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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

RFA : Quel pacifisme pour les féministes allemandes ?

· Cahiers du féminisme, n° 20, juillet - août 1982 · p. 37-41 · 3 887 mots

A l’heure où Reagan vient chercher dans les capitales européennes de nouveaux soutiens à sa politique d’intervention en Amérique centrale et de réarmement intensif ; à l’heure où la Grande-Bretagne défend ses intérêts impérialistes par la force aux Malouines ; à l’heure où la dictature argentine choisit le terrain de la guerre pour faire oublier la crise économique et sociale qui ne cesse de s’approfondir dans le pays, faire oublier les milliers de morts, de disparus et d’em-prisonnés, le développement d’un puissant mouvement antiguerre anti-impérialiste sur le plan international est de toute évidence à l’ordre du jour. Le Mouvement des femmes ne peut pas en être absent ; mais sur quelles bases ? Le débat n ’a pas encore eu lieu en France. Pour ouvrir le débat, nous avons donné la parole à Nicole Gabriel, féministe qui travaille sur la question du Mouvement des femmes en Allemagne où le mouvement pacifiste est très développé.

Au mois d’octobre 1981, en raison de l’importance prise par le mouvement pour la paix, l’hebdomadaire Der Spiegel , sentant le scoop, lui consacra d’emblée une série de trois numéros. On y donnait la parole aux représentants les plus en vue de ce mouvement, comme Ehrard Eppler, social-démocrate, déjà présenté comme l’antagoniste du chancelier Schmidt, et le communiste dissident Rudolf Bahro. Ce mouvement qui a une base de masse très large a mobilisé, à Bonn, la plus grande manifestation de l’histoire de l’après-guerre en RFA : pas moins de 800 organisations y ont appelé. Le Spiegel distinguait dans ses articles trois composantes principales. D’abord la gauche : des membres de la coalition gouvernementale et même d’anciens ministres, les « Jeunes socialistes » du SPD ainsi que l’organisation de jeunesse du parti, les « Faucons », des syndicalistes, et aussi, très présent, le DKP, PC allemand de tendance favorable à Moscou qui, sur le plan électoral, est tout à fait minoritaire. Dans un second courant, des chrétiens qui sont organisés principalement dans des initiatives protestantes comme « Vivre sans armement » ou « Bâtir une paix non armée », ou bien encore dans des groupements catholiques tels que « Pax Christi ». Enfin un troisième mouvement, qui n’a cessé de s’affirmer depuis le milieu des années 70 en RFA et qui manifeste une lassitude face à une politique politicienne et à la délégation de pouvoir : ce sont les « alternatifs », soucieux à la fois de démocratie de base et d’écologie. Ainsi, un grand nombre d’initiatives de citoyens (Bürgerinitia-Ativen ) pour la protection de l’environnement, le parti des « verts » qui est l’esquisse d’une représentation parlementaire et qui porte le mot non-violence sur son blason, et une multiplicité de comités d’action, se sont regroupés d’une manière plus ou moins lâche et voient dans la lutte contre les Pershing la continuation logique de combats menés contre les centrales nucléaires à Whyl, Brokdorf, Gorle-ben.

Dans ce raz de marée, où étaient les femmes ?

Ou plutôt les féministes, car on aimerait croire que la presse, dans un souci de neutralité, englobe aussi l’autre moitié du ciel. Où étaient donc des groupes déjà constitués comme « Femmes pour la paix », « Femmes contre la guerre et le militarisme », « Femmes contre l’atome » ? Toutes celles « qui en ont assez de la folie d’armement » les « vertes », les syndicalistes, les femmes proches des Eglises, et puis aussi les « squatteuses, les punks fluorescentes, les panthères grises et les grévistes des ventres », toutes celles qu’un tract paru dans le mensuel féministe berlinois Courage appelaient à se réunir ? Elles étaient à Bonn, mais pas en tant que telles... Elles ne formaient pas un cortège autonome et regroupé. Dans les médias, leurs mots d’ordre ne sont pas passés. Intégrées, annexées, derrière des paroles qui n’étaient pas les leurs. Sur le podium, un général de la Bundeswehr, des pasteurs protestants, un prix Nobel de littérature ; une femme seulement, Petra Kelly, candidate au Parlement européen.

