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EN DEBAT

Féminisme : Dépassement du léninisme ?

Cahiers du féminisme, n° 21, octobre 1982 · p. 40-42 · 2 661 mots

Dès le début du mouvement des femmes , se sont posés des problèmes de stratégie en des termes voisins de ceux soulevés par le mouvement ouvrier dans son histoire : nécessité de définir le groupe lont on parle et l'oppression que l'on combat — place de ce groupe dans l'ensemble des rapports sociaux — choix des alliances — formes d'organisation... L'imbrication objective des luttes de femmes et des luttes ouvrières, le poids institutionnel du mouvement ouvrier, le rôle des premières féministes, presque toutes issues de l'extrême gauche des années 70, ont entraîné une véritable satellisation dans le débat théorique. Aux deux extrêmes, il y avait celles (surtout ceux) pour lesquelles l'oppression des femmes était un simple épiphénomène de l'exploitation capitaliste, et celles pour lesquelles elle révélait l'existence d'un second mode de production, justiciable d'une lutte des classes sexuelles. Dans les deux cas, on ne sort pas du décalque et de la parodie. C'est le reproche majeur que l'on peut faire au numéro déjà ancien des Nouvelles Questions Féministes (octobre 1981) sur lequel il nous semble important de revenir à un moment où des débats sur le fond sont nécessaires pour lutter contre l'éclatement du mouvement des femmes. La revue traite des questions d’organisation, et, à travers celles-ci, des problèmes de stratégie du mouvement des femmes.

Deux articles retiennent l'attention. Celui d'Eliane Viennot, ex-militante de Révolution, puis de l'OCT, décrit l'itinéraire du féminisme, et des femmes féministes dans une organisation d'extrême gauche. Première époque : rejet du féminisme comme petit-bourgeois — quelques femmes « assimilées, niées comme femmes dans les organes dirigeants ». Deuxième époque : pression extérieure du mouvement des femmes, débat submergeant l'organisation — travail femmes légitimité /marginalisé. Troisième époque : baisse de la pression extérieure, fin du débat intérieur, sortie ou marginalisation totale des féministes.

Il est inutile d'ergoter sur cette description : elle est aveuglante de vérité jusque dans les détails savoureux qui accompagnent le périple. Autre chose est la conclusion tirée sur l’impossibilité de la double appartenance et les méfaits du léninisme.

Ce sont ces derniers que prend pour cible Sheila Rowbotham, féministe anglaise, auteur d'excellentes analyses sur l'oppression des femmes et sur les tâches d'un mouvement de femmes (« Féminisme et Révolution », « Conscience des femmes, monde de l'homme. »).

de prise de conscience de la classe ouvrière et des différenciations qui s’opèrent ; une théorie de la construction du parti, les aspects organisationnels n’étant que le corollaire d’une analyse de l’état bourgeois et des processus de radicalisation des masses ouvrières.

Le léninisme comme forme organisationnelle — entendons le centralisme démocratique — n’est applicable qu’à un parti politique. Il suppose, de la part des militants, une adhésion à un projet stratégique global et à des choix tactiques précis. Personne, fut-ce parmi les staliniens les plus convaincus, n’a vraiment prétendu l’imposer à une organisation de masse. L’instrumentalisation

Le léninisme serait, en soi, reproducteur d’oppression. Elitiste, il permet à quelques-uns de s’auto-proclamer avant-garde de la classe ouvrière, de normer des niveaux de conscience et de rejeter à priori, comme non conformes, les revendications de groupes sociaux entiers. Anti-démocratique, il procure le pouvoir à une minorité de dirigeants, dont sont naturellement exclus les individus infériorisés par le capitalisme (les femmes en premier lieu). Enfin, le militant léniniste est conduit à se complaire dans des attitudes viriloïdes.

Ces critiques, pour n’être pas nouvelles, ne sont pas négligeables. D’abord, parce qu’elles sont, en partie, vraies ; ensuite, parce que Rowbotham parle de l’intérieur du mouvement des femmes et de l’intérieur du mouvement ouvrier, et que son analyse est souvent partagée par des militantes féministes. Elle oppose à la pratique léniniste militante les valeurs du socialisme libertaire et de la démocratie directe.

