Il semble préférable, dans certains débats, de commencer par présenter ses qualités militantes. Pour rassurer Michel et Josette (cf. Cahiers du féminisme n° 19), je préciserai donc que je suis militante féministe, marxiste, révolutionnaire, et que j’ai un passé de lutte pour le droit à l’avortement libre et gratuit, y compris pour les mineures et les immigrées.
J’ai personnellement utilisé la pilule pendant sept ans et m’en suis libérée au travers d'une prise de conscience, en participant à un groupe Self Help. Je reste tributaire de la contraception étant donné mon âge et mon désir de non -maternité. Voilà pour le « curriculum vitae ».
La question posée n’étant donc pas : pour ou contre la contraception, comme de vulgaires rédacteurs de Paris Match, de Détective ou ûflci Paris, essayons donc de voir de plus près ce qui nous préoccupe et ce à quoi Michel et Josette n ’ont pas su ou pu répondre.
L’histoire de la pilule en France est très récente, très brève et donc facilement vérifiable. D’autant plus qu’elle est intimement liée à notre génération, celle de 1968. En effet, toute information sur la contraception (hormis la méthode Ogino, la température et les préservatifs) était strictement interdite en France jusqu’en 1967, date à laquelle la loi Neuwirth autorisa l’information sur les contraceptifs, leur fabrication et leur importation. On dut quand même attendre 1972 pour voir les décrets d’application de cette loi !
Deux commentaires à ce sujet :
L la pilule était en vente aux Etats-Unis, dans les pays Scandinaves, au Canada et en Angleterre depuis I960;
2. 1972 est une année charnière pour le MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception).
Peut-on, dès lors, penser sérieusement que l’impérialisme français éprouvait, depuis douze ans, les effets de la pilule (nocivité...) avant d’autoriser sa commercialisation en France ? Ne serait-ce pas plutôt sous la pression du mouvement de masse que le gouvernement dut céder ? J’opterai pour la seconde hypothèse plutôt que de faire confiance à F« impossibilité de commercialiser (en France comme dans la plupart des pays impérialistes) une découverte pharmacologique avant quatre ou cinq ans de longue expérimentation sur la toxicité... »
Michel et Josette seront donc étonnés de découvrir que, depuis 1977, « toutes les pilules de type ” séquentiel ” ont été retirées de la vente aux Etats-Unis » (cancer de l’endomêtre, retentissement négatif sur le système cardio-vasculaire), alors qu’elles sont toujours en vente en France (réf. : Danger -pilule, Dominique Chatain, éd. Copernic, 1980). Campagne anticontraception ?.. Ils seront alors étonnés d’apprendre que, toujours aux Etats-Unis, « plus de 400 procès ont été intentés à ce jour par d’anciennes utilisatrices de la pilule, victimes d’accidents divers liés à ce traitement, soit contre l’Etat, soit contre les fabricants, soit contre les médecins qui leur avait prescrit ces contraceptifs oraux », et que, « en décembre 1976, la Food and Drug Administration (FDA), organisme qui contrôle aux Etats-Unis la mise sur le marché des produits pharmaceutiques, a imposé aux fabricants de pilules de joindre à leur produit une brochure décrivant dans le détail les contre-indications liées à l’usage des contraceptifs oraux et énumérant quelques douzes mises en garde et dix conseils généraux ». « Une procédure est également en cours devant le tribunal fédéral de Brooklyn tendant à autoriser la FDA à mettre en garde les utilisatrices de la pilule contre un éventuel risque de cancer du sein. » « Parallèlement, les autorités américaines ont entrepris de passer au crible tous les produits contraceptifs se trouvant actuellement sur le marché. »
« Au Canada, depuis 1977, les fabricants de contraceptifs oraux se sont vus, eux aussi, imposer par le gouvernement l’obligation de déconseiller formellement l’usage de la pilule aux femmes de plus de 35 ans
CONTRACEPTION et à celles qui font régulièrement usage du tabac... »
« En Angleterre, le 10 décembre 1977, le ministère de la Santé a demandé au fabricant d’une pilule anticonceptionnelle, le Progestasert, de lui communiquer toute information existant sur ce produit, dont l’emploi répété pourrait entraîner des grossesses ultérieures anormales. Introduite sur le marché quelques mois auparavant, cette pilule avait été présentée comme " le dernier cri en matière de contraception ”. Peu après, en 1978, les laboratoires Schering AG retiraient de la vente un produit dénommé Primodes... qui, utilisé comme test de grossesse serait susceptible de provoquer la masculinisation de fœtus féminins... Le Primodes n’est plus vendu en Angleterre, mais il reste commercialisé en Irlande sous le nom de Duogynon ».
