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Israël : De la lutte pour l'avortement à la lutte contre la guerre

· Cahiers du féminisme, n° 22, décembre 1982 - janvier 1983 · p. 19-20 · 1 416 mots

Nous ne pouvions publier un dossier sur la Palestine sans rendre compte du mouvement de résistance à la guerre qui s’est développé en Israël même. Nous aurions aimé le faire dès le précédent numéro des Cahiers. C’est seulement aujourd’hui que nous est parvenu l’article de nos camarades israéliennes de la L.C.R. (section de la IVe Internationale en Israël), qui ont été au cœur du mouvement de résistance à l’agression.

A.M.G.

ISRAEL : LE Mouvement de femmes de la lutte pour l’avortement à la lutte contre la guerre.

Il arrive, malheureusement, que ce soient les guerres qui relancent les mouvements sociaux et politiques. Ce fut le cas du mouvement féministe aux Etats Unis lors de la guerre du Viêt-nam. C’est aussi le cas du féminisme israélien réveillé par la guerre du Liban. Nous voudrions évoquer dans cet article le long chemin parcouru par celui-ci.

Malgré des similitudes avec les mouvements de femmes européens et américains, le féminisme israélien présente d’importantes spécificités. Ce phénomène n’a rien détonnant : Israël est un Etat qui n’a pas d’égal dans l’histoire moderne, bien que ce soit un pays capitaliste et colonisateur. Les modalités du peuplement, les institutions étatiques, les formes de la conquête contre le peuple palestinien ont déterminé le « miracle » sioniste.

Si on garde à l’esprit que la population juive est « importée » de l’étranger et établie artificiellement dans le Moyen-Orient, on peut comprendre l’extériorité du féminisme israélien, à sa naissance, par rapport à la lutte des classes. C’était un féminisme importé des Etats-Unis et d’Europe par les immigrantes venues de ces pays.

Au début des années 70, quinze femmes d’origine américaine, fortement influencées par le Women’s Lib, ont fondé un mouvement de libération. Ce groupe, tout en organisant le mouvement, affirmait sa fidélité à l’Etat juif sioniste, au sein duquel elles militaient pour des réformes : égalité hommes-femmes par l’égalité des salaires, accès à toutes les formations, y compris aux bastions masculins. Elles revendiquaient l’accès des femmes à des postes de direction dans 1 économie et l’armée. Dans leurs réunions, au début, on parlait seulement anglais, on essayait d’attirer des femmes des mêmes couches sociales, nécessairement juives. Ces groupes sont devenus rapidement des groupes de conscience, la lutte politique étant jugée prématurée. Beaucoup de femmes venaient par besoin d’information sur la sexualité, sujet traditionnellement tabou. La première lutte militante concerna le viol et est restée confinée à des milieux restreints.

A partir de 1977, des femmes nées en

Israël commencent à s’intégrer au mouvement, et une campagne pour le droit à l’avortement et la contraception est organisée. Ce changement n’est pas fortuit : la guerre de 73 a affaibli l’Etat sioniste; la bourgeoisie connaît une crise de direction et les masses manifestent un début de prise de conscience politique. La crise économique renforce ce processus. Dès 67, le pouvoir d’achat de la classe ouvrière baissait (forte inflation), le chômage augmentait. L’arrivée au pouvoir du Likoud (Begin) en 1977 correspond à une accentuation de cette politique d’austérité. Les subsides de l’Etat pour les cantines scolaires et les crèches sont supprimés; une campagne réactionnaire se développe pour annuler l’article 5 de la loi sur l’avortement : cet article donnait la possibilité d’avorter à toute femme se disant économiquement faible.

Le Mouvement change de voie

Ces mesures d’austérité ont particulièrement touché les femmes travailleuses.

En effet, le droit à l’avortement dans les hôpitaux publics pour les mères de famille nombreuse ne résultait pas.de luttes populaires mais avait été accordé par le gouvernement pour légitimer un état de fait. La possibilité d’avorter était un acquis naturel pour ces femmes. Aussi la campagne pour la suppression de l’article 5 a-t-elle provoqué un mécontentement massif. Celui-ci a surgi malgré l’idéologie sioniste, largement partagée, qui prône une politique nataliste pour des raisons religieuses, sociales, et politiques (contre la natalité plus élevée des populations palestiniennes).

C’est alors qu’apparut un courant révolutionnaire qui changea le caractère du mouvement en lui donnant une dimension politique. Le mouvement ne se contente plus de s’opposer aux campagnes contre l’avortement libre, il exige une libéralisation de la contraception et une large information pour toutes les couches sociales. Les moyens de lutte sont multiples : manifestations, meetings, publication de brochures... Des débats publics sont organisés dans les lycées et les quartiers.

