A l’heure actuelle, un grand débat se développe en URSS sur la question du travail féminin .-articles divergents, tribunes libres, lettres de lecteurs, comptes rendus de sociologues se succèdent dans les revues et les quotidiens.
C’est qu’en la matière, il n’y a plus « d’orthodoxie ». L’image traditionnelle de la femme soviétique, c’est la femme au travail. Mais, en même temps, « la famille est la cellule de base de la société », « l’atmosthère morale de la société socialiste dépend directement du microclimat qui règne dans n’importe lequel de ses éléments, et en particulier dans la famille ».
Or il y a contradiction en URSS aujourd’hui entre les obligations professionnelles et les obligations familiales des femmes. Cette contradiction fait écho, à une plus vaste échelle, au caractère contradictoire de la société soviétique : héritières de la révolution d’Octobre, reconnues officiellement comme les égales des hommes depuis 1 9 1 7 et dans tous les domaines, ayant donc accès au monde du travail les femmes subissent de plein fouet une oppression spécifique liée au développement d’une morale dominante petite-bourgeoise étriquée, aux choix bureaucratiques en matière de planification économique, maintenant et aggravant la pénurie de biens de consommation courants, de logements et d’équipements collectifs.
Jamais le taux d'activité des jeunes femmes n'a été aussi élevé
Les femmes soviétiques participent massivement à la vie active : elles sont formées pour cela. Leur niveau d’instruction ne cesse de s’élever ; dans la jeune génération, il dépasse même celui des hommes.
« Rappelons également que six diplômés de l’enseignement supérieur sur dix sont des femmes. D’après les statistiques — si l’on s’en tient aux indices formels tels que le nombre d’années d’études, les diplômes — les femmes sont nettement plus instruites que leurs contemporains de sexe masculins. Tout cela veut dire que les jeunes femmes ont des exigences d’ordre intellectuel et moral de plus en plus grandes (1). »
Jamais le taux d’activité des jeunes femmes n’a été aussi fort. Les femmes représentent 51 % de la force de travail dans le secteur nationalisé. Leur participation atteint presque le maximum démographique : 85 % des femmes entre 25 et 55 ans sont employées à plein temps (45 % aux USA, 40 % en Belgique, 50 % en Suède, en Angleterre, au Danemark, 60 % en Finlande). Alors qu’en 1926, sur dix femmes travailleuses, neuf travaillaient pour l’agriculture, il n’y en avait plus qu’une sur deux en 1959 et moins de une sur trois en 1975. Corrélativement, entre 1928 et 1974, le nombre total de femmes ouvrières et employées passent de 1,5 million à 51 millions, de un quart à plus de la moitié du total des travailleurs. Tels sont les boulversements de la structure sociale depuis le début du premier plan quinquenal. Il convient de souligner les différences « régionales » notamment en Asie centrale et en Transcaucasie : ainsi au Turkménistan seulement 54 % des femmes travaillent, et parmi elles un tiers de Turkmens (les autres sont russes, ukrainiennes, etc.). Cette participation active des femmes à la vie économique et sociale est le fruit d’une volonté politique : l’accession à l’égalité et à l’indépendance des femmes passe par leur pleine participation à la vie active ; mais elle dépend aussi d’une nécessité économique : les facteurs cumulatifs suivants — collectivisation forcée, purges, déportations et surtout Seconde Guerre mondiale — ont abouti à ce qu’en 1946 il n’y ait eu que 59,1 hommes pour 100 femmes. En 1959 encore, 54,9 96 de la population est féminine. Enfin l’emploi des femmes est dicté par une nécessité économique liée à la croissance des besoins matériels et culturels des membres de la famille. On peut estimer qu’une famille de quatre personnes a besoin de 2480 roubles par an c’est-à-dire un peu plus de 200 roubles pas mois ; or le salaire moyen est de 1 20 roubles. Héritières d’Octobre, les femmes sont reconnues aussi « capables » que les hommes : la première femme cosmonaute a pris en ce sens valeur de symbole. Les occidentaux de passage en URSS ou dans les pays de l’Est sont toujours frappés par la vision si étrange à leurs yeux des femmes conductrices de tramway, travailleuses de la construction ou tractoristes. Les femmes soviétiques, souvent à titre « exemplaire » seulement, pour mettre dans la « vitrine de l’URSS » ce qui témoigne des contradictions de la situation actuelle, ont accès à toutes les sphères de l’activité économique, et ce faisant, elles ont fait sauter beaucoup de tabous.
