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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

A propos de la loi antisexiste : Faux débats et vrais sexistes

· Cahiers du féminisme, n° 24, avril - mai 1983 · p. 6-8 · 2 580 mots

Le Conseil des ministres approuvait le 9 mars dernier, le projet de loi antisexiste présenté par Yvette Roudy. Le 9 mars, soit un jour après la Journée internationale des femmes (voilà pour le symbole) et trois jours après le premier tour des élections municipales (voilà pour le souci de gagner des voix féministes ). Ce projet de loi devrait être soumis au vote au Parlement lors de la session de printemps. Devrait, car il n ’est pas exclu de le voir d’ici là retourner dans les tiroirs ministériels, l’échéance électorale passée. D’autant que ce texte a suscité un véritable tollé, qu’il s’agisse des déclarations scandalisées des publicistes ou des commentaires fort hostiles à ce qui est présenté comme un instrument de censure, mais qui plus est, dans les mains de gens aussi « peu recommandables » que les associations féministes...

Or, le principe est simple : la future et éventuelle loi reprend globalement les termes de la loi antiraciste votée en 1972 (portant modification de la loi sur la liberté de presse) en remplaçant le terme « raciste » par « sexiste ». Ainsi, cette loi viserait à réprimer « les provocations, les diffamations, injures et discriminations commises envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur sexe ». Elle apporte une innovation importante en permettant aux associations ayant inscrit la lutte antisexiste depuis au moins cinq ans dans leurs statuts de se porter partie civile.

Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu’une loi, aussi bonne soit-elle, puisse être le moyen d’avancer dans la voie de la libération des femmes. La loi antiraciste a-t-elle jamais empêché le racisme et ses représentations ? La loi contre le viol a-t-elle jamais limité les violences exercées contre les femmes ? Nous savons que c’est par leurs luttes, leurs mobilisations, que les femmes peuvent imposer leurs droits. L’exemple du remboursement de l’avortement obtenu par la mobilisation des femmes est là pour le prouver. Cependant, donner à des mouvements antiracistes la possibilité de poursuivre les auteurs d’appels à la haine raciale ne peut être considéré que de manière positive, et nous estimons que la même démarche doit prévaloir quant à la loi antisexiste. Alors, pourquoi ces indignations multiples, aujourd’hui, qui viennent souvent de ceux qui par ailleurs défendent la loi antiraciste et ne s’offusquent pas de la « censure » qu’elle pourrait provoquer (et qui dans la réalité ne se produit pas) ?

Certes, le débat est ouvert à propos de la loi Roudy, mais force est de constater qu’il a pris une tournure bien particulière. L’insistance à l’aborder seulement sur un point précis du projet (l’image de la femme dans la publicité) révèle plus l’hypocrisie, confondant en toute naïveté sexisme et sexualité, que la volonté de poser le problème des discriminations sexistes.

Des indignations multiples et sexistes

Tout le monde en parle, prend parti (surtout les hommes en l’occurrence), et l’ampleur prise par l’événement mérite que l’on s’y attarde. La comparaison est vite faite entre les quelques papiers écrits sur les manifestations du mouvement des femmes, les maigres comptes-rendus des débats qui ont eu lieu dans les entreprises à l’occasion du 8 Mars et les pages entières de commentaires sur cette loi. Du gros titre racoleur de Paris -Match, qui questionne en première page « Le sexe dans la pub : pour ou contre », au dossier de Libération, à la pointe du combat contre la loi dite « cache-sexe », à l’interview d’Yvette Roudy acompagnée d’un commentaire quasi haineux dans le Nouvel Observateur, en passant par le journal patronal les Echos qui titre « Adieu Myriam », le ton est donné.

Car le problème est, pour nos commentateurs éclairés, moins de dénoncer l’existence de discriminations fondées sur le sexe que de se faire l’écho de leur propre sexisme, les rendant incapables de voir autre chose que la représentation sexuelle des femmes, et de leur peur quasi obsessionnelle de voir limitée l’expression publique de leurs fantasmes sexuels. Et en filigrane, c’est le rejet du féminisme que l’on retrouve et une honteuse assimilation entre féminisme et pudibonderie; une lamentable vision des militantes féministes qui ne seraient, à leurs yeux, qu’un regroupement de femmes « aigries », prêtes à censurer non seulement toute publicité où apparaîtrait un corps de femme nu mais aussi, allons-y gaiement, toute oeuvre littéraire dès lors qu’elle ne serait pas aseptisée et conforme à l’ordre moral.

