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Interview de Chantal Rogerat, ex-rédactrice en chef d'Antoinette

· Cahiers du féminisme, n° 21, octobre 1982 · p. 14-17 · 2 983 mots

Entretien avec Chantal Rogerat.

La mémoire d'Antoinette

Ex-rédactrice en chef d’ « Antoinette »

Au terme d’un long procès où les victimes n’ont jamais eu droit à la parole, la direction confédérale décidait de licencier l’équipe d’Antoinette pour « faute grave », à la veille du 41e congrès.

A lire les deux pages consacrées à cette affaire dans le numéro de juillet-août d’Antoinette, la direction confédérale aurait tout fait pour éviter cette « solution », cherchant en permanence le débat et le règlement à l’amiable. Par contre, l’ancienne équipe de rédaction n’aurait eu d’autres objectif que « de faire prévaloir son point de vue dans un journal appartenant à la CGT », que d’« utiliser cette situation pour alimenter et favoriser les campagnes de dénigrement contre la CGT à la veille du congrès national », que de soutirer « des indemnités exorbitantes ».

Face à ces calomnies, Chantale Rogerat, personnellement mise en cause dans cet article a demandé un droit de réponse

L’affaire d’Antoinette n’est pas close : la plupart des journalistes licenciées sans indemnité aucune, sont toujours au chômage ; « contraintes et forcées », elles ont dû remettre leur dossier entre les mains d’un avocat. Enfin et surtout les réflexions suscitées par cette affaire sont loin d’être épuisées.

L’interview de Chantale Rogerat, rédactrice en chef d’Antoinette pendant treize ans, dans les colonnes des Cahiers du Féminisme, est une contribution au débat que nous souhaitons poursuivre sur « féminisme, lutte des classes et syndicats ».

• Tu as été rédactrice en chef d’Antoinette pendant treize ans, peux-tu nous expliquer les objectifs que vous vous fixiez à travers Antoinette ?

Nos objectifs étaient ceux de la CGT : faire un journal qui plaise aux travailleuses, qui soit à l’écoute de leurs revendications, de leurs aspirations ; la CGT n’a jamais voulu qu’ Antoinette soit un simple bulletin de propagande mais un journal de masse qui sache parler CGT sans tomber dans le jargon syndical. Toute l’histoire d’Antoinette est jalonnée de textes confédéraux qui expliquent cette conception. Il en est

25e anniversaire d’Antoinette, en novembre 1980 ; le bureau confédéral se félicitait alors « de la volonté de débattre et d’informer » d’Antoinette.

C’est sur cette base que j’y ai travaillé personnellement pendant treize ans et avec toute l’équipe de journalistes. En fait, le problème qui a surgi est né paradoxalement de notre fidélité à cette orientation que nous avons voulu réaliser bien concrètement à travers les reportages, les enquêtes, les réflexions collectives que nous avons pu avoir. Nous avons buté sur une question fon- mes, la contradiction que nous connaissons toutes entre la théorie et la mise en pratique effective des valeurs nouvelles défendues par et pour les femmes.

A cela s’est mêlé de façon inextricable un non-dit sur la conception de l’information syndicale. Personnellement, à plusieurs reprises dans la CGT, j’ai demandé qu’on en débatte mais je n’ai jamais pu obtenir de réponse.

* Y a-t-il eu une évolution, au cours de ces treize ans ?

Bien sûr, au même rythme que la CGT elle-même, en fonction de ce que les femmes et les militantes elles-mêmes ressentaient. C’est vrai qu’ Antoinette a été porteuse de questions que le CGT n’avait pas encore débattues. C’était délibéré. Par exemple, le journal a été le premier à parler de l’avortement dans le mouvement syndical mais il y avait un consensus total dans la CGT pour que cela se passe ainsi. Il était logique que le journal soit un petit peu en avance, mais pas trop. Il y avait toujours le souci, comme dans toute organisation de masse, d’exprimer ce que le mouvement était capable d’assumer. Il y avait la volonté de ne pas se couper de la masse des militantes et des militants ; nous sommes dans une organisation mixte ; nous devions nous faire comprendre. Ce qui n’empêchait pas certaines d’entre nous d’estimer que des prises de position plus radicales par ailleurs, en dehors de l’organisation, étaient intéressantes.

• Tu as été licenciée comme la plupart des rédactrices d’Antoinette à la veille i 1 » _ î __

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ANTOINETTE questions portaient les conflits avec la direction confédérale ?

