an 'an .

« Le nouveau Conte d’hiver », par Yu Luojin, Bourgois, 1982 : l'autobiographie d’une femme libérée en Chine.

« La face cachée de la Chine », éditions Pierre Emile, Paris 1981 et « le Retour du père », Pierre Belfond, Paris, 1981 : deux recueils de nouvelles publiées pendant le Printemps de Pékin. « Le Président clairvoyant contre la veuve du Timonier », par Wojtek Zafanolli, Payot, Paris, 1981 : la campagne contre la « bande des quatre » et les attaques misogynes contre Jiang Qing. « Analyse préliminaires des affaires de divorce en Chine », par Fang Junyi, à paraître prochainement : un étude systématique de la question du divorce depuis la fondation de la RPC.

« Femmes chinoises d’aujourd’hui », Editions en langues étrangères, Pékin, 1973 : brochure de propagande type.

« The Woman ’s Movement in China », par Elizabeth Croît, Anglo -Chinese Education Institute, Londres, 1974, « La Moitié du ciel », par Claudie Broyelle, Denoël, Paris, 1973 et « Des Chinoises », par Julia Kristeva, Seuil, Paris, 1975 : matériaux par la négative, ou~le délire maoiste en action.

Notes

  1. Krytyna Hotko (Traduit de l’anglais par Wojtek Zafanolli)

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