Le léninisme n’est applicable qu’à un parti politique

La thèse de Rowbotham nous paraît confusionniste. Le léninisme n’est pas un serpent de mer qu’il est bon d’agiter en tout temps et en tout lieu. L’appellation recouvre deux éléments dialectiquement liés : une théorie des modalités

EN DEBAT d’un syndicat comme courroie de transmission (type PC et CGT) est déjà différente ; non pas dans la ligne politique qui s’applique, mais dans la subjectivité des militants, leurs conditions d’adhésion, leurs pratiques... Pour le mouvement des femmes, la question du léninisme comme forme organisationnelle est sans objet. Sauf à vouloir créer un parti de femmes, se prononçant sur tous les aspects de la vie politique. C’est, sans doute, en France, l’objectif de Psyc. et Po. (qui donne d’ailleurs dans une version « stalinoïde » du centralisme démocratique), mais c’est son problème, et ce n’est pas avec ce groupe que polémique Rowbotham.

Pour nous, un mouvement de femmes est un mouvement de masse, comparable, toutes choses égales, à un syndicat. On y milite parce qu’on est féministe, qu’on rejette l’oppression et la société qui la reproduit, qu’on a envie de se battre sur des objectifs précis, de réfléchir sur des thèmes dont personne ne se préoccupe ailleurs. Cela étant dit, on peut être réformiste, marxiste, anarchiste... ou lacanienne.

A chaque étape de la vie du mouvement, les faits tranchent !

Quelle démocratie pour le Mouvement des femmes ?

Quant au fonctionnement interne, personne ne rêve d’une direction centralisée, exigeant une attitude disciplinée. Surtout pas ! En revanche, je reste sceptique sur les mérites de la démocratie directe décrite par Rowbotham, à savoir les A. G. Ce fonctionnement est peut-être direct, mais il est peu démocratique ; la démocratie se nourrit de règles, lesquelles ne sont pas empruntées au léninisme, mais au bon sens. Le bourrage de salles, le « leaderisme », les manipulations, cela existe, chez les femmes entre elles, comme ailleurs. En revanche, il faut défendre la plus large autonomie pratiquée par toutes les structures du mouvement qui discutent de l’orientation à adopter et des formes d’action ; il faut laisser la possibilité à toutes les sensibilités politiques de s’exprimer et de se regrouper. Il faut disposer d’une équipe représentative, renouvelée très vite, prenant ses décisions au consensus ou à la majorité des deux tiers, responsables des prises de position publiques du mouvement.

La place spécifique du Mouvement des femmes

Mais le problème posé par Rowbotham dépasse celui du fonctionnement. Dans l’opposition féminisme/léninisme, il y a autre chose que du plus ou du moins de démocratie. En valorisant les apports du mouvement des femmes, des homosexuels..., elle tend implicitement à considérer que les mouvements sociaux sont l’instrument actuel de la subversion de l’ordre bourgeois. C’est donc une autre stratégie qu’elle oppose à la théorie léniniste. Ce faisant, elle aussi glisse, sans trop le vouloir, vers le parti de femmes. Sur ce point-là, le désaccord est total avec elle. Il n’y a pas uniquement l’argument trivial que les femmes ne feront pas la révolution toutes seules, même flanquées des homosexuels et des écologistes. Il y a le fait que la société et l’état bourgeois étant ce qu’ils sont, leur renversement suppose une organisation porteuse d’un programme global. Cette globalité n’est pas sexuelle (les hommes plus les femmes), mais politique ; le programme d’un parti va du prix du beurre à la situation en Afghanistan. Dès lors, le choix est simple. Ou le mouvement des femmes se pose en alternative globale, prend position sur le beurre et l’Afghanistan, et c’est un parti ; quelles que soient ses modalités de fonctionnement, il n’incarnera plus la lutte des femmes contre l’oppression, mais un courant politique de femmes. Ou il reste mouvement, se préoccupe d’alliances avec des forces syndicales et politiques, et il admet que des femmes, en son sein, soient militantes de tel ou tel parti politique. Ce qui ne veut pas dire que le féminisme est un simple problème corporatif. Il y a un fondement réel à la thèse de Rowbotham : la subversion de certains rapports sociaux et idéologiques est l’objet même du mouvement (reproduction privée de la force de travail -organisation de la famille -mécanises d’aliénation...). Le mouvement des femmes, s’il remplit son rôle, est mieux placé, parce que dirigé par des femmes, dont ce sont les intérêts directs, que n’importe quel parti pour se battre sur ces thèmes. C’est, en ce sens, qu’il occupe une place stratégique irréductible, mais en complémentarité et non en remplacement d’un parti révolutionnaire.