D’abord, nous sommes huit licenciées sur dix et ceci pour « faute grave », sans aucune indemnité ni préavis contrairement à tous les bruits qui ont circulé dans la CGT suivant lesquels nous voulions partir avec des tas de millions. Des rumeurs de ce genre nous font du mal car elles nous condamnent a priori. Le motif exact de notre licenciement est formulé de la manière suivante dans les lettres que nous avons reçues : « Insubordination grave consistant à refuser de reconnaître l’autorité de la nouvelle directrice du journal et de la nouvelle rédactrice en chef nommées par le bureau confédéral et de respecter les règles démocratiques en vigueur dans notre organisation. » De telles accusations nous ont contraintes .et forcées à remettre notre dossier entre les mains d’un avocat. Ce qui est encore plus grave, c’est que dans le numéro d’Antoinette de juillet, dans un article intitulé « cartes sur tables », il y a une telle relation du conflit par la direction confédérale que j’ai été amenée à user du droit de réponse ; je demande que dans cette réponse soit insérée en particulier la lettre ouverte que nous avions adressée à G. Séguy avant le 41e congrès. Nous écrivions notamment : « Pourquoi dans cette affaire avoir perdu le sens de la morale et de la démocratie ? Pourquoi bafouer l’honnêteté de femmes, la dignité de femmes qui, pour être des journalistes de métier, n’en ont pas moins prouvé leur attachement à la CGT et à Antoinette et ceci pendant des années ? » Dans cette lettre, nous déclarions enfin : « Chacune, comme d’autres dans le mouvement syndical, a le droit d’avoir des désaccords personnels sur tel ou tel point. C’est le principe même du débat démocratique. Mais nous ne nous sommes jamais permis de les exprimer dans Antoinette, ce journal, que nous avons toujours reconnu comme le journal de la CGT. »

Plutôt que de parler de conflit, je préfère utiliser le terme de « procès », pour parler de l’affaire d’Antoinette. Ce procès a été orchestré progressivement sans jamais dire son nom et le conflit a éclaté, bien sûr, quand les journalistes se sont mises en grève lorsqu’on leur a dit que j’avais soi-I disant démissionné et qu’une nouvelle j rédactrice en chef était nommée... Or, je n’avais pas démissionné.

Nous avons raconté en détails les étapes du conflit dans la brochure que nous avons sortie comme contribution au débat du 41e congrès intitulée « Le mémoire d’Antoinette ».

Le début des attaques remonte à la période préélectorale, en 1981, quand l’UD de Paris a fait distribuer dans ses organisations une lettre adressée à Antoinette dans laquelle elle déclarait que « certains de ses articles ont même contribué à alimenter les attaques développées contre la CGT et accréditer l’idée d’une neutralité nécessaire pour ses organisations ». Avant les élections présidentielles, les attaques se sont précisées puisque les propres collaboratrices de Christiane Gilles nous ont accusé de « réformisme », au moment de l’affaire de Vitry et de la drogue à Mon-tigny : « Par exemple, sur la pseudo affaire de Vitry, le journal n’a pas réagi à la bataille anticommuniste. Il a entretenu la confusion. On n’a pas soutenu le courage politique du maire de Vitry. C’est pareil pour la drogue ; on laisse le trouble et la confusion. En agissant de cette manière, Antoinette n’a-t-elle pas contribué au vote des petits changements ? »

Ensuite est intervenue la démission de C. Gilles du bureau confédéral. J’ai eu bien du mal du reste, à faire publier dans le journal sa déclaration de départ conjointe avec J.-L. Moynot.'

D’autres critiques se sont accumu-j lées : nous aurions « abandonné la lutte des classes », nous ne voulions « plaire qu’aux gauchistes » ou aux « cédétistes recentrés » et parfois aux deux et « maintenir l’activité spécifique dans la marginalité ». Ces termes ont couru dans la CGT pendant des mois.

Pendant ce temps Simone Aubert et moi-même avons écrit six lettres au bureau confédéral pour connaître son avis, faute de quoi le bureau ne nous donnait pas les moyens d’assumer les responsabilités qui étaient les nôtres. Nous n’avons jamais obtenu de réponse. Ce n’est qu’après la publication du courrier contradictoire sur la Pologne dans le journal, en mars 82, que le feu a été mis aux poudres.