« En Scandinavie, deux autres grandes marques de pilule, Noedel-pregnine et Minigeste, ont été interdites et retirées de la vente en 1 976, à la suite d’une réunion internationale des représentants des services de santé, tenue à Londres les 4 et 5 décembre 1975. Des expériences menées aux Etats-Unis avaient amené à soupçonner le pouvoir cancérigène de l’acétate de Mégestrol contenu dans ces produits. Les deux marques étaient utilisées par environ 40 000 Danoises. Elles avaient été exportées dans 14 pays européens par la firme Novo. Un an plus tôt, les autorités danoises avaient déjà fait retirer du marché cinq marques de pilules soupçonnées de provoquer des accidents cardiaques. »
« En France aussi, au fur et à mesure que l’on enregistrait des indi-dents (ou accidents) divers, certaines marques ont disparu ou se sont transformées. On a assisté au retrait d’un certain nombre d’associations œstroprogestatifs comme le Lyn-diol... D’autres œstroprogestatifs ne sont plus utilisés comme le Norque-
D’après ce tableau, on peut remarquer que l’usage de la pilule a doublé en France entre 1970 et 1972, et, à nouveau, entre 1972 et 1975. A partir de 1977, on peut constater que, même ici en France, le nombre de femmes utilisant la pilule semble stagner et décroître.
Grâce à une enquête réalisée par tiel... et des pilules combinées comme le Métrulène, la Noracycline et le DV 28... » (Dr. Chatain, op. cit.).
Cela fait ou beaucoup de fanatiques anticontraceptifs, ou beaucoup de pays impérialistes qui n’avaient pas bien testé leurs produits avant la commercialisation. S’agit-il d’un fantastique complot international contre la pilule qui ferait augmenter le nombre des contre-indications et décroître le nombre d’utilisatrices ? Ou ne serait-ce pas plutôt l’insuffisance des études préalables et les expérimentations de trop courte durée ?
On peut constater que le taux global de femmes utilisant la pilule dans le monde continue à augmenter, que cette augmentation est due à l’extension à de nouveaux marchés, mais que, dans les pays précurseurs de la contraception orale (Etats-Unis, Canada, pays Scandinaves, Angleterre), au contraire, le nombre d’utilisatrices stagne et même régresse. Quelques exemples :
— aux Etats-Unis, sur 72% de femmes utilisant une méthode contraceptive (entre 15 et 44 ans), 22% seulement utilisent la pilule ;
— dans les pays Scandinaves, chute de 25 % en trois ans ;
— en Angleterre, régression de 15% en 1978.
« De plus en plus nombreuses en Allemagne fédérale sont les femmes qui abandonnent la pilule, car les effets secondaires sont trop importants », constatait, le 23 juillet 1977, à la Conférence nationale d’endocrinologie, le Professeur Gerhard Bettendorf, directeur de la clinique gynécologique d’Hambourg. « Les médecins allemands, ajoutait-il, hésitent de plus en plus eux-mêmes à prescrire cette méthode, compte tenu de l’incertitude dans laquelle ils se trouvent en ce qui concerne les effets à long terme d’une utilisation trop prolongée. »
Source INED l’INED, on sait que plus de 90 % des femmes en âge de procréer, se déclarent parfaitement informées sur la pilule, mais que 28% seulement d’entre elles l’utilisent. Pour moi, cette stagnation n’est pas due à un manque d’informations, comme beaucoup le prétendent, mais à un choix. C’est, bien sûr, une interprétation. D’après la gynécologue-chercheuse Dominique Chatain : « En France, les médecins, y compris ceux qui prescrivent la pilule, la recommandent plus rarement à leur propre femme, en sorte que le taux d’utilisation des œstroprogestatifs dans les milieux médicaux est inférieur au taux d’utilisation dans la population générale. » A vous d’interpréter !
Que des militants ou militantes, dans le cadre de la campagne pour le droit à la contraception, aient forcé un peu le bâton pour faire pièce à la propagande anticontraception donc anti-pilule des réactionnaires de l’époque ne tient pas à mes yeux à un machiavélisme qu’on voudrait leur prêter, mais essentiellement et plutôt à un manque d’information total sur les effets de celle-ci. Manque d’information que je considère aujourd’hui indispensable de combler. C’était le but de l’article des Cahiers du féminisme n° 1 8, ainsi que celui de l’entrevue de la sage-femme du n° 19. C’est ce qu’esquive la réponse de Michel et de Josette.
