La revue Les Temps modernes de décembre 1982 publie un article de Jocelyne Loos et Marie-Victoire Louis, intitulé « Femmes, travail et temps partiel ». Le propos est d’analyser les présupposés méthodologiques des différentes formations politiques (à droite, à gauche, au sein des organisations féministes) qui conduisent à l’acceptation ou au rejet de l’extension du travail à temps partiel. Les auteurs relèvent fort justement que le débat dépasse largement le cadre d’un simple aménagement des conditions de l’emploi. « En abordant le problème du travail des femmes à temps partiel, en réalité, c’est toute une vision du rôle des femmes dans la société qui est en cause dans leur rapport au travail salarié, à la famille, et plus largement au temps hors travail. Prendre position sur ce thème revient donc à se prononcer sur une analyse de l’ensemble des rapports sociaux. »
Résumant la position des partis de droite, l’article souligne la persistance de la conception traditionnelle du rôle des femmes dans la société.
Les auteurs auraient été bien inspirées de prolonger l’analyse des motivations de la droite. Celles-ci sont nourries de deux éléments qui se renforcent. Le premier qui vient d’être mis en lumière tient à la cohérence d’une idéologie conservatrice et n’est pas une simple « couverture » morale à des besoins économiques; l’idée que la place essentielle des femmes est au foyer est constitutive, même en société libérale avancée, d’une pensée de droite. Mais le deuxième élément, gommé dans l’article, joue un rôle moteur : la restructuration de l’appareil industriel, en cette période de révolution technologique et de crise, a besoin qu’une partie de la main d’œuvre soit employée à temps partiel.
J. Loos et M.-V. Louis relèvent une certaine incohérence à gauche. Le PS voit soulignée l’ambivalence de ses positions, des parlementaires mettant l’accent sur le danger d’exclusion du monde du travail encouru par les femmes, d’autres insistant sur la popularité du temps partiel et la nécessité de défendre les travailleurs qui ont fait ce choix. Les auteurs estiment que les ordonnances Mauroy encourageant le temps partiel règlent la question pour le PS, tout en plaçant Roudy dans une position « difficile à assumer ».
Le PC, en revanche, se voit crédité d’un refus ardent du temps partiel, et n’aurait accepté les ordonnances que par « solidarité gouvernementale ». Les présupposés du PC seraient les suivants :
• Le temps partiel entraîne une précarisation des conditions de travail. Vrai ou faux ? L’article ne répond pas sur ce point.
• La liberté de choix du salarié n’est qu’un leurre en système capitaliste. Faux, disent les auteurs : le PC, qui ne pense qu’à travers le concept d’une classe ouvrière unifiée et inexistante, refuse la parole individuelle du salarié et l’expression de ses besoins et désirs personnels, s’arroge le droit de parler au nom d’une mythique classe ouvrière.
Que le PC prétende incarner, et incarner seul, la classe ouvrière, soit. C’est l’un des dogmes staliniens auquel il tient le plus. Mais la question essentielle est ailleurs : peut-on parler de liberté des femmes face au temps partiel ? Répondre oui, dans les conditions socio-économiques actuelles, est une plaisanterie.
• Le maintien du travail domestique gêne le développement des forces productives; les femmes au foyer sont des complices du système capitaliste.
Où, dans quel ouvrage économique confidentiel produit par le PC, nos auteurs sont-elles allées dénicher cet argumentaire ? Si le PC et la CGT luttaient pour l’entrée dans le monde du travail de toutes les femmes, cela se saurait. Nous nous en féliciterions, car les conditions de la lutte des classes en seraient profondément modifiées... ! Or la nécessité pour les travailleuses de concilier vie familiale et professionnelle était la phraséologie obligée de toute plate-forme syndicale jusqu’aux toutes dernières années, et le reste dans certaines branches.
• L’alternative au temps partiel proposée par le PC serait la lutte pour les 35 heures et les équipements collectifs. Mots d’ordre réducteurs car unifiants alors que la classe ouvrière est multiforme; revendications
EMPLOI gommant le nécessaire partage des tâches ménagères dans le couple et renvoyant une amélioration à des lendemains qui chantent, toujours selon nos auteurs.
Il est, une nouvelle fois, permis de s’interroger sur la « naïveté » (?) politique de l’article. Sans doute, trouve-t-on, ou trouvait-on, des dirigeants du PC pour opposer les 35 heures au temps partiel dans des déclarations publiques. La réalité est un peu différente, la mobilisation pour les 35 heures n’étant pas l’action favorite dq,PC ! En outre, que les équipements collectifs ne règlent pas tous les problèmes domestiques, ni les rapports de domination dans le couple, est une évidence. Mais que l’on présente comme une autre évidence, que le développement des équipements collectifs ne saurait être espéré avant cinquante ans, c’est s’accommoder vite de la situation actuelle.
Les féministes, étrangères au vécu des femmes ?
Les auteurs constatent l’imperméabilité des associations féministes à la multiplicité de situations vécues par des femmes toutes diverses. Citant Antoinette, Choisir, les Cahiers du féminisme, elles adressent le même reproche aux trois revues : ignorer les femmes au profit de la femme « éman-cipée-stakhanoviste-mais-souriante ». Les féministes sont, malgré tout, créditées d’une meilleure compréhension des problèmes des femmes et de la reconnaissance d’une oppression spécifique. Reprenons les arguments.
• L’accent mis sur la nécessité du travail salarié comme moyen de libération ignore les conditions de travail de la plupart des femmes, et les horreurs de la double journée. Cet aveuglement ne peut s’expliquer que par la composition petite-bourgeoise des courants féministes : « arts, lettres, spectacles, psychanalyse, journalisme » (page 1158). J. Loos et M.-V. Louis devraient se faire communiquer la liste des participantes aux Assises et aux États généraux sur le travail des femmes en 1982; elles y trouveraient une représentation sociale sensiblement différente.