Quand l’affaire de Pologne a éclaté, j’ai pris position personnellement mais

ANTOINETTE je n’en ai pas soufflé mot dans le journal, toujours dans le souci de ne pas personnaliser un journal qui ne m’appartenait pas. Nous avions même publié dans Antoinette, au mépris des lois journalistiques, le rapport intégral du secrétaire confédéral sur la Pologne pour faire connaître les positions de la CGT. Le mois d’après, les lectrices, qui n’étaient pas des robots, ont écrit sur la Pologne et comme il y avait des positions contradictoires, nous les avons publiées non pas parce que cela portait sur la Pologne mais parce que cela était la conception même du courrier qui respectait la diversité des opinions. A partir de ce moment-là, j’ai été mise en accusation personnellement. Un premier reproche m’avait été fait à propos d’un dernier adieu à Georgette Vacher militante syndicale du Rhône qui s’était suicidée. Elle avait voulu faire de son suicide un acte politique. Elle était très attachée à Antoinette et au mouvement syndical, en particulier aux métaux, à ses camarades de Calor, où je l’ai connue. Je l’ai saluée le plus simplement possible mais certains m’ont reproché d’avoir outrepassé mes droits.

C’est à la commission exécutive du mois d’avril finalement qu’a été condamné le numéro d’Antoinette de mars dans lequel avait été publié ce fameux courrier sur la Pologne.

Je n’ai pu m’y exprimer qu’après avoir été condamnée ! J’y ai fait une longue intervention sachant que cela était probablement la dernière fois que je pourrai le faire. C’est à cette occasion que j’ai déclaré que Simone Aubert et moi-même nous considérions comme « licenciées moralement ».

Ensuite les événements se sont précipités : le numéro d’avril a été censuré par la nouvelle directrice. Celui de mai est sorti sans censure mais celui de juin a été complètement refait par ceux que l’on a appelés les « jaunes » alors que la copie du journal était pratiquement bouclée, au moment où les journalistes se sont mises en grève.

• N’est-ce pas le même problème qui est posé par l’affaire d’Antoinette que celui soulevé par G. Vacher dans ses lettres ?

On ne peut pas élargir à l’ensemble de la CGT ce qui a été vécu par G. Vacher dans le Rhône. Cependant il faut rappeler ce qui s’est passé au lendemain de la dernière conférence femmes de la CGT, en 1977. Cette conférence a été diversement accueillie. Le document qui en est sorti et qui a été adopté par la commission exécutive de la CGT révèle une évolution manifeste de la part de la CGT, une volonté de prendre en compte les problèmes nouveaux qui avaient surgi et les questions qui avaient été soulevées par le mouvement féministe.

Mais cette discussion qui avait été excellente au sein de la commission exécutive, n’est pas redescendue dans les organisations. En fait, seule l’UD du Rhône et la fédération PTT ont assimilé cette orientation.

Ailleurs, il y a eu toute une série de réticences, de blocages, voire d’excès.

Cette situation ne nous a pas permis d’approfondir certaines questions concrètes. On parlait beaucoup à l’époque des Groupes femmes d’entreprise mais à la CGT, c’était un sujet tabou. Bref ce fut la traversée du désert. Nous avons organisé néanmoins une journée contre les discriminations en 1979... Antoinette a publié un manifeste contre le temps partiel sans que cela soit vraiment repris dans les organisations...

D’ailleurs aux journées d’études début 82, la direction a reconnu que les organisations n’avaient pas bien su, ces dernières années, « articuler notre lutte spécifique dans la lutte générale ».

• Comment expliques-tu les difficultés rencontrées par la CGT pour faire cette articulation ?

Cela s’explique à la fois par le contexte de crise économique mais aussi par la situation générale dans la CGT où tous ceux qui voulaient faire respecter les orientations du 40e congrès et développer une action démocratique de masse rencontraient des obstacles. Et à partir de là il y a eu amalgame entre ceux qui posaient les problèmes d’application de l’orientation du 40e congrès et ceux qui posaient la question des femmes. Il y a même eu la thèse d’un « complot ».

• Mais n’y avait-il pas convergence entre les militantes d’Antoinette et d’autres militant(e)s qui posaient par exemple la question de la démocratie, de l’unité etc. ?

Convergence, oui, complot non. Convergence bien évidemment car je suis intimement persuadée que lorsqu’on soulève la question des femmes, on est obligé de poser la question de la démocratie, de l’unité et de l’activité de masse. Il ne peut pas y avoir progression dans l’activité en direction des femmes s’il n’y a pas volonté concrète d’action unitaire et démocratique. C’est là où il y a convergence... en toute innocence.

• Quel bilan tires-tu de la politique gouvernementale, en direction des femmes notamment ?

Je pense qu’il faut garder « les yeux ouverts ». Je ne fais partie ni des inconditionnels, ni des déçus dont parlait Giscard.