Une chose est la représentation « déformante » que livrent les médias : on se souvient des comptes rendus ironiques, ou même franchement haineux, au lendemain des premières grandes marches contre la législation de l’avortement, et au contraire, tout récemment, de l’attendrissement bonhomme à l’égard des femmes pour la paix, venues de Scandinavie, dans la grisaille du mois d’août. Une autre chose est un malaise, une sensation de demi-échec, de pas en arrière, ressentis par les participantes à la manifestation de Bonn. Le Mouvement des femmes est un phénomène social considérable en RFA. Il a ébranlé Parlement et justice suprême au moment de la lutte pour l’avortement libre, égratigné la médecine, la famille, et su poser les jalons de tout un réseau de contre-pouvoir : presse autonome, maisons d’édition, librairies, prises de parole au sein même de l’université, institutions sociales qui sont une mise en accusation du « désordre établi » avec les « maisons pour femmes battues » par exemple. Il a également donné une impulsion nouvelle au

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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE mouvement de femmes dans les syndicats qui disposent d’une certaine indépendance d’organisation dans des commissions femmes, existant depuis 1 949 ; certaines, comme celle du syndicat du livre, de la métallurgie et du commerce et des banques, savent se faire entendre. Regain d’activité qui touche également les femmes sociales-démocrates, regroupées dans l’ASF. Or, dans un mouvement de masse qui risque bien de modifier l’échiquier politique à l’intérieur de la RFA et dans le monde, les femmes ont du mal à s’affirmer. Doit-on mettre cette incapacité simplement sur le compte de l’information : une falsification de notre histoire qui se déroulerait sous nos yeux, en quelque sorte ? Ou bien convient-il de rechercher plus loin ? Pacifistes, féministes, existe t-il clivage, antagonisme ? Ou bien ne peut-on être pacifiste, en RFA, qu’au prix de l’abandon de son autonomie ?

Ni atome, ni armement

Bien avant que ne se précise l’éventualité d’un conflit mondial dont l’Allemagne, une des zones les plus nucléarisées du globe, serait à la fois le théâtre et la première victime, les féministes s’interrogeaient déjà sur la possibilité — et la qualité — de leur avenir. Cela au gré de la lutte contre l’implantation des centrales nucléaires : la réflexion qui accompagna ces luttes sur les questions de croissance économique, d’épuisement des ressources, de pollution trouva un très large écho dans le monde féministe, qui réagit d’abord par une modification de mode de vie. On refuse une consommation effrénée, le plastique, les gadgets, on remplace (parfois) la voiture par une bicyclette. Le tourisme dans les pays lointains n’est pas un objectif. On s’attaque au problème de la nocivité des produits chimiques dans l’agriculture : bien des femmes sont végétariennes, elles tentent de s’approvisionner dans des circuits de production biologique. Il existe, à Berlin au moins, une coopérative de produits organisée par des féministes, la Frauen food coop.

Nucléaire : non merci

Ce refus d’un rêve de croissance infinie, qui est commun à toute l’aire alternative, s’accompagne d’un combat effectif contre les centrales nucléaires. La première bataille — victorieuse — c’est Whyl, en pays de Bade, grâce à la résistance conjuguée de la population paysanne et de groupements écologistes. C’est Nina Gladitz, féministe, qui en rend coompte dans le film Plutôt actifs que radioactifs. Les femmes sont présente, de façon autonome, sur le site nucléaire de Gorleben, durant l’occupation du « puits 1002 », que la police devait déloger au bout d’un mois. Après cela, des communautés de femmes se fixaient à Gorleben et poursuivaient la résistance.

