Depuis la victoire de la révolution nicaraguayenne en juillet 1979, le combat des peuples d’Amérique centrale n ’ a cessé de s’intensifier. Au Salvador, bien sûr, mais aussi au Guatemala, des secteurs entiers de la population se sont incorporés à la lutte contre les dictateurs que soutient politiquement, économiquement et militairement l’impérialisme américain. Dans ces deux pays, c’est aujourd’hui la guerre civile.
Le rôle, la place des femmes y est considérable. Déjà au Nicara -gua, elles avaient été, dans le cadre de leurs organisations et au sein du FSLN des protagonistes essentielles de la lutte contre Somo-za. Au Salvador, plus de 30 % des combattants du FMLN sont des femmes, mères dans leur majorité. C'est l’un des indices les plus sûrs des bouleversements que signifie la lutte révolutionnaire au sein de la vieille société, société paysanne, patriarcale, imprégnée de morale chrétienne et machiste.
Au Guatemala aussi les femmes se mobilisent et luttent. L’itinéraire de leur radicalisation progressive est souvent un témoignage pathétique de ce que sont l’oppression, la misère et la violence de ces sociétés. C’est aussi la preuve que l’espoir n’est pas vain. Ecoutons Rigoberta Menchu, militante chrétienne et paysanne. Elle lutte aujourd’hui avec l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG) qui regroupe depuis quelques mois l’ensemble des forces révolutionnaires guatémaltèques.
Mon nom est Rigoberta Menchu. Je suis de l’ethnie indienne Quiché, j’ai vingt-trois ans. A l’âge de huit ans, j’ai commencé à travailler dans les fincas (grandes plantations) de la côte Pacifique. Je gagnais alors vingt centimes par jour. Si nous allions à la finca c’était parce que mon père n’avait qu’un petit lopin de terre, sur les hauts plateaux, qui ne suffisait pas pour nous nourrir. Le voyage des terres froides des hauts plateaux à la côte, où il fait chaud, provoque des fièvres. J’avait onze ans quand deux de mes frères sont morts dans une finca.
Mon père et ma mère se sont installés dans la montagne, où ils ont cultivé la terre après l’avoir défrichée. Ils ont dû attendre plusieurs années avant qu’elle donne les premiers récoltes. Quand, après bien des difficultés, le village commençait à produire du maïs et des haricots noirs, les grands propriétaires fonciers arrivaient, en prétendant que toute cette terre leur appartenait. Comme mon père était le seul qui sût parler un peu l’espagnol, il a décidé de faire appel aux autorités.
On lui a demandé des témoins, des avocats. On le faisait aller à Huehue-tenango, au Quiché, à la capitale, juste pour signer un bout de papier. On profitait de lui car il ne savait ni lire ni écrire l’espagnol.
En 1973, j’avais quinze ans quand mon père a été emprisonné pour avoir troublé l’ordre et pour avoir abusé de la « souveraineté » du Guatemala. Ma mère donnait le peu d’argent qu’elle gagnait pour un avocat. Il a été condamné à dix-huit ans de prison. Il a cependant été libéré au bout de seize mois. Pourtant, mon père n’avait revendiqué que les droits légitimes de la communauté. A ce moment-là, nous ne réalisions pas encore que notre véritable ennemi n’était pas seulement le grand propriétaire, mais tous les riches. Ainsi, les démarches suivies par mon père auprès de TINTA (Institut de transformation agraire), qui pourtant ne tarissait pas en promesses, n’ont eu aucune suite.
En 1974, mon père a été torturé par les gardes du corps des propriétaires. Ayant appris que ces derniers voulaient le séquestrer, ma mère l’a sorti de l’hôpital pour le mettre en lieu sûr, avec le concours des religieux. Par la suite, mon père a repris son âpre combat, recourant toujours aux moyens légaux. Les riches se moquaient de nous, ils nous demandaient 1 9 000 quetzals (un quetzal équivaut à un dollar) pour l’achat des terres, sous prétexte qu’elles étaient « nationales », c’est-à-dire qu’elles appartenaient au gouvernement.