Sur la question des femmes, on constate là encore la contradiction entre la théorie et la pratique. Les femmes doivent affronter cette contradiction et imposer que les principes entrent dans la pratique. On discute en ce moment d’inégalités. Que les femmes y mettent leur grain de sel ! On voudrait que la machine économique ne fonctionne plus pour elle-même mais pour le développement social ? Faisons, nous les femmes, que le travail des femmes soit véritablement reconnu comme partie intégrante de la production sociale. Le travail des femmes est économiquement et socialement nécessaire. Tout ce que le gouvernement pourra faire par exem-

ANTOINETTE

Dessin de Plantu

s pie pour l’égalité professionnelle devant l’emploi me paraît devoir être activement soutenu.

• Et sur la question du remboursement de l’avortement, qu’en penses-tu ?

La question du remboursement est pour moi une question de justice sociale et j’espère que nous serons nombreuses à manifester le 23 octobre. Les arguments des détracteurs du remboursement tombent d’eux-mêmes si la popularisation de la contraception s’accélère. Il faudra qu’ils tombent.

Ce qui me préoccupe beaucoup, c’est que l’on fasse grand cas de l’opinion publique mais qu’on ne sache pas ce qu’est l’opinion des femmes. Il y a un très grand besoin d’expression des femmes non seulement pour défendre leurs droits mais aussi pour faire réussir ce qui est engagé.

Je ne m’en remets pas au gouvernement pour trouver une solution aux difficultés actuelles. Ce sur quoi je mise, c’est sur l’activité des femmes, car il y a effectivement des risques dans la période actuelle que les femmes trinquent une nouvelle fois.

L’importance de la riposte sur l’avortement sera un signe non seulement sur la question de l’avortement mais sur la capacité de réagir des femmes en général dans une société qui ne peut pas se transformer évidemment de manière radicale du jour au lendemain mais qui doit compter avec nous. Faut-il rabâcher qu’on ne doit pas s’intéresser aux femmes seulement le jour des élections.

• Comment conçois-tu les relations entre mouvement des femmes et mouvement ouvrier ?

Vaste problème ! Les rapports ont toujours été conflictuels. C’est une donnée historique. Je disais, il y a un an, au collectif confédéral sur la main-d’œuvre féminine que nous devions accepter, dans le mouvement syndical, que les féministes soient un aiguillon. Le monde du travail reste essentiellement masculin dans sa conception, dans sa politique, dans sa pratique aussi mais je ne crois pas qu’il soit vraiment perçu comme tel par le plus grand nombre. On parle d’activité générale, de propagande générale et on oublie que trop souvent « général » égal « masculin ».

Avec le recul, ce que l’on constat dans la dernière période, c’est une exaspération des contradictions dans les organisations mixtes qui correspond à une maturation des problèmes. Cette exaspération des contradictions, il ne sert à rien de la redouter, il faut en passer par là. Cet affrontement est inévitable dans la mesure où les questions posées par les femmes doivent déboucher à terme sur une restructuration de l’ensemble de la société.

Je me félicite et je trouve extrêmement intéressant qu’il y ait une réflexion et une pratique autonomes qui se soient développées chez les femmes. Ceci ne me semble pas contradictoire avec le travail que peuvent faire les femmes dans les organisations mixtes.

Mais ce qui me préoccupe le plus ce sont toutes les silencieuses et toutes les isolées... qui n’en pensent pas moins.

Mon expérience à la CGT m’a montré que nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à avoir compris qu’on ne peut pas attendre de la seule lutte de classes, la fin de la domination masculine. C’est un pas très important qui a été fait dans la compréhension d’un phénomène aussi fondamental.

Par ailleurs les luttes contre la domination masculine ne peuvent être séparées des luttes contre toutes les autres oppressions.

En ce qui concerne le mouvement des femmes, je l’ai toujours reconnu. Je me considère comme appartenant au mouvement des femmes, au mouvement des femmes en lutte.

Il ne doit pas y avoir de répartition des tâches entre d’un côté les travailleuses qui s’organiseraient dans les organisations syndicales, les organisations mixtes et de l’autre les intellectuelles, les enseignantes qui participeraient au mouvement des femmes. La liaison du mouvement des femmes avec les travailleuses est une question centrale pour la construction du mouvement des femmes.

• Penses-tu qu’il y ait place aujourd’hui en France pour un journal qui chercherait à répondre concrètement à cette question ?

Oui sûrement.

Propos recueillis par

Josette DESBOIS.

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