La nécessité d’une lutte de femmes séparées, n’est pas ressentie comme une priorité absolue dans ce cas spécifique du combat contre le nucléaire. On voit souvent des féministes militant dans des groupes mixtes. Mais beaucoup le refusent, rebutées par les comportements et craignant une nouvelle mise en tutelle. Elles préfèrent des actions qui les mettront en contact avec elles qui sont concernées, mais traditionnellement ne disent rien ; ainsi l’opération Gegen-wind (à contre-vent), en Bavière : rallye à bicyclette d’un site nucléaire — en construction, en marche, en panne — à un autre, un appareil de photo en bandoulière ; des situations se créent, la population s’intéresse, réagit, s’informe...

Femmes à l’armée ?

On prend rapidement conscience, dans le mouvement, du fait que l’atome peut avoir des utilisations « autres qu’industrielles » : le cas de Gorleben, situé exactement aux confins de la RDA, est un exemple patent. Pourtant, ce sont d’autres projets qui orientent la réflexion féministe vers le problème de la militarisation. Au début de 1978, dans les milieux sociaux-démocrates proches du ministère de la Défense, une nouvelle idée

Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté

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1929 : Femmes, empêchez la guerre ! Ne fabriquez pas de matériel militaire !

se fait jour : on constate qu’on arrive à des classes d’âge de moins en moins nombreuses, et que si en 1977 l’armée peut choisir parmi 3 1 0 000 jeunes gens ceux qui sont aptes au service militaire (le chiffre est fixé à 200 000 par an), en 1990 ils ne seront plus que 259 000 ; après cela, un déficit est à craindre. Pourquoi, dans ce cas, ne pas enrôler dès maintenant des jeunes filles, d’abord sur la base du volontariat en qualifiant cela de « service pour la communauté ». On leur réserverait des postes à l’intendance, dans les communication, car pour l’instant la loi fondamentale interdit de faire porter les armes à une femme. Bien vite, pourtant, Apel, ministre de la Défense, faisait état d’un « changement dans les mentalités » et d’un « désir justifié d’émancipation » et laisse entrevoir la possibilité d’un amendement à la Constitution. Ces propos suscitent immédiatement une émotion très vive dans l’opinion. Au début, les femmes sociales-démocrates — solidarité oblige — tergiversent quelque peu et acceptent l’idée d’un volontariat ; elles affirmeront ensuite leur opposition au projet. Les commissions femmes des syndicats le refuse d’emblée, s’élevant contre une « prétendue émancipation » et exigeant la restriction du budget de la Défense. En mai 1978, un appel est lancé, signé par 87 femmes, syndicalistes, journalistes, enseignantes, quelques-unes proches des féministes « autonomes ». Les femmes à l’armée, nous disons non ! Elles s’opposent à une « militarisation de notre société » et engagent les femmes à la vigilance. Parmi les premières signataires, quelques noms déjà que l’on retrouvera deux années plus tard au bas du premier « appel des femmes pour la paix », largement inspiré de l’exemple Scandinave. La plupart des féministes autonomes reprennent cette opposition à leur compte et, pour la première fois depuis la lutte pour l’avortement libre, on assiste à des tables rondes, où prennent part sociales-démocrates, syndicalistes, et féministes autonomes. Pourtant, il naît alors une polémique très vive : Alice Schwarzer, rédactrice en chef d'Emma (la seconde revue féministe à tirage national) rompt cette belle unanimité en adaptant une position paradoxale. Elle est hostile à l’armée et au service militaire pour les femmes comme pour les hommes ; elle refuserait elle-même de l’accomplir, mais elle voudrait que le choix lui soit donné, elle n’admet pas que, d’entrée de jeu, cette décision lui soit épargnée sous prétexte d’une « disposition naturelle des femmes pour la paix », ancrée dans la Constitution, et qui sert toujours de premier argument aux ennemis de l’émancipation féminine.

1929 : Femmes, empêchez la guerre ! Ne fabriquez pas de matériel militaire !