Le travail salarié n’est pas une condition suffisante de libération, mais c’est une condition nécessaire : sans indépendance économique, pas d’indépendance. Existe-t-il ou non une oppression des femmes exercée (entre autres) par les hommes ? Oui, répondent les auteurs, qui reprochent au PC de ne pas en tenir compte. En ce cas, comment s’affranchir de celui qui vous opprime en dépendant matériellement de lui ? Quant au temps partiel, il cumule deux défauts majeurs : il maintient 1 astreinte à un travail salarié pénible — et très mal rémunéré — et il annule toute velléité de partage des tâches ménagères (quelle femme à temps partiel obtiendra d’un homme, travailleur à temps complet, une participation aux travaux domestiques ?) La mesure est, par excellence, conservatoire du statut actuel des femmes.
De plus, défendre l’idée que toutes les femmes devraient avoir un emploi n’a jamais empêché personne de se battre pour de meilleures conditions de travail pour tous : c’est d’ailleurs concrètement les mêmes qui le font !
• La volonté d’intégration des femmes au salariat serait, selon l’article, tomber dans le piège du mimétisme patriarcal : faire, avec les femmes, des hommes exploités. Les accusations de division de la classe ouvrière par le temps partiel recouvriraient la même erreur. Or les femmes, qui ne sont pas des hommes, ne pourraient adhérer au modèle masculin de travailleur salarié. De plus, on retrouverait, dans cette attitude, une valorisation du travail productif, pilier de l’idéologie capitaliste. Et les auteurs d’appeler en renfort André Gorz, lequel a commis ses Adieux au prolétariat. Voilà comment le temps partiel, remettant en cause l’attachement des prolétaires à la production, devient un îlot de liberté subvertissant de l’intérieur le capital ! Il faut prévenir d’urgence le CNPF, dont les chargés d’étude vantent, ô combien imprudemment, les vertus de cet assouplissement du marché de l’emploi !
A. Gorz écrit que le rôle d’un vrai mouvement des femmes serait de promouvoir la valeur des activités non économiques. On aimerait en connaître la liste. Le ménage et la vaisselle ? Activités non productrices, au sens marxiste, mais, à coup sûr, économiques. Les petites fleurs sur la table et « les luttes d’une infinie patience et souvent pleines d’amour qui ont permis aux femmes d’établir peu à peu un autre rapport de forces avec les hommes, d’autres liens avec leurs enfants, et conséquemment un autre rapport face au capital et à l’État » ? (Citation de Sorcières par les auteurs de l’article). Voilà une libération à moyens constants, comme disent nos ministres, adaptée à l’austérité et si féminine.
L’article en vient d’ailleurs à reprocher aux féministes de ne pas prendre en compte la famille et le couple, au nom desquels un « arbitrage » (sic) avec le travail s’impose. On aimerait savoir si, selon les auteurs, la famille ne joue pas de rôle dans l’oppression des femmes et si la tâche d’une organisation féministe est de « coller » aux rapports sociaux en vigueur sous prétexte de refléter les désirs réels des femmes. Signalons que cet « adaptationisme » était, il y a peu de temps, l’argument majeur du mouvement ouvrier pour refuser le féminisme. En revanche, aucune mention n’est faite de deux éléments bien réels du débat : les femmes ne se ruent pas sur le temps partiel; la liberté de choix, dans les branches où ne sont proposés que des emplois à temps partiel, assortis de salaires de 1500 à 2000F, est une plaisanterie de mauvais goût.
On peut aussi rêver sur la société postindustrielle (A. Gorz), concept bizarre à l’ère de l’informatique. La crise vient montrer, s’il en était besoin, que les forces profondes qui modèlent une société et ses choix politiques partent de l’univers de la production, au sens large. Les luttes individuelles, la vie que l’on change, reflètent davantage les mutations économiques qu’elles ne les produisent !
Je voudrais terminer par deux remarques. La première concerne le présupposé théorico-philosophique de l’article. Les auteurs répètent à l’envi leur souci de la pluralité, de la diversité de la classe ouvrière, des femmes... Droit à la dif-férnee, inexistence d’« universaux » pour penser la société, le Politique... Tout cela est très antimarxiste, très « mode » et très dépourvu de rigueur intellectuelle. On pense mal sans une perspective totalisante. En séparant l’idéologie du temps partiel de son substrat économique, on arrive à en faire une machine de guerre contre le capitalisme ou du moins un espace de liberté dans le système. En privilégiant les raisons de choisir de telle ou telle femme, on gomme les conséquences d’une mesure dangereuse pour toutes les femmes. On oublie qu’une société n’obéit pas à des lois mathématiques : le tout n’est jamais la somme arithmétique des parties.
La deuxième remarque concerne le sort privilégié réservé au PS, parti sachant surmonter les préjugés de ses militant(e)s, accorder la liberté du temps partiel tout en octroyant des garanties. Pragmatisme dont le seul but est de satisfaire les femmes, sans rapport aucun avec la crise... Si l’on était perfide, on écrirait que l’amour pour le PS est décidément bien grand dans les sphères intellectuelles, depuis quelques mois. Comme on ne l’est pas, on dira que cet article illustre la rencontre avec le courant dit « rocardien » (acceptation de l’austérité — choix du qualitatif contre le quantitatif) d’une stratégie féministe d’affirmation de la différence. Affirmation qui conduit à reproduire le statu quo, puisque la différence existe sans qu’on la revendique : c’est l’oppression.
Frédérique Vinteuil