La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

EGLISE de ranstérité et de l’ordre moral

L'Église au secours de l'austérité et de l'ordre moral

· Cahiers du féminisme, n° 22, décembre 1982 - janvier 1983 · p. 17-18 · 1 188 mots

Le Conseil Supérieur de l’Episcopat français a rendu public en septembre 1982, un document sur la conjoncture économique. On y lit que la défense du niveau de vie n’est pas une priorité « sauf pour les plus défavorisés », que certaines inscriptions au chômage sont douteuses (celles des femmes à la recherche d’un emploi ?), et que les couples devraient renoncer partiellement ou totalement à un des deux salaires. On admirera le fait qu’il n’est pas précisé qui, du mari ou de la femme, devra renoncer à son emploi ! Le 30 octobre, à Lourdes, les mêmes évêques dénoncent la banalisation de l’avortement, qui participerait d’un contexte général d’auto-suicide de l’humanité, avec le nucléaire et les manipulations génétiques. Les autorités catholiques soutiennent les mouvements de refus de paiement d’impôts pour l’IVG.

L’Eglise change peu et change mal. L’idéologie patriarcale reste un des noyaux durs de son appareil conceptuel et institutionnel. Après Vatican II, on a vu des évêques noirs ou asiatiques, on a toléré les prêtres ouvriers, et fait la messe en jazz, pour plaire aux jeunes. Mais les femmes restent mères ou bonnes sœurs, et la vague féministe qui a atteint les églises protestantes, s’est limitée, dans l’univers catholique, à des cercles restreints de femmes, souvent condamnés par la hiérarchie. Le mariage des prêtres paraît moins inimaginable que l’ordination des femmes.

Sur la question des femmes, l’Episcopat n’innove pas. Au 19e siècle, il dénonçait comme immoral le travail des ouvrières. Après la crise de 1929, l’Eglise applaudit Quand l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie interdisent l’emploi des femmes mariées. Tous les textes ultérieurs insistent sur le rôle primordial des femmes, la maternité, et n’admettent le travail que s’il ne gêne pas ce rôle.

Une longue tradition

Encore plus traditionnelle est la position sur l’avortement, récusé comme la contraception, par toutes les églises catholiques. L’Eglise anglaise soutient les organisations anti-IVG comme Life ou The Order of Christian Unity. En Italie, le Pape a violemment dénoncé la loi libéralisant l’avortement. Lors de sa visite en Espagne, il a condamné la législation sur le divorce, la liberté de la contraception et l’éyentualité d’une loi sur 1TVG. Aux Etats-Unis, l’Eglise a dépensé 4 millions de dollars par an dans des campagnes « pour le droit à la vie ». En Nouvelle-Zélande, le « Laissez-les vivre » local, soutenu et financé par l’Eglise a obtenu une restriction notable du droit à l’avortement, les femmes devant se rendre en Australie ! On pourrait multiplier les exemples, l’emprise de l’Eglise se manifestant encore davantage dans les pays catholiques du Tiers monde.

L’Eglise est à sa manière une Internationale, efficace, dotée de moyens financiers puissants. Elle hésite rarement à s’allier dans sa croisade « pour la vie » à des organisations d’extrême droite : « National Front » en Angleterre, « Caucus », aux Etats-Unis, rassemblant les associations contre les droits égaux des femmes, l’éducation sexuelle, le darwinisme, le « busing » (transports d’enfants destinés à

EGLISE mélanger la population scolaire des quartiers blancs et noirs)... En France, tout le monde connaît les tendances politiques de « Laissez les vivre ».