Cette lutte a eu de nombreuses conséquences :

-elle a contré l’offensive gouvernementale.

-le mouvement est apparu comme une organisation nationale, large et indépendante.

-elle a accentué la contestation de l’idéologie sioniste.

L’un des mots d’ordre était : « Nous ne voulons pas produire de la chair à canon, nous défendons nos justes droits. »

Cette lutte a modifié les rapports de force dans le mouvement. Les initiatrices voulaient se borner à la lutte pour l’avortement légal (et non pas libre et gratuit). Elles refusaient la dimension antigouvernementale tandis que le reste du mouvement situait la lutte sur l’avortement dans le contexte général de la politique de Bégin : « Faites beaucoup d’enfants pour que le pays ait beaucoup de soldats. »

Le mouvement a aussi discuté de l’appartenance sociale des femmes à qui il convenait de s’adresser. Ces discussions ont provoqué un éclatement du mouve-

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE ment : les réformistes avaient la majorité officielle et ont expulsé de manière bureaucratique 40% des femmes. Elles ont remplacé le nom de « Mouvement de libération de la femme » par « Mouvement de libération de la femme pro-sioniste ».

Se trouve ainsi remis en cause un principe de base, la libre adhésion de toutes les femmes indépendamment des courants politiques et philosophiques. Cette organisation, comme on pouvait le prévoir, s’est rapidement dissoute.

Malgré la mobilisation, le gouvernement a abrogé l’article 5 de la loi sur l’avortement. Cet échec a entraîné une démoralisation, d’autant qu’il fut suivi d’attaques contre tous les acquis même partiels que les femmes avaient pu obtenir.

Néanmoins, parallèlement à une certaine décomposition du Mouvement des femmes, on voit surgir des centres de culture féministe et des maisons de femmes. Paralysé comme instrument de luttes, le Mouvement est devenu une organisation culturelle et sociale.

A partir du 5 juin 1982, début de la guerre du Liban, aussi incroyable que cela puisse paraître, au moment où les comités contre la guerre du Liban discu- taient de l’opportunité d’une manifestation nationale contre l’invasion sioniste, ce sont les féministes, pourtant sans organisation, qui ont emporté la décision et ont organisé la première manifestation contre la guerre au Liban dans le monde, le 13 juin 82. Celle-ci est à l’origine d’une organisation nouvelle, féministe et contre la guerre : « les femmes contre l’invasion au Liban ».

La « reconnaissance nouvelle »

Cette organisation s’est développée dans trois villes importantes du pays, Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa et elle regroupe soixante à soixante-dix militantes. C’est peu en soi, mais considérable si l’on songe que c’est la première fois que des Israéliennes s’organisent contre la guerre et pendant la guerre. En 1967, la majorité de la population fêtait la victoire sioniste. En 1973, les féministes ont arrêté leur activité pendant la guerre. En revanche, en 1982, la situation a changé, personne ne pense plus que les buts de guerre israéliens étaient seulement défensifs (...)

Pour la première fois les féministes prennent une position globale et rompent avec le mythe longtemps vivace selon lequel féminisme et politique sont deux choses distinctes, la politique et la guerre ne concernant pas les féministes.

Ce phénomène donne un nouveau visage au féminisme qui surprend les organisations traditionnelles et les mass-media. Les journaux, après la participation du groupe « les femmes contre la guerre » à un congrès féministe où elles ont exposé leurs idées, les ont dénoncées comme suppôts de l’OLP. Cette réaction est logique car le groupe est le seul à avoir réalisé un travail avec les femmes palestiniennes. Pour ces femmes, la lutte féministe et révolutionnaire doit se faire dans l’unité des Juives et des Palestiniennes contre le même ennemi, le même oppresseur. En opposition à ce courant s’est constitué un autre groupe nommé « Prenons la nuit » sur les problèmes de sécurité que rencontrent les femmes quand elles sortent la nuit. Nous pensons que cela représente un thème légitime de mobilisation mais qui ne doit pas être coupé de la réalité. Pour ce groupe, la guerre n’a pas eu lieu, les massacres de Palestiniens non plus. Ainsi deux courants continuent à exister : celui qui s’est développé pendant la guerre, celui qui se maintient en dehors de la réalité politique. Le premier courant paraît aujourd’hui en essor.

Notes

  1. Maia Edry, Tel Aviv.

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