Il y a en France une autre évidence qui empêche de connaître les dangers de la pilule. C’est le manque relatif d’informations en comparaison avec l’ensemble des pays précurseurs en matière de contraception orale. Ce sont ces pays précurseurs — et ce n’est sûrement pas un hasard — qui sont aussi précurseurs dans le domaine de la recherche et de la remise en cause de toute une série de « vérités ».
Le professeur Marvais-Jarvis, chef du service d’endocrinologie et de gynécologie médical de l’hôpital Necker déclare : « Il n’existe aucune enquête épidémiologique conduite de façon systématique par les pouvoirs publics sur la contraception. » Et le docteur Chatain : « On ne dispose, en France, d’aucune statistique précise sur l’incidence des accidents cardiovasculaires provoqués ou favorisés par l’usage de la pilule. »
Pour Michel et Josette, les données les plus importantes qui expliquent l’essor de la pilule et du stérilet sont « la plus grande fiabilité dans l’utilisation, et la plus grande facilité d’utilisation... » Ils oublient la question de l’inocuité qui doit être obligatoirement prise en considération pour apprécier la valeur d’un moyen contraceptif. On ne peut qu’être d’accord avec le critère de fiabilité et de grande facilité d’utilisation et nous devons même les prôner. Mais il y a, me semble-t-il, une explication un peu courte des raisons de son essor en France. Je pense que le manque de formation du corps médical sur les méthodes contraceptives' a jus-
Source INED
CONTRACEPTION tement joué dans le sens de la facilité. Il était plus facile de prescrire en dix minutes un produit qui envahissait les pharmacies plutôt que de faire une explication complète sur le fonctionnement du corps et des divers moyens contraceptifs. Il faut quand même s’interroger sur la conception médicalisée de la santé que véhicule le corps médical. Par ailleurs, le critère de facilité d’utilisation et d’acceptabilité d’une méthode est pour moi un facteur secondaire dans la mesure où il est susceptible de variations considérables en fonction des psychologies individuelles, des traditions culturelles, du milieu social, du rapport au corps, etc.
Michel et Josette me demandent de citer des articles qui démontrent que l’utilisation de crème spermicide entraîne une modification du taux d’acidité vaginal créant ainsi un terrain favorable aux infections style champignons.... Au risque de les décevoir, je signale que les recherches faites à ce sujet concluent plutôt à l’inverse.
Barbara Seaman, chercheuse américaine, accréditée par la FDA, et qui se consacre depuis vingt ans à l’étude de la reproduction et de la contraception, récemment chargée par le ministère de la Santé américain de faire un rapport complet sur la toxicité de la pilule et auteur de plusieurs livres, démontre dans une œuvre intitulée Women and their sexual hormones crisis, 1977, que les résultats, dans l’état actuel des recherches sur la nouvelle génération de spermicides (gelées, mousses, aérosols, pâtes, ovules, etc.) indiquent que ceux-ci sont essentiellement un protecteur vaginal, tout en restant spermicide. Etude et résultats en consultation hospitalière d’un contraceptif intra -vaginal (entretiens de Bichat-Salpetrière-Thérapeutique, 1978), cité par le docteur Chatain, démontre que certains spermicides possèdent aussi d’importantes propriétés prophylactiques dont l’effet sur les maladies vénériennes à gonocoques, candidases et trichomonases notamment est certain. Les spermicides tapissent l’ensemble de la muqueuse vaginale (le col de l’utérus avec la cape) mais il n’y a pas d’ab-sorbion. Ils sont en général d’une toxicité nulle et d’une tolérance parfaite à l’exception de quelques crèmes parfumées qui peuvent créer certaines réactions alergiques.
A titre d’information pour Michel et Josette, c’est justement le résultat d’une surcharge en progestatifs qui perturbe le PH (taux d’acidité), qui diminue les cellules superficielles, qui sèche fréquemment les muqueuses vaginales, en diminuant ainsi non seulement la résistance de l’organisme aux maladies vénériennes en plaçant la femme dans un état artificiel de grossesse.