Le congrès de Cologne

Tous ces problèmes sont thémati-sés dès 1978, et en 1979 il se tient à Cologne un congrès important qui fait la jonction entre nucléaire et militarisme. Il se place d’emblée sous le signe de l’urgence d’une résistance de la part des femmes. Ce n’est certainement pas un hasard si l’un des groupes de travail se penche sur le rôle des femmes durant le 3e Reich, sujet généralement tabou, même dans le Mouvement des femmes. Sybille Ploegstedt rédactrice de Courage (qui est à l’origine du congrès), s’écrie : « Quand nous nous sommes occupées du fascisme, et de rengagement" de nos mères à ce moment-là, nous avions toujours un reproche tout prêt : pourquoi n’avez -vous pas empêché cela ou qu’avez-vous fait contre ? Nous étions sûres d’avoir le droit d’accuser nos mères parce que nous étions nées après le fascisme. Nous ne nous sommes pas posé la question de savoir si nous aurions réellement résisté. Je crains qu’à l’avenir, nous ne soyons mises à l’épreuve. Car l’Etat atomique a déjà commencé. « Une analyse est faite sur les liens existants entre le climat de répression qui a régné depuis 1972 en RFA et la nécessité de contrôle total qu’implique l’utilisation de technologies à risque. Interdictions professionnelles, législations d’exception dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, censure soit larvée, soit ouverte, mise sur fiche des citoyens : autant de faits souvents déplorés mais jamais analysés politiquement de cette manière dans le Mouvement des femmes. Déjà, des actions sont décidées : les infimières des hôpitaux qui doivent, après une formation accélérée, s’engager à se mettre à la disposition de l’armée, « en cas d’urgen-

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE ce », sont invitées à se regrouper pour refuser en bloc. Le projet d’un « boycott des impôts pour la défense » est lancé.

Ce congrès, auquel participent des militantes anglaises, hollandaises et l’australienne Helen Cladicott, auteur de Nuclear Madness , se termine par un étrange happening, un die in sur le parvis de la cathédrale de Cologne : au retentissement d’une sirène, toutes les femmes s’allongent par terre et restent immobiles pendant plusieurs minutes, mimant la menace nucléaire. Prise de conscience autant qu’avertissement, cet acte ne devait pas grandement sensibiliser l’opinion. C’était, presque jour pour jour, deux années avant la mobilisation de Bonn.

Sorcières ou colombes ? L’enjeu des élections de 1980

C’est à ce moment-là, quand se posait déjà la question des stratégies de résistance, que les féministes sont prises de vitesse par deux faits nouveaux. La crise iranienne, l’occupation de l’Afghanistan par les troupes soviétiques ont modifié l’équilibre Est-Ouest. Un climat de guerre froide s’instaure, et durant toute l’année qui précède l’élection de Reagan la tension est maintenue au niveau mondial. C’est dans ce climat que le SPD, réuni en congrès en décembre 1979, a donné une réponse favorable à la demande américaine de stationnement de missiles à moyenne portée et — pour la première fois — de fusées d’attaque (first strike) sur le territoire de la RFA. L’année qui suit coïncide également avec les élections en RFA, où l’antagoniste du chancelier Schmidt, qui a déjà pourtant perdu quelque peu de son lustre, est le Bavarois Franz-Josef Strauss, ennemi juré de tous ce qui est rouge, et le clamant haut et fort. Le SPD se livre alors à une manoeuvre très habile en direction de l’électorat féminin : alors même qu’il vient de donner son accord au surarmement, le Parti social-démocrate, qui n’a guère de mal à mettre en garde contre « l’épouvantail Strauss », se présente comme le parti de la paix. Et qui, dans la folie et la menace grandissante, pourrait en être les meilleurs gardiennes que les femmes ? Et Egon Bahr, secrétaire général du SPD, de tenter de ramener à la raison des « émancipées » qui jouent avec l’idée d’un boycott : « Il existe au monde une chose plus importante pour les femmes que leurs efforts d’émancipation : c’est la sauvegarde de la paix. »

