La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

MUNICIPALES

Les femmes en marge des institutions politiques

· Cahiers du féminisme, n° 23, février - mars 1983 · p. 6-7 · 1 114 mots

Les élections municipales sont l’occasion de revenir sur la question des femmes et de la vie politique française. C’est un sujet difficile d’accès car les enquêtes1 y sont rares et partielles : savoir quelle est l’insertion réelle des femmes dans la vie locale, leur rôle dans les associations de quartier, les unions de consommateurs, les MJC, les divers réseaux de la vie politique à petite échelle, tient de la gageure. Au-delà des idées reçues, ou de l’expérience personnelle d’un quartier donné, on se heurte à une quasi-absence d’étude systématique. Un sondage d’avril 1979 des Communautés européennes affirme que 57 % des femmes au moins adhèrent à une association2, dont 32% à une association d’entraide et 22% des associations syndicales ou mutualistes. Mais dans ces domaines, les frontières du politique sont difficiles à cerner. En plus, la participation des femmes à un mouvement social peut s’effectuer indépendamment de l’adhésion à une association déclarée selon la loi de 1901 : les groupes femmes en donnent l’exemple. Ainsi, les femmes ne constituent pas tout à fait un sujet socio-logique, encore moins politique.

Par contre, depuis plusieurs années, des documents précis sont parus sur leur participation à la vie politique traditionnelle, c’est-à-dire aux partis, aux syndicats, aux élections. Ces études sont assurément le fruit de la pression du mouvement féministe et de ses luttes. Elles sont aussi le révélateur de ce que sont devenues les femmes dans ce cadre institutionnel : un enjeu.

Les Françaises ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité par ordonnance du gouvernement provisoire le 21 avril 1944. Le 21 octobre 1945, elles votaient pour la première fois : 38 femmes furent élues députés. Ce nombre ne fut plus jamais atteint. Le surgissement des femmes sur le forum public en 1945 et leur rapide mise à l’écart, c’est-à-dire leur « retour au foyer », s’expliquent historiquement assez simplement : des hommes étaient encore mobilisés, d’autres n’étaient pas rentrés des camps de prisonniers, d’autres encore ne rentreraient jamais; le déficit masculin, fût-il provisoire, laissait le champ libre aux femmes, qui avaient par la force des choses, au cours des années précédentes, acquis un rôle économique plus grand. Mais ces femmes parlementaires de 1945 n’étaient-elles que des « ersatz » de parlementaires ? des intérimaires ? Ou bien ont-elles été des combattantes du féminisme, des représentantes de la nouvelle classe ouvrière féminine ? Comment ont-elles pris à l’époque la parole ? Et comment alors ont-elles disparu de la vie politique nationale ? Nous sommes d’autant plus soucieuses de trouver les réponses enfouies dans les mémoires, derrière l’omnipotence d’une histoire officielle au masculin, que nous avons assisté récemment au débat sur les quotas de 25% de femmes inscrites sur les listes électorales, débat qui fut clos négativement par le Conseil constitutionnel.

Avant même d’avoir obtenu le droit de vote, les femmes sont entrées au gouvernement. Sous le Front populaire en 1936, trois portefeuilles de secrétaires d’État furent donnés à Cécile Brauschwig, à Irène Joliot Curie et à Suzanne Lacorre. C’était occuper un poste d’avant-garde certes, mais assez marginal et précaire : il a fallu attendre 1974 pour que soient créées des structures spécifiques au plan gouvernemental3 et que des femmes ministres soient nommées pour « préparer une réponse politique aux préoccupations de l’ensemble des femmes françaises »4.

Un Parlement très peu féminin

En janvier 1981, les femmes constituaient 53% du corps électoral, et le Parlement français est l’un des moins féminisé des parlements européens : en effet, dans les pays voisins la moyenne de femmes parmi les députés se situe autour de 10%.

Cette faiblesse de la représentation féminine est d’abord le reflet de la structure des grands partis politiques. Le tableau ci-dessous illustre la disproportion entre le pourcentage d’adhérentes, à la base, celui

MUNICIPALES

Nombre de femmes dans les assemblées %

Des disparités régionales

Proportion de femmes dans les partis en 1978

des responsables présentes aux échelons les plus élevés des partis et celui des candidates aux élections de 1978.