Après maintes et maintes tracasseries, ils ont de nouveau emprisonné mon père, pour terrorisme et communisme. Cette fois-là, la communauté a massivement réagi. Or, pour faire parvenir une pétition au gouvernement, il fallait attendre un mois pour voir le maire et quatre mois pour avoir une entrevue avec le gouvernement. Sans compter que les propriétaires profitaient de la longueur de toutes les démarches pour corrompre les fonctionnaires. Nous nous sommes mis alors à mieux réfléchir sur notre condition, nous ai-'dant des textes sacrés. Nous commencions également à nous organiser. Mon père, qui avait réussi à sortir de prison, opta pour la vie clandestine. Il se cachait de maison en
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE maison. Par mesure de sécurité, nous ne savions pas où il se trouvait. En 1978, mon père devint membre du CUC (Comité d’unité paysanne).
Cette année-là, la dictature massacra cent six de nos camarades paysans à Panzos (le 29 mai 1978) parmi lesquels des femmes et des enfants, qui n’avaient jamais goûté un morceau de viande de leur vie, ni jamais enfilé une paire de chaussures à leurs pieds. Le sang de nos morts ne peut pas être effacé de la terre, et c’est à nous qu’il incombe de lui redonner vie. Mes frères et moi étions chrétiens. L’un d’eux fut séquestré pour s’être occupé de la coopérative ; il en était secrétaire. Seize jours plus tard, l’armée annonçait la tenue d’un châtiment public des guérilleros qu’elle avait capturés. Sur les instances de ma mère, qui a aussitôt pressenti que son fils se trouvait parmi eux, nous nous sommes tous rendus à l’endroit indiqué par l’armée. Nous avons marché une nuit et une partie de la journée. Nous avons vu, en effet, notre frère, mais nous l’avons reconnu avec difficulté, tant il était défiguré. On lui avait coupé la langue, arraché les ongles et la peau des pieds. Il avait des brûlures sur tout le corps. Tout ceux qu’ils appelaient « guérilleros » étaient en réalité des voisins, des camarades, des chrétiens de longue date. On les avait tellement malmenés que nous ne savions plus s’ils étaient encore des êtres humains. Leurs plaies béantes étaient infectées, enflées, et saignaient beaucoup. Puis après les avoir déshabillés — leurs vêtements étaient collés aux blessures — ils les ont arrosés d’essence pour les brûler... Mon frère n’est pas mort sur le coup. D’autres ont crié longtemps, dans une agonie qui n’en finissait plus.
Après la mort de mon frère, la famille s’est dispersée. Mon père est parti de son côté. Ma mère aussi est partie pour faire part de son témoignage et soutenir les mères qui connaissaient les mêmes souffrances qu’elle.
Quelque temps plus tard, mon père a été brûlé vif, lors de l’occupation de l’ambassade d’Espagne par les représentants d’organisations paysannes (le 31 janvier 1980). Ce massacre, qui est celui d’un peuple entier, met en lumière le sens de notre lutte : si l’on ne meurt pas en combattant, on meurt de faim. Pour nous, il n’y a pas d’autre choix.
Trois mois plus tard, ma mère est tombée aux mains de l’ennemi. Des personnes qui ont assisté à son interrogatoire nous ont révélé qu’elle avait subi les mêmes tortures que celles infligées à mon frère. Des chiens, des vautours, ou d’autres animaux se sont chargés de faire disparaître son cadavre. Ma mère n’a pas eu de sépulture.
Aujourd’hui, j’ignore où se trouvent mes frères et sœurs. Mais je sais qu’ils combattent aux côtés de tout un peuple. Quant à moi, j’ai choisi la lutte de masse, parce que c’est une lutte difficile, mais aussi parce que
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Appel
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La venue de Reagan en Europe est l’occasion d’importantes manifestations anti -impérialistes. Le Mouvement des femmes doit être totalement partie prenante de ces mobilisations.