Revenons sur quelques questions posées par Michel et Josette. D’abord sur la méthode. Il me semble peu convaincant d’agiter des épouvantails tels que : « le chiffre de 39% n’est là que pour choquer », alors qu’on fait par ailleurs des rapprochements injurieux entre nos réserves sur la pilule et les campagnes réactionnaires menées par Paris Match et consorts ! Ainsi procède tout l’article, soit avec des arguments choc tels : « les femmes ayant déjà une vie sexuelle stabilisée » ou les « moyens choisis par les mineures ou les jeunes femmes au début de leur vie amoureuse », ou encore par la citation d’œuvres de référence comme Notre corps nous-mèmes qui date quand même de 1971 (éd. originale). Au sujet de ces travaux, Michel et Josette seront sûrement intéressés de savoir que le même collectif Boston, auteur de l’ouvrage cité, ont fait paraître tout récemment une brochure sur l’utilisation de la cape cervicale dont la traduction approximative du titre anglais est le Petit livre pour les mesureuses et utilisatrices.
Autre argument choc : « La LCR demande la nationalisation de tous les trusts pharmaceutiques et leur insertion dans un office national de la recherche des produits médicaux. » Fort bien, mais croyait-il que je ne le savais pas et ne savent-ils pas que la LCR se bat aussi pour « la prise en charge par l’Etat d’une recherche scientifique pour améliorer les moyens contraceptifs » (Oui le socialisme , p. 88). La LCR va même plus loin ; elle préconise la « recherche de nouvelles méthodes de contraception féminine et masculine (c’est moi qui souligne).
Alors, mesurons nos débats et débattons plutôt de ce que mon premier article voulait introduire. Je ne prône absolument pas une campagne de masse pour dénoncer les effets de la pilule, mais je crois que nous devons être attentifs aux recherches faites depuis quelques temps et qui mettent les femmes en garde contre la nocivité de celle-ci. Est-il réactionnaire de vouloir sauvegarder la santé de millions de femmes ? Est-ce vraiment de l’écologie de mauvais aloi ?.. Ecologie dont nous sommes par ailleurs de fermes partisans (cf. à nouveau op. cit. plus haut). Je crois aussi que nous devons assimiler les recherches faites à l’étranger et donc appliquer aussi leurs interdictions.
Et quand nous parlons de nationalisation d’un secteur aussi important que les trusts pharmaceutiques, ne voulons-nous pas donner à ce secteur une orientation selon les intérêts des masses ? L’inocuité de ces produits ne doit-elle pas être un de nos objectifs ? Il faut donc se fixer un minimum sur des pistes de recherches et d’orientation allant dans ce sens.
La contraception de masse est-elle à opposer à une contraception qui serait celle d’une « élite » ? Le problème me semble, à nouveau, mal posé. Si on accepte de s’interroger sur les conséquences de la pilule à un niveau étatique, on peut aussi amorcer un désserrement du carcan « pilule ou grossesse ». En effet, si les moyens mis en œuvre pour « populariser » la contraception-pilule par l’actuel gouvernement — popularisation qui, comme on l’a vu, a atteint 90% des femmes françaises en 1977 (INED) — étaient diversifiées, on pourrait imaginer que le problème puisse se poser autrement. Est-il faux de croire qu’une information plus adéquate, massive, pourrait faire avancer l’utilisation de la cape cervicale. Pense-t-on que le corps est trop compliqué pour le niveau d’éducation des masses ? Et ces miliers de femmes qui arrêtent la pilule ne font-elles pas partie des masses ?
Il n’est pas question de présenter la cape comme la solution miracle de rechange. Nous devons être en mesure de les assimiler sans jamais perdre notre sens critiques. C’est d’ailleurs pour cela que la « pilule pour mecs » ne me semble pas une solution acceptable, même si elle est attirante, car elle implique un certain partage de la responsabilité. Mais la nocivité dénoncée dans la pilule pour les femmes ne me semble pas à souhaiter aux hommes.
Partager la responsabilité de la contraception n’est pas uniquement une question mécanique, le condom ou la pilule. C’est aussi une démarche commune et un souci, une préoccupation à partager y compris pour la pilule. Car l’argument de « partage par l'utilisation de la capote » (anglaise ou française) me semble largement démagogique. D’autant plus qu’il suppose une sexualité très traditionnelle de pénétration-éjaculation-abandon. La cape permet une plus grande souplesse dans son utilisation ; elle peut être conservée pendant 24 heures ou plus sans problème, ce qui permet une relation sexuelle ou non, de se dérouler selon les désirs des partenaires. Je ne connais pas cette faculté à la capote.
Enfin, l’article des Cahiers du féminisme n° 1 8 n’avait pour objectif .que de commencer à réfléchir collectivement sur toutes ces questions.
Louise Briceno.