L’appel Scandinave

A ce moment-là se déclenche dans les pays Scandinaves une action spectaculaire. Une pétition commence à circuler, et elle recueille en l’espace de quelques mois pas moins de cinq millions de signatures. Ce sont des femmes qui en sont à l’initiative, et elles s’expriment en ces termes : « Avons-nous encore un avenir, nous et nos enfants ? Avec les femmes du monde entier, nous voulons transformer notre impuissance en pouvoir. Nous refusons de subir plus longtemps en silence la lutte de pouvoir que se livrent les grandes puissances... Nous exigeons le désarmement pour assurer une paix durable. Les milliards du surarmement pour vaincre la faim dans le monde ! Non à la guerre ! »

Crépuscule des dieux et « no future »

Cet appel, au début assez mollement reçu dans les milieux féministes militants, suscite au contraire une adhésion enthousiaste de la part de femmes qui, pour la plupart, viennent plutôt des syndicats, de la gauche du SPD (ou qui l’ont quitté depuis peu) et d’écologistes. Huit signataires, en tête Carola Bloch, la veuve de l’auteur du Principe d'espoir, le reprennent presque mot pour mot, en ajoutant la phrase : « Nous sommes désespérées. » C’est le signe d’une vague de pacifisme, dans le mouvement féministe également, qui semble céder à l’atmosphère de panique générale. On commence à parler d’un « mouvement de femmes pour la paix », formé souvent de femmes plus âgées, de féministes désorientées, de très jeunes qui voient en la paix un objectif plus noble que ceux que se Fixaient leurs « soeurs aînées ». Il n’a pas tiré profit du bagage de luttes que le mouvement féministe autonome a acquis au cours de plus de dix ans d’histoire. On « exige » le désarmement sans se poser la question des moyens de l’action, alors que la lutte des femmes avait montré que chaque victoire avait été une question de pouvoir. Euphorie et angoisse alternent. C’est une vague d’émigration, vers l’Australie, les Etats-Unis, ou bien la campagne, plus simplement. L’utopie d’une « terre des femmes » ressurgit, agreste et non agressive, où l’on vivrait ses derniers instants dans l’harmonie et la proximité de la nature. A la place de la grève des naissances annoncée au congrès de Cologne, c’est à une vague de naissances que l’on assiste au contraire ; elle touche même des féministes convaincues qui pensent lutter ainsi pour la vie et l’espoir. On invoque aussi la magie, les tarots... Tout cela s’accompagne d’une idéologie de « nouvelle féminité », qui met l’accent sur la spécificité féminine et qui assimile masculinité à violence, donc guerre. La guerre, même atomique, ne serait qu’une variante de la violence des hommes, contre laquelle s’élève le Mouvement des femmes depuis la dénonciation du viol, de la violence conjugale, de la pornographie. Même sous la plume de Sibylle Ploegstedt, on trouve des affirmations aussi péremptoires qu’injustifiées comme « ce sont les femmes qui ont le plus pâti de la Seconde Guerre mondiale ». Pas d’analyse de classe (qui a d’ailleurs toujours constitué un point épineux pour le mouvement). Le vocabulaire est de teinte religieuse, toujours apocalyptique, souvent manichéen.

« Courage » et l'appel de Prague

A un niveau politique, il semble que triomphe dans le mouvement des femmes un anti-américanisme qui est le dénominateur commun du mouvement pour la paix dans son

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE ensemble. Jamais de référence à l’invasion de l’Afghanistan ; le « drame polonais » est ressenti avec sensibilité, certes, mais sans analyse. Une initiative du collectif Courage est caractéristique de cet « aveuglement de l’oeil gauche ». En mai 1981 lui arrivait une lettre du « comité des femmes soviétiques », qui, alarmé par la situation mondiale, invitait les féministes ouest-allemandes à participer à une conférence pour « la détente, la paix et le désarmement » en décembre, à Prague. Cette invitation est acceptée avec émoi, la sororité prévalant sur la claivoyance politique : « Nous ne devons plus laisser les hommes décider de la vie et de la mort... Lutter contre la guerre, c’est lutter contre le patriarcat. » Quel dé-gré d’autonomie on croit percevoir chez les camarades soviétiques, la question n’est pas posée. Ni celle d’une ruse de guerre bien connue : l’utilisation des féministes occidentales comme... cheval de Troie. Une seule allusion, un peu honteuse, aux rédactrices de Y Almanach, que l’on aimerait aussi voir invitées. L’enthousiasme devait, il est vrai, baisser d’un ton lors du compte rendu de cette conférence. Faut-il s’en étonner : ce n’était pas Sybille Ploegstedt qui y assistait. Sans doute y était-elle persona non grata: en 1969, 1970, elle avait passé de longs mois dans les geôles tchéscoslovaques pour avoir participé au printemps de Prague.