Tous les partis anti-féministes, à égalité ?

Le deuxième aspect de la réflexion de Rowbotham, qu’elle distingue mal du premier que je viens d’évoquer, porte sur les partis qui se réclament du léninisme aujourd’hui, et notamment sur les organisations trotskistes. En gros, ils sécrètent l’anti-féminisme et l’aliénation. On peut noter qu’elle évacue d’un trait de plume la question du stalinisme, caractérisé par elle comme forme un peu plus répressive du léninisme. Ses références à l’anarchisme, au socialisme libertaire omettent de signaler combien l’anarchisme réel a été misogyne, et pas seulement en pratique, comme bien des marxistes, mais dans la théorie même (relire Proudhon et ses épigones, dont les ravages sur le mouvement ouvrier français ont duré plus de cinquante ans...). Elle paraît tout ignorer du mode de fonctionnement des partis sociaux-démocrates. Pourtant, si l’on se borne à l’observation de notre PS national, quelle merveille ! Ses cliques et ses clans, son clientélisme, ses combats de chef, et la figure du Père, enfin coulée dans les institutions. Gr ceux-là, ils ne miment pas le pouvoir, comme les petits chçfs gauchistes, ils l’ont !

Nous ne parlons évidemment pas des partis de droite. Sur ce point, Rowbotham a raison : c’est au mouvement ouvrier qu’il convient de demander des comptes.

Néanmoins, sa fixation sur les fonctionnements organisationnels occulte un aspect fondamental : un parti ne se résume pas à ses principes d’organisation, il a un programme. Peut-on mettre sur le même plan un parti dont le programme se veut féministe, se réclame ouvertement de la lutte des femmes, et un parti qui entérine le statut fait aux femmes, juge naturelles les discriminations, vante les mérites de la famille... ? Un programme correct n’est pas une garantie d’épanouissement des femmes au sein du parti ; mais l’inverse est bien pire, qui ôte au féminisme et aux féministes la possibilité de se revendiquer d’une légitimité politique.

De même, il n’est pas indifférent, pour la construction du mouvement des femmes qu’existent des courants politiques extérieurs à lui qui se réclament de son combat ; le rapport des forces en est modifié, et donc la capacité de rallier de nouvelles femmes se trouve accrue.

Féminisme et Marxisme-révolutionnaire

Or, si l’on regarde le paysage politique européen, on s’aperçoit que ce sont des organisations (pas toutes... !) qui se réclament du marxisme révolutionnaire qui ont intégré, dans leurs programmes, le féminisme et dont les militantes ou ex-militantes ont été des constructrices du mouvement des femmes. Hasard ? Aptitude plus grande à la récupération ? Ne serait-ce pas que le féminisme « luttes de classes » renvoie à une stratégie politique révolutionnaire, ce qui le rend peu assimilable dans le cadre des plates-formes des partis réformistes ? Rowbotham écrit comme si les trotskys-tes dirigeaient le mouvement ouvrier. « Les postulats prévalents dans la gauche (sic), intrinsèques au léninisme et au trotskysme, entravent notre énergie et notre activité personnelle et augmentent la difficulté d’une large propagation du socialisme. » On croit rêver ! « La propagation du socialisme » est malheureusement entravée par des liens plus puissants que l’attachement aux concepts léninistes d’une minorité politique !

Léninisme et oppression

Cela dit, un autre débat peut être posé : les formes léninistes d’organisation empêchent-elles, par leur nature même, l’expression politique du féminisme et l’affirmation collective des femmes ? Rowbotham aligne, pèle mêle, la description du militant pur et dur, les relations de domination au sein du parti, le concept de parti d’avant-garde et la hiérarchie des revendications. Certains arguments ratent leur cible, non point que la description des phénomènes serait fausse mais parce qu’elle ne dégage pas une spécificité du léninisme dans la reproduction de l’oppression. Le militant macho, à la Lucky Luke ? Cela se porte de l’ extrême-droite à l’ extrême-gauche. Il existe bien une particularité idéologique, elle n’est pas le fait du léninisme mais du mouvement ouvrier tout entier qui se représente volontiers la lutte de classes comme un combat militaire avec force démonstration de virilité. Ce que Rowbotham pourrait dire, c’est que le centralisme démocratique ne contribue pas à lutter contre ce travers.