Il faut lire Libération pour voir à quel point cela peut aller. On y trouve des commentaires lyriques sur tous les grands classiques de la littérature qui seraient visés par la loi ; on y apprend que l’objectif recherché est de « réprimer les fantasmes », que « le puritanisme de Laissez -les vivre s’accorde en profondeur avec celui de la loi Roudy (sic) ». Bref, sur fond de déclarations d’« avant-garde inspirée », tout y est, y compris la pire des vulgarités (cf. le jeu de mots « Rou-dygnolles au chocolat »). A un tel défoulement, une telle provocation, on a envie de dire : assez ! Assez d’assimiler les féministes à des puritaines venues d’ailleurs. Ce n’est pas vous qui donnerez des leçons aux féministes sur ce qui est dégradant pour les femmes ou ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas vous qui leur apprendrez que l’image de la ménagère ravie de faire la vaisselle avec Paie citron est aussi dégradante que celle d’une femme nue, à quatre pattes dans une cage. Et, s’il faut le rappeler, ce sont bien les militantes du mouvement des femmes qui ont montré, malgré les sarcasmes, en quoi ces représentations de femmes sont complémentaires et procèdent d’une même réalité, l’oppression des femmes.

Cela rend d’ailleurs compliqué, qui le nierait, le choix éventuel qui pourra être fait des publicités sexistes à dénoncer. Est-ce honteux d’estimer que les militantes féministes sont à même de faire le tri, de reconnaître le mépris et la violence antifemme ? Et si le risque existe que certaines ne choisissent pas, à un moment donné, la cible la plus adéquate, est-ce là l’essentiel ? L’incitation au viol, cela -existe dans certaines publicités et cela doit pouvoir être dénoncé, devant les tribunaux s’il le faut, par les militantes féministes. Quand un publiciste déclare : « Je suis sûr que les femmes sont d’accord avec l’image que l’on donne d’elles ; elles préfèrent être perçues comme jeunes, jolies, aguichantes que comme des repoussoirs », à qui s’adresse-t-il ? Pense-t-il réellement que l’antisexisme c’est l’antibeauté ? S’il y a débat à avoir, c’est sans doute sur la conception qu’a ce monsieur de la beauté, assimilée bien entendu à la jeunesse. Mais s’il était honnête, il justifierait son opposition à la loi par le seul vrai argument qu’il possède : exploiter les fantasmes, y compris ceux de violence sexuelle, dans une société où la sexualité est sujet tabou, est une affaire rentable pour lui. Et son « art » de représenter « la beauté des femmes » n’est ni plus ni moins qu’une affaire de gros sous.

Mais le sexisme ne s’affiche pas que dans la publicité ; reflet déformé des valeurs dominantes, il est présent dans tous les aspects de la vie quotidienne des femmes. Un des aspects positifs de la loi Roudy est de rappeler, de manière malheureusement limitée, qu’il s’exerce aussi dans le monde du travail.

Le sexisme à l’embauche pourra être dénoncé...

« Je me suis présentée à un emploi mais on a préféré un homme. » Que de fois cette phrase peut revenir dans la bouche d’une femme, pour peu qu’elle n’ait pas pour seul objectif de postuler à des emplois dits « féminins » ! La loi antisexiste devrait permettre aux associations féministes de poursuivre en justice les cas de discrimination à l’embauche. C’est non seulement positif mais urgent et nécessaire. Elle viendrait en complément de la loi de décembre dernier sur l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes qui supprimait la notion de « motif légitime » au refus patronal d’ embauche (notion qui permettait auparavant aux patrons de justifier leur décision par n’importe quel prétexte dit « légitime ») et donnait déjà aux syndicats la capacité d’agir en justice. Mais, pour autant, l’arsenal juridique mis en place par ces deux lois est loin d’ouvrir de grandes possibilités. Si une annonce d’offre d’emploi ouvertement sexiste est aisément repérable, nul doute que les annonceurs ne manqueront pas d’imagination pour faire comprendre leurs souhaits en terme de sexe et non de qualification, sans le dire ouvertement. Et puis, ne soyons pas naïves, il sera toujours possible à bien des patrons de considérer « en toute bonne foi » que, malheureusement, les candidates correspondaient moins au « profil » que l’homme embauché.

Il n’y a pas de miracle ; faire la preuve de la volonté sexiste d’écarter les femmes d’un emploi n’est pas chose facile dans une société où les patrons sont libres d’embaucher et de licencier comme ils l’entendent. Sachant cela, l’intérêt de cette

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clause réside dans le fait qu’elle permet de rendre publiques les pratiques de discrimination à l’embauche, et elles ne manquent pas. Même si nous sommes bien évidemment conscientes que la clé du problème réside là encore dans les mobilisations autour de la revendication du droit total des femmes à l’emploi. Et cette exigence recouvre bien d’autres situations que celle de l’embauche, certes cruciale pour que la mixité dans le travail devienne réalité. Les femmes accèdent encore aujourd’hui à dix fois moins de métiers que les hommes, ne l’oublions pas !

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... mais pas le sexisme à l’intérieur de l’entreprise

Car le projet de loi Roudy présente là une lacune, non fortuite, celle d’« oublier » que les discriminations sexistes se déroulent aussi à l’intérieur des entreprises ; que le sexe est, par exemple, un grand motif de licenciement, inavoué .bien sûr. Et on trouve là la différence majeure entre la loi Roudy et la