Et si la peur de la guerre avait une autre fonction, tout comme les appels guerriers ? Celle de ressouder l’unité nationale — et aussi celle des sexes — en ce dur moment de crise et de restructuration économique ?

La paix pour qui ?

Une seule voix encore, discordante, sarcastique, dans ce concert de lamentations, celles d’Alice Schwarzer encore une fois : ne s’agit-il pas du moment rêvé pour reprendre aux femmes tout ce qu’elles ont gagné au cours d’une dure lutte pour leur émancipation ? Cette paix tant invoquée, c’est aussi, au premier chef, la paix dans les foyers. On rationalise, rogne, reconsidère les lois pendant que les femmes pétitionnent, ou bien se livrent à une tâche que personne ne songe à leur dénier, celle de mettre au monde des enfants...

Ce cri d’alarme pourrait donner le signal d’un nouveau tournant pour le mouvement féministe et le rapprocher, par un autre biais, du combat syndical. En effet, les coupes budgétaires touchent en premier lieu l’espace « alternatif » que les femmes étaient parvenues à créer : les maisons pour femmes battues ferment les unes après les autres, les postes rétribuées dans les projets autonomes sont supprimés. Tout ce que l’« Etat-providence » avait accordé, dans un souci d’intégration, est repris impitoyablement. Une lutte sur ce plan serait une réponse offensive au gonflement du budget militaire ; elle constituerait également un point de jonction, qui s’amorce déjà, avec le combat acharné que mènent les commissions féminines des syndicats pour l’égalité des salaires, où des victoires ont été remportées.

La force du mouvement pour la paix, en RFA, est dans la précision de ses ou plutôt de son objectif : le refus des missiles que les Allemands ont sous leurs pieds... C’est ce qui unit un ancien général de la Bundeswehr comme Gerd Bastian, hostile à un holocauste atomique, un théologien comme Gollwitzer, un humaniste catholique comme Bôll. On ne se soucie guère d’une infiltration communiste qui alarme tant le chancelier Schmidt et... Rudolf Bahro car, pour l’instant, l’urgence n’est pas là. L’échéance est 1983 et le stationnement de nouvelles fusées. C’est pourquoi le mouvement ne cesse de grandir, et il est certain que, le 10 juin prochain, pour accueillir Haig et Reagan à Bonn, la mobilisation sera encore plus impressionnante. Mais si le Mouvement des femmes continue sur la lancée qu’il semble avoir prise, il devra se contenter de « faire nombre ». Et toutes les pétitions, les appels, les congrès qui se sont ultipliés « pour la paix » n’auront été, une fois encore, que les piaillements des oies, quand les barbares sont sur le point de s’emparer du Capitole.

Argentine

Lors des Assises sur les femmes et le travail de novembre 1981, en solidarité avec les Mères de la Place de Mai, le mouvement des femmes en France avait décidé d’organiser une collecte pour financer un placard publicitaire dans un grand journal de Buenos Aires. La publication en Argentine a été impossible, les responsables du journal craignant des représailles. Aussi fut-il décidé de faire paraître le communiqué dans le Monde du 30 avril 1982.

8 mars 1982, la coordination parisienne des groupes femmes rebaptise la place St-Germain des Prés « place des Folles de la place de Mai »

30 avril 1977-30 avril 1982 : Des femmes qui ne font pas la guerre... Mais qui se battent

8 mars 1982, la coordination parisienne des groupes femmes rebaptise la place St-Ger-main des Prés « place des Folles de la place de Mai ».

Notes

  1. Nicole Gabriel mai 1982

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