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«On passe bien du temps a travailler, c’est normal que l’on passe du temps a défendre notre emploi quand il est menacé»

· Cahiers du féminisme, n° 20, juillet - août 1982 · p. 25-27 · 1 828 mots

POUPEES BELLA « ON PASSE BIEN DU TEMPS A TRAVAILLER, C’EST NORMAL QUE L’ON PASSE DU TEMPS A DEFENDRE NOTRE EMPLOI QUAND IL EST MENACE »

Depuis 5 mois, les travailleurs(euses) de Bella mènent une lutte opiniâtre et déterminée pour le maintien de leurs emplois.

L’usine de fabrication des poupées Bella est l’entreprise du secteur privé la plus importante dans le département des Pyrénées -Orientales. Cette région comptait déjà, fin novembre, 13 383 demandeurs d’emplois, soit 17 % de la population active salariée, près du double de la moyenne nationale. C’est dire l’enjeu que représente cette lutte dans une région déjà largement touchée par le chômage.

Parmi les quelques 900 travailleurs(euses) de l’entreprise, 80 % sont des femmes, pour la majorité OS travaillant à la chaîne ; 250 d’entre elles font du travail à domicile dans des conditions d’exploitation absolument scandaleuses.

Il faut dire aussi que depuis plusieurs années, cette entreprise faisait des bénéfices substantiels en exploitant à outrance la main-d’œuvre féminine de la région, notamment par une pratique systématique de travail précaire : travail saisonnier, travail à domicile.

Voilà la réalité qui se cachait sous le sourire gracieux des poupées Bella.

Poupées Bella

POUPEES BELLA

Le 18 décembre 1981, lorsque la Wasag, firme allemande, fit l’annonce du dépôt de bilan, les travail-leurs(euses) et la section CGT ripostèrent immédiatement : séquestration du P-DG, occupation de l’usine, adresse au gouvernement pour que celui-ci intervienne et s’engage pour le maintien de l’emploi.

C'est la nationalisation qui serait la meilleure solution

Depuis le 1 1 janvier, l’entreprise a redémarré avec des fonds publics gérés par le CIASI et un syndic nommé par la Chambre de commerce.

Cette situation provisoire dure depuis 5 mois. Depuis 5 mois, le dossier des Bella est sur le bureau de Delors et malgré de nombreuses adresses faites à celui-ci par les travail-leurs(euses), le plan Berchet reste la seule solution proposée. L’ennui, c’est que ce plan est loin de satisfaire les travailleurs(euses), à juste titre, puisqu’il s’agirait d’octroyer une somme importante à un patron, lequel s’apprête à brader tranquillement les emplois : seulement 150 tra-vailleurs(euses) continueraient dans l’entreprise, 150 autres iraient en formation en attendant qu’on les reprenne et... 560 seraient licenciés, mais devraient être prioritaires à l’embauche dans le futur hypermarché qui pour le moment n’existe pas !

Ce n’est pas pour en arriver là que les travailleurs(euses) ont lutté depuis plusieurs mois et, surtout, les désillusions grandissent envers ce gouvernement qu’ils ont élu : « Si on les a élus, ce n’est pas pour qu’ils laissent les patrons nous licencier ! »

Une lutte exemplaire par la défense de l'emploi des femmes

C’est forts de la lutte qu’ils mènent depuis plusieurs mois sur l’emploi qu’ils réaffirment aujourd’hui : « Nous n’accepterons pas un seul licenciement. »

En novembre déjà, ils se sont battus pour l’embauche des sous contrats, les 35 heures tout de suite et la mise en place d’une commission d’enquête chargée d’éplucher les comptes de l’entreprise. Cette première lutte a abouti à l’embauche définitive de 150 ouvriers « saisonniers », dont une majorité de femmes.

Depuis le dépôt de bilan, ils se battent pied à pied contre toutes les manœuvres liquidatrices des syndics. Ainsi, ils ont refusé la mise en chômage partiel de la moitié du personnel et ont négocié de travailler tous 4 heures par jour, les 4 autres heures étant payées en indemnités de chômage partiel. De cette façon, tous et toutes sont présents dans l’entreprise pour continuer la lutte.

Un aspect exemplaire et non des moindres, c’est la participation à la lutte des ouvrières à domicile et la prise en compte de leurs revendications par tous. Les plus exploitées et les plus mal payées de l’entreprise, elles disaient : « S’il arrive quelque chose, nous serons les premières licenciées. » Après le dépôt de bilan, certaines d’entre elles sont « sorties de leur foyer », elles ont participé à l’occupation, organisé une conférence de presse avec la section CGT pour faire connaître leur situation, tenu des assemblées générales de travailleuses à domicile. Les travail-leurs(euses) de Bella ont soutenu leurs revendications : refus des licenciements, reconnaissance des ouvrières à domicile comme des travailleuses à part entière. C’est ainsi qu’elles ont obtenu qu’il n’y ait pas de licenciements parmi elles, mais également une indemnité de chômage partiel à 70 96, et cela par dérogation spéciale du ministère du Travail. Pour éviter trop de scandale autour de cette affaire, l’inspection du travail est allée chercher les trois meilleurs salaires des années 1981 et 1982. Sinon 86 d’entre elles seulement atteignaient le minimum mensuel de 1532 F leur donnant droit au chômage partiel !

Intégration des sous contrats, refus de la division avec le refus de la mise en chômage partiel d’une partie des ouvrières, refus des licenciements des ouvrières à domicile et reconnaissance de leurs droits au chômage partiel, c’est à travers ces victoires que s’est forgée dans la lutte l’unité des travailleurs et des travailleuses autour de la revendication du maintien de l’emploi. La prise en compte dans la lutte de la situation particulière des femmes au travail, le refus du travail précaire, le refus de considérer les « domiciles » comme des « sous-travailleuses », tout cela a favorisé une prise de conscience de la part de nombreuses femmes de leurs droits en tant que travailleuses.