Il est important que dans le combat général contre les crimes de l’impérialisme, contre le surarmement nucléaire et les menaces de guerre, la force collective des femmes apparaisse. C’est aussi l’occasion d’affirmer dans la rue notre solidarité féministe internationale avec, en particulier, les femmes en lutte dans toute l’Amérique latine contre les dictatures et l’impérialisme.
Les 5 et 6 juin, les chefs des Etats les plus riches se concertent à Paris autour du président Reagan, qui sera reçu à Versailles. Il ne s’agit pas de lutter contre la faim, de faire cesser le pillage du tiers monde, d'esquisser un nouvel ordre économique. Il s'agit de préparer la réunion de l'OTAN à Bonn, les 9 et 10 juin, où sera confirmée la mise en place du nouvel arsenal américain en Europe, qui est l'aboutissement d’une campagne de falsifications sur une prétendue suprématie militaire soviétique.
En fait, cet arsenal ultra-précis, capable de détruire du premier coup les centres nerveux de l'URSS, rend plausibles, en cas d'extrême tension, à la fois premières frappes, répliques préventives et la tentative déjà annoncée de « limiter » la guerre nucléaire à une Europe prise en otage. La tension mondiale ne cesse de s'aggraver, et le soutien des Etats-Unis aux dictatures d'Amérique centrale, de même que la politique soviétique en Afghanistan et en Pologne ne constituent pas seulement des crimes politiques : cela fait partie d'une « remise en ordre » dans les zones d'influence des deux super-grands, face au risque d'une guerre mondiale. Le jour où Reagan sera reçu à Paris, des dizaines d'hommes et de j’ai la conviction qu’il n’est plus possible que mon peuple souffre comme j’ai souffert.
A travers l’expérience que j’ai vécue auprès de mon peuple, j’ai appris beaucoup plus que ce que pourraient m’apprendre des livres. Ainsi, j’ai pu constater que le paysan n’est pas le seul à subir l’oppression et la misère. L’ouvrier des villes, le domestique connaissent les mêmes conditions. Pour nous autres, pauvres et opprimés, la seule et unique alternative qui nous reste consiste à assumer, à travers la lutte, « la violence juste ». Le massacre de nos camarades à l’ambassade d’Espagne nous a démontré que la lutte pacifique n’est plus possible. Nous avons donc adopté de nouvelles formes d’action ainsi que des méthodes de travail différentes, de façon à mieux affronter, non seulement la répression, mais aussi le régime en place. En vérité, nous avons opté pour la guerre par la force des choses, car nous savons que pour connaître enfin la justice, la paix et l’humanité, il nous faut verser du sang et lutter.
Nous menons une guerre populaire révolutionnaire pour instaurer un gouvernement révolutionnaire populaire et démocratique qui défende les intérêts de la majorité de la population guatémaltèque, c’est-à-dire les pauvres.
Ce témoignage, résumé d’une conversation orale avec Rigoberta, est repris d 'Amérique centrale en lutte.
femmes périront en Amérique centrale sous les coups de dictatures armées et financées par les Etats-Unis. Nous affirmons notre soutien aux peuples du Salvador, du Guatemala, et à tous les peuples victimes d'une politique impérialiste. Pour lutter contre ces répressions, il faut aussi arrêter la marche à la guerre.
Dans le monde entier, et spécialement en Europe et aux Etats-Unis, un vaste mouvement s'est mis en marche, exigeant l'arrêt de l'implantation de toute nouvelle fusée. (...) Il nous faut, en France aussi, rejoindre les manifestations de masse qui accueilleront Reagan lors de son passage en Grande-Bretagne et en Allemagne fédérale.
Contre le nouvel arsenal nucléaire en Europe et sa logique de surarmement, pour affirmer notre soutien à la lutte des peuples d'Amérique centrale, nous appelons toutes les formations politiques et syndicales attachées à la paix et à la lutte d'émancipation des peuples, et tous les démocrates, à une grande marche nationale à Paris le jour de la venue de Reagan, le samedi 5 juin à 14 h, place de la Bastille.