La domination spécifique des militantes

L’argument sur la perpétuation des rapports dominants-dominés dans le parti est tout aussi mal utilisé. Il est vrai que cette domination existe, due, à la fois à des facteurs objectifs (inégalités culturelles), et subjectifs (choix d’engagement différents, disponibilité...). Les femmes sont victimes d’une domination spécifique aux organisations politiques qui sécrètent spontanément leur rejet : c’est une composante fondamentale de l’oppression que les femmes soient exclues du Politique, c’est-à-dire du Pouvoir. Les organisations léninistes reproduisent cet aspect, en le colorant de particularités internes à chaque parti, mais la généralité du phénomène prouve qu’il n’est pas produit par les structures mêmes du parti. Différence minime, sans doute pour le vécu des femmes, mais différence fondamentale quand se pose la légitimité de la double appartenance des féministes. Par ailleurs, Rowbotham range, d’un trait de plume, tous les partis « léninistes » dans le même sac, en ironisant sur le droit de tendances accordé par certains. La réalité a pourtant démontré que ledit droit fournit des garanties de débat démocratique qui furent bien utiles aux femmes pour imposer et défendre le féminisme, face à des directions rien moins qu’enthousiastes.

Conscience féministe conscience de classe

Le reste de son argumentaire touche à nouveau aux problèmes de stratégie. La théorie des niveaux de conscience différenciés, au sein de la classe ouvrière, et du dégagement de l’avant-garde ne permettrait pas de rendre raison de la lutte des femmes. Il n’y aurait pas adéquation entre conscience politique « avancée » et conscience féministe. « On peut être si rétrograde et si avancé à la fois que l’échelle ne fonctionne plus. » On aimerait que Rowbo-

_ EN DEBAT tham nous montre, en ce moment, les individus réactionnaires sur le plan politique et... féministes ! L’inverse est vrai ; l’histoire du mouvement ouvrier le prouve. Le problème est qu’à vouloir ne considérer que la conscience féministe, on arrive toujours à la même conclusion : la parti de femmes. Le pas est allègrement franchi par E. Viennot pour qui le mouvement des femmes a pour but « une pratique de solidarité entre toutes les femmes quels que soient leurs engagements politiques ». Position intenable : les oppositions politiques entre femmes ne sont pas artificielles, mais le fruit de la lutte des classes et de l’histoire politique. En ce sens, interdire aux femmes qui le souhaitent une double appartenance est mutilant et absurde.

En schématisant, le mouvement des femmes a besoin du mouvement ouvrier ; les femmes ne renverseront pas seules le capitalisme. Le léninisme est une théorie combinant stratégie politique et forme d’organisation (celle-ci n’étant qu’un corollaire) dans le but de renverser l’état bourgeois. Or, Rowbotham ne propose nullement une stratégie alternative qui prenne en compte que la libération des femmes suppose une rupture avec le capitalisme.

Nous pensons que l’efficacité, du point de vue de la lutte des femmes est-plus grande dans le cas de la double appartenance, quelle soit syndicale ou politique, que dans un mouvement ghetto. Le léninisme n’est pas une garantie, ce n’est pas non plus la forme; par excellence de l’oppression des femmes en politique, comme on veut lé dire. Alors ? Alors, dans un parti léniniste, comme ailleurs, il est hors dé question d’attendre les lendemains qui chantent, de renoncer au féminisme au nom des intérêts supérieurs du parti. Il faut se battre pour un programme qui prenne en compte la lutte des femmes, pour des conditions d’existence correcte dans l’organisation. Se battre, en sachant que l’existence d’un mouvement des femmes, à l’extérieur est un puissant appui, s’il représente une forcé politique réelle. Mais, se battre aussi, en sachant que la présence des femmes; dans le mouvement ouvrier révolutionnaire est une des conditions de leur émancipation.

F. VINLEEIL

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