C’est cela aussi qui donne toute sa force à la lutte en créant les conditions pour que tous et toutes y trouvent leur place et y participent activement.

Les femmes dans la lutte

Animées par la volonté d’en dé-

« On pourrait passer a l’émission Incroyable mais vrai »

Ouvrières à domicile depuis plusieurs années, Gisèle et Colette décrivent leurs conditions de travail : « Nous sommes payées à la pièce, entre 2 F et 2 F pour un vêtement de poupée qui se vend 30 ou 40 F dans les magasins. Pour un revenu de 2 000 F par mois, il faut travailler entre 60 et 70 heures par semaine. Chez moi, je n’arrête pas, j’ai toujours du travail dans les mains... Sans compter que nous fournissons la machine, l’électricité; les réparations de la machine sont à notre charge. Ce n’est que depuis trois ans que nous avons obtenu, avec le syndicat, que le patron fournisse le fil, et, depuis un an, nous avons également une prime de 2,50 % de frais d’atelier. »

« Moi, je coiffe les têtes, 0,38 F, 0,40 F, 1,15 pièce selon les modèles. Il faut dire aussi que le travail est distribué à la tète du client. » « Pour ce qui est de l’augmentation, on avait à peu près 3 centimes la pièce, une fois l’an seulement. Une fois, une fille est allée demander une augmentation plus importante, la direction a répondu que s’il fallait nous augmenter, elle préférait envoyer la totalité du travail se faire à l’étranger. » Effectivement, une partie de la fabrication des vêtements de poupée se faisait en Espagne, avec aussi des ouvrières à domicile dans la région de Llansa, sûrement encore plus mal payées.

« Ça ne parait pas possible, s’exclame Colette, on pourrait passer à l’émission “Incroyable . mais vrai’’. On se disait que s’il arrivait quelque chose à l’usine, les “domiciles’’ n’auraient droit à rien. »

POUPEES BELLA coudre, elles sont « sorties de la maison », elles ont manifesté dans la rue, elles sont allées en délégation massive à Paris voir Delors, elles ont occupé l’usine, jour et nuit, pendant deux mois. Et pourtant, ce n’était pas toujours facile avec le mari, les enfants.

Quand on leur demande si elles ont eu des difficultés en tant que femmes pour participer à la lutte, elles répondent d’abord qu’elles sont fières de tout ce qu’elles ont acquis par leur lutte : « Dans toutes les actions, nous étions présentes, nombreuses, quand nous sommes allées occuper la préfecture et que les CRS nous ont chargées, nous étions là et nous ne nous sommes pas dégonflées. Tout ce que nous avons gagné jusqu’à présent c’est important, mais maintenant on risque d’avoir des problèmes parce que le gouvernement ne veut pas s’engager. »

Renée, qui a été d’abord travailleuse à domicile, puis employée sous contrat, est actuellement embauchée ; elle s’exclame : « Les femmes, on est aussi combatives que les hommes, on n’est pas les dernières dans la lutte ! Même pendant l’occupation, la nuit, à la Noël, il y a eu des fois où nous avons occupé et nous n’étions que des femmes ! Bien sûr, il y en a pour qui ça pose des problèmes, des femmes seules avec leurs enfants, des femmes dont les maris n’étaient pas d’accord. Mais je pense que quand on s’engage dans une lutte, il faut aller jusqu’au bout, il faut s’arranger. On passe bien du temps à travailler, c’est normal que l’on passe du temps à défendre notre emploi quand il est menacé. »

Cela dit, ce n’était pas facile effectivement, soit pour des raisons familiales : « Mon mari n’aime pas trop que je me mette en avant », soit tout simplement parce que c’est la première fois qu’on parle aux journalistes, à la télé, dans une assemblée de travailleurs(euses)... « Mais on s’y est mise, dit une travailleuse à domicile, les lois, on ne les connaissait pas, on a appris. On a même fait un film avec les journalistes de FR3 sur notre lutte. »

Mais ce n’est pas facile de poser ces problèmes-là et d’essayer de les résoudre collectivement parce que cela fait partie de la vie que l’on dit « privée » : « Mon mari, ça l’énerve que je m’occupe autant de l’usine, mais j’en discute avec lui, je n’en discute pas ici. »

Ainsi, si les femmes sont présentes et bien présentes dans la lutte, toute une série de tâches sont plutôt prises en charge par les délégués hommes : tracts, conférences de presse, prises de parole. « Ils ont une avance sur nous, ça fait longtemps qu’ils le font, ils connaissent bien tous les dossiers. »

« Bien qu’on soit une majorité de déléguées femmes, c’est vrai que ce sont les hommes qui dirigent plutôt la lutte. Ils ont créé le syndicat, ils connaissent tout. Nous, on s’y met petit à petit. La lutte nous permet d’aller dans ce sens. Mais les problèmes demeurent parce que pour la majorité des femmes, et pour nous déléguées aussi, le premier souci, c’est la maison, les enfants. Il faut qu’on y pense sans arrêt, même si le mari nous aide, c’est notre souci : les courses, ce qu’on va faire comme repas, comment on va faire garder les enfants... Et ça nous empêche d’accorder toute notre attention à la lutte, donc on s’y met plus lentement. Les hommes ont moins ce problème, les militants qui dirigent la lutte, c’est leur femme qui s’occupe de tout ça. Et même s’ils aident, ça leür prend moins de temps, et surtout ce n’est pas un souci dans leur tête. »

Sonia Folloni

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