Équipements collectifs déficients et aspiration au « retour au foyer »
D’autre part, la révolution d’Octobre avait Fixé comme condition nécessaire à l’émancipation des femmes la socialisation de réduction par la mise à la disposition des familles d’équipements collectifs (crèches, jardins d’enfants, garderies, cantines). L’Etat soviétique a théoriquement gardé ce principe et revendique même la première place dans le monde quant à la densité de-cet équipement par rapport à la population.
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE
Mais ces services collectifs fonctionnent mal et la qualité offerte reste inférieure à celle de la maison : les critiques des « blanchisseries spécialisées où l’on vole et abîme le linge plus qu’on ne le lessive » et des crèches « où les enfants se sentent plus mal qu’à la maison », que Trotsky formulait déjà dans la Révolution trahie sont toujours d’actualité.
Ainsi les conditions de la participation des femmes à la vie active sont telles que nombre d’entre elles acceptent ou même revendiquent le discours sur les bienfaits de la « femme au foyer ».
Pour elles, les emplois les moins qualifiés et les moins rémunérés
Si on étudie en détail le travail des femmes, on voit que fonctionnent ici les même stéréotypes sexistes qu’en Occident, qui conduisent à une ségrégation horizontale (des secteurs d’activité spécifiquement féminins) et une stratification verticale (la proportion des femmes décline avec la hiérarchie des statuts et les pouvoirs). En 1959 16 millions de femmes, c’est-à-dire 33 96 du total étaient employées dans les secteurs féminisés à 70 96 ; en 1970, 30 millions de femmes, c’est-à-dire 55 96 du nouveau total, étaient dans ces mêmes secteurs. Dans les secteurs féminisés à 85 %, il y avait 10 millions de femmes (20,9 96) en 1959 et 18,5 millions de femmes en 1970 (33 96). Ces chiffres souligent une évolution vers une « féminisation croissante » de ces secteurs.
Quant à la hiérarchie, les données sont les suivantes : dans l’agriculture, les pourcentages de femmes directeurs ou présidents des fermes collectives et des fermes d’Etat ont décru (1940: 2,6 96; 1943: 14,2 96;
1961 : 2 96 ; 1975 : 1,5 96). Les femmes dans l’ensemble de l’économie prédominent dans les secteurs les moins qualifiés ; elles représentent aujourd’hui 70 à 85 % de ces secteurs et 5 à 10 % des deux secteurs les plus qualifiés, encore une fois malgré leur haut niveau d’instruction. En 1970, 40 96 des ingénieurs étaient des femmes (3,6 96 en Finlande, 0,4 96 en Grande-Bretagne, 0,6 96 en Norvège) ; mais il n’y avait que 13 96 de femmes directeurs d’entreprises. Dans la santé ou l’éducation, les proportions sont flagrantes : elles représentent 79 96 des professeurs de grade 1,83 96 de directeurs d’école primaire, 29 96 de directeurs d’école secondaire. Pour résumer, on peut dire que les femmes soviétiques ont plus de possibilités d’accéder à des métiers scientifiques et techniques, mais seulement au milieu de l’échelle hiérarchique. Elles occupent les emplois les moins qualifiés et les moins rémunérés.
La « double journée » pour les femmes
Quant aux équipement collectifs, tous les témoignages soulignent leur fonctionnement lamentable : les services, malgré leur important développement au cours de ces dernières années, continuent de susciter la défiance des ménagères. Elles hésitent à utiliser le réseau des cantines, où la nourriture laisse à désirer, où il faut faire la queue ; elles préfèrent rentrer chez elles surtout si elles habitent une petite ville. Il en est de même des la- en 1923-24, les femmes passaient alors 5,1 heures par jour aux tâches domestiques; en 1965, elles y passaient 4,6 heures soit une demi-heure de moins. Une demi-heure en quarante ans ! Or le bilan de ces dix dernières années est encore moindre. Le gain est quasiment nul, même si le travail ménager est devenu plus facile. » (3)
La maternité toujours considérée comme une « vocation naturelle »
Il est remarquable, et révélateur du poids de la morale petite bourgeoise réactionnaire, que face à cette double journée de travail le débat soit presque exclusivement posé dans les termes : femmes au foyer, à mi- veries et des pressings : « En moyenne nationale, on utilise les laveries 2,2 fois par an, et les pressings 3,4 fois (...) Beaucoup de familles refusent de les utiliser en raison de la qualité inssufisante du travail fourni, du manque d’amabilité du personnel, de l’éloignement des établissements, des délais demandés et des horaires d’ouverture (2). »
L’Etat n’aide donc pas les femmes à s’émanciper des tâches ménagères ; ainsi elles effectuent une double journée de travail : quotidiennement elles passent quatre à cinq heures aux tâches domestiques, alors que les hommes y consacrent moitié moins de temps.
« Les sociologues soviétiques ont procédé à de sérieuses comparaisons pour savoir combien les femmes ont gagné de temps en passant du réchaud à alcool, à bois ou à charbon, au réchaud à gaz ou électrique. Beaucoup moins qu’on aurait pu le penser. D’après les travaux de l’académicien S.G. Stroulimine, réalisés temps, etc. ou non. Mais les lettres de lecteurs (plutôt de lectrices) posant la question de la participation des hommes aux travaux domestiques sont rarissimes. Le son de cloche « officiel » aujourd’hui, semble-t-il, est celui par exemple de ce chercheur à l’Institut sur les problèmes généraux de l’éducation qui conclue une étude ainsi :
« L’école a mené à bien la formation des jeunes filles ; elle en a fait des travailleuses, des citoyennes, d’actives militantes. Qu’elle en soit louée ! Car c’est l’essentiel. Mais n’est-il pas temps qu’elle se soucie de leur apprendre à être féminines, douces, bonnes, propres, bonnes ménagères ? L’éducation des filles est une tâche d’importance nationale : de l’éducation qu’elles auront reçue dépend celle qu’elles donneront à leurs enfants. Les filles doivent apprendre que leur vocation naturelle est la maternité, qu’elles deviendront des éducatrices, des gardiennes du foyer. Les garçons doivent apprendre
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE à devenir des hommes ayant le culte de leur mère, afin d’avoir une attitude chevaleresque envers les femmes. Le respect de la maternité — grande vocation naturelle de la femme — doit être à la base de leur éducation. » (4) C’est ainsi que les conservateurs ont plus que jamais l’apanage de tous les arguments et preuves ; la politique nataliste qui est développée par les autorités dans les régions occidentales de l’URSS, pour lutter contre les déséquilibres démographiques internes, notamment vis-à-vis des républiques musulmanes, se nourrit de cet idéal petit-bourgeois, que la dure réalité idéalise encore plus !
« Avant-hier on a imprimé l’arrêt du CC du PCUS et du Conseil des ministres sur « les mesures pour renforcer l’aide de l’Etat aux familles ayant des enfants ». Il est très important de réfléchir à la signification de ce document.
Nous disons : les enfants sont notre amour. Nous répétons : tout le meilleur aux enfants. L’amour de la société à l’égard de l’enfance commence avec l’amour maternel. Et nous lisons avec joie la décision d’augmenter le congé post-natal jusqu’à six mois, et jusqu’à un an partiellement payé. Nous disons que les enfants sont notre souci. La naissance d’un enfant équivaut toujours à un supplément de tracas, au même titre que de joie. Et nous lisons avec satisfaction la décision d’augmenter l’aide à la mère pour la naissance d’un enfant. Nous disons que peu d’enfants sont peu de soucis, et beaucoup d’enfants, beaucoup de soucis ; les jeunes ont besoin d’amour maternel, de soins, d’attention. Et nous lisons avec joie une nouvelle proposition en vue d’une large extension du nombre d’emplois à temps partiel dans la journée ou à la semaine, avec des horaires mobiles et même des travaux à domicile. » (5)
La « crise de la famille » est bien réelle
En fait cette politique est moins nouvelle qu’elle n’y paraît. Depuis des années, le gouvernement soutient une politique nataliste mais sans obtenir les résultats escomptés. L’idée du « retour de la femme au foyer », si elle enthousiasme abstraitement une masse de femmes (même la dissidence féminine qui s’est exprimée à Léningrad poursuivait majoritairement cet idéal en prenant la vierge Marie comme figure de symbole, antithèse de l’héroïne soviétique), se heurte principalement à deux obstacles : d’une part, comme on l’a vu, la nécessité économique de travailler, et, d’autre part, la crise de la famille ; pour trois mariages, il y a aujourd’hui un divorce ; pour un tiers, ces divorces concernent les unions de moins d’un an, et pour un autre tiers, celles de moins de cinq ans. Ainsi le divorce est-il l’affaire des jeunes couples. Or dans 61 % des cas, ce sont les femmes qui demandent le divorce (à cause de l’ivrognerie du mari). Ces chiffres témoignent de l’ampleur de la dislocation de la famille soviétique, ce qui met, plus que tout discours, en cause la morale dominante.
Les dernières armes qui restent aux mains des femmes soviétiques pour résister à leur oppression, c’est la participation à la vie active et le divorce, et non pas le retour au foyer. Et c’est ce qu’elles font. Ces « acquis » sont irréductibles, mais combien dérisoires par rapport aux objectifs de la révolution d’Octobre !
Natacha
Marche nationale des homosexuels et des lesbiennes
Depuis un an, l’attitude de l’Etat à l’égard de l’homosexualité a commencé à changer :
— abrogation de la loi anti-homosexuelle et dissolution du Groupe de contrôle des homosexuels à la préfecture de police de Paris.
— radiation de l’homosexualité de la liste des maladies en France.
Mais tout n’est pas « rose » pour les homos :
— déclaration de l’évêque de Strasbourg à l’occasion du Congrès européen de Y International Gay Association (association internationale homosexuelle) qualifiant l’homosexualité d’infirmité ;
— tentative de retirer la garde d’un enfant à une femme parce qu’elle est lesbienne-;
— licenciements pour homosexualité, par exemple à la mairie de Rouen. Comme pour Eliane Morissens, cette enseignante belge frappée d’interdiction professionnelle, en tant qu’homosexuelle et en tant que femme, pour avoir affirmé son homosexualité à la télévision ;
— des policiers continuent de traquer les homos, et les contrôles d’identité intensifs sont maintenus ;
— bien des homosexuels et des lesbiennes sont encore obligés de se cacher dans leur famille, leur travail, leur quartier de peur des injures de leur entourage.
Ce 19 juin, les homosexuels et les lesbiennes veulent faire entendre leur voix, avec tous ceux et toutes celles qui soutiennent les luttes pour les libertés, pour les droits de la personne humaine.
La marche du 1 9 juin sera une grande fête gaie ! Pour refuser l’intolérance, mais aussi pour dépasser la tolérance de l’homosexualité.
PARIS
SAMEDI 19 JUIN 1982 15 h. gare Montparnasse (place du 18-Juin-1940)
C.U.A.R.H. (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle)
Avec la participation du MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes), des Médecins gais, du groupe Partages...
Notes
- (1) Liieratournaia gaze ta, n° 7, 15/2/1978, Perevedentsev
- (2) Ekonomitcheskie naouki , Moscou, n° 9, 1979, Kharpoukine et Kouznetsova.
- (3) Liieratournaia gazeta , n° 2, 10/1/1979, Velikanova.
- (4) Liieratournaia gazeta , n°36, 7/91977, Belskaia.
- (5) Pravda du Komsomol , 2/4/1981.