Une logique totalitaire

Les arguments de l’Eglise peuvent être ramenés à quatre éléments :

contraception et avortement enfreignent la loi divine et naturelle qui est de procréer. Les femmes « au naturel » ne demandent qu’à avoir des enfants. Sous la pression de la lubricité masculine ou de la misère, elles sont acculées à la pilule ou à l’IVG. Il suffit d’un peu d’argent et de soutien moral pour les arracher du péché;

-contraception et avortement constituent un viol du corps médical qui enfreint le serment d’Hippocrate (ne pas tuer) et se soumet au bon vouloir abject de patients qu’il devrait guider;

-contraception et avortement entraînent la ruine de la famille, pilier de la société occidentale et des valeurs chrétiennes, gage de stabilité des états;

-contraception et avortement, pratiques anti-humaines et antinaturelles, ouvrent la voie à toutes les formes de destruction de l’humanité (argument plaisant quand il est utilisé par des gens qui n’ont cessé de bénir sabres et canons).

Le dernier des arguments relève de l’amalgame crapuleux, les trois autres sont révélateurs de la conception infanti-lisatrice des femmes et du respect des hiérarchies chers à l’Eglise. Il est curieux qu’en cette époque de belles âmes promptes à dénoncer le totalitarisme (communiste), peu de voix s’élèvent contre l’intolérable ingérence d’une famille spirituelle (comme dirait Bérégovoy) dans les lois d’un état et de la vie privée des individus. L’Eglise ne renonce pas à imposer « sa » morale à toute une population comme aux beaux jours des religions d’état, alors que l’inverse n’est pas vrai : personne n’est obligé de prendre la pilule ou d’avorter ! Et pourtant, le catholicisme contemporain, grâce à une remarquable campagne de promotion, encore renforcée par les succès de la pop-star Jean-Paul II, a réussi à se présenter comme le champion des libertés et des droits de l’homme. Les Nouveaux Philosophes dépensent du papier à vanter les vertus libératrices du judéo-christianisme; les jeunes curés en jeans font de « l’animation » auprès de ceux qui ne lisent pas B.H.L. (Bernard Henry Lévy) ou Clavel.

Les raisons de cette flambée réactionnaire

La question des femmes a l’immense mérite de remettre les choses en place; on pourrait même s’étonner de cette relative maladresse qui contraste avec « l’aggior- namento ». Après tout, les églises protestantes ont su se montrer plus libérales. Les raisons de cette flambée réactionnaire, lorsqu’il s’agit des femmes, sont diverses. Celles d’ordre interne, ne sont pas négligeables; l’institution ecclésiastique vit d’une cohérence idéologique qui ne peut être remise en cause sans danger; la soumission des femmes, le devoir de procréation, tant théorisés par tant de Pères de l’Eglise, sont de ces piliers qu’il faut conserver. Il est vrai aussi que, dans cet univers exclusivement masculin, le souffle du féminisme est plutôt frêle... et que ces messieurs n’ont pas d’électrices. Les raisons externes à l’institution sont le désir de maintenir une influence dans une clientèle traditionnelle (France profonde) et d’occuper un espace politique comme champion des valeurs en péril. Cela permet des liens avec la droite, ravie de se voir confortée par une autorité morale « a politique », sans être vraiment compromettant. C’est d’autant moins compromettant qu’une certaine gauche a des idées de droite dès qu’il s’agit des libertés des femmes. La déclaration des évêques incitant à un retour au foyer ou au temps partiel a dû plonger Mauroy dans le ravissement. Quant aux considérations sur le niveau de vie qui n’a pas besoin d’être > augmenté, l’Eglise a dû recopier un discours d’Edmond Maire.

Ainsi, la force des évêques est-elle de se prévaloir d’une respectabilité que renforce un certain consensus de la classe politique : défense de la famille (au hit-•* parade des derniers sondages), de la société menacée par la décadence, des Droits de l’Homme et du fœtus. Pour les droits des femmes, voir la SPA. Traduction : une défense de l’ordre économique en vigueur, et de l’Ordre Moral. Il y a des siècles que ces messieurs ont choisi leur camp, des siècles qu’au passage, ils brûlaient quelques sorcières. Ils ont peu changé.

Frédérique VINTEUIL

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