Si les femmes sont assez éloignées de la vie politique traditionnelle, ce n’est pas tant par désintérêt qu’à cause d’obstacles dans les mentalités : l’effet du machisme ordinaire.

Le nombre des conseillères municipales a été en progrès constant, même si le niveau actuel reste encore faible :

1945 : 3,1%; 1972 : 4,4%; 1977 : 8,4%

soit 38.800 femmes; aujourd’hui : 8,7% soit 39.915 femmes. Comme le faisait remarquer l’AFl5 alors que la loi sur les quotas semblait devoir être adoptée : « A ce rythme de progression ” naturelle ”, il aurait fallu attendre près de trois siècles pour croiser dans les mairies autant d’élues que d’élus. »

Ces chiffres sont des moyennes et on constate des disparités régionales de 1 à 8 : les régions très féminisées de ce point de vue sont le Nord, la Normandie et surtout la Région parisienne. A l’opposé, on trouve la région Rhône-Alpes, le Midi, le Limousin, les Pyrénées et l’Alsace... Par ailleurs, les pourcentages d’élues dans les conseils municipaux augmentent avec la taille de la commune (alors que pour le poste de maire le mouvement est exactement inverse) : de 7% dans les communes de moins de 2500 habitants, il passe à 21% dans celles ayant plus de 30.000 habitants. Enfin, 33% des élues sont sans profession. Parmi les salariées élues, 12% sont enseignantes en retraite ou en activité, et 11% sont employées.

Il y a en tout 1018 femmes maires, ce qui représente 2,7% des maires. 11 faut savoir que 44% d’entre elles sont au PC. Il n’y a que 4 femmes maires d’une ville de plus de 30.000 habitants.

Dans les conseils généraux, renouvelés tous les trois ans par tiers au cours des élections cantonales, les femmes sont également faiblement représentées : de 0,8% en 1958 à 3,4% en 1979, soit 122 femmes pour 3529 cantons. 40% d’entre elles sont sans emploi, 20% enseignantes et 20% employées. Enfin, 36,7% de ces élues appartiennent au PC.

Dans les conseils régionaux, il y avait 36 femmes en 1978 sur 1145 conseillers, soit 3,2%.

A la lumière de ces données, on constate le poids persistant des valeurs traditionnelles, selon lesquelles la politique n’est pas l’affaire des femmes. Les progrès réalisés l’ont été sur la base des mobilisations des femmes, des manifestations de leurs revendications. Pourtant, il n’y a plus de « suffragettes » depuis longtemps en France, et le mouvement des femmes ne s’est pas mobilisé activement à propos de la « loi des quotas » d’Yvette Roudy. C’est que les mesures limitées qui sont intervenues, liées à la place croissante des femmes dans la vie économique, ont été plus ressenties comme des réponses pour canaliser un mécontentement ou attirer l’électorat féminin, que comme un partage des responsabilités. Les femmes sont plus actives dans une vie politique non institutionnelle.

Natacha Brink

Notes

  1. 1. Les femmes et la vie locale, in Vie publique, mars 1980, Statistiques du ministère de l’Intérieur.
  2. . La commune, in Les Cahiers d’éducation civique, octobre 1981.
  3. . Les femmes en France dans une société d 'inégalités, Rapport au ministre des Droits de la femme. Documentation française, janvier 1982.
  4. . Repères. AFI : Agence femmes information. Bulletin d’information hebdomadaire.
  5. 2. Bulletin de la Condition féminine, n°3, avril 1979.
  6. 3. En 1974, secrétariat à la Condition féminine. 1976, délégation nationale à la Condition féminine. 1978, secrétariat d’Etat chargé à l’Emploi féminin. 1980, ministre délégué à la Condition féminine.
  7. Sur 43 membres du gouvernement actuel, il y a 6 femmes ministres, dont une secrétaire d’Ètat, une ministre délégué auprès du Premier ministre, une ministre des Droits de la femme. Il y a donc 14,3% de femmes au gouvernement.
  8. A l’élection présidentielle, pour la première fois en 1974, une femme, Arlette Laguiller, est candidate. En 1981, il y avait 3 femmes candidates.
  9. 4. Les Françaises et l’action politique. C. du Granrut. Mars 1979.
  10. 5. AFI. Du 8 au 14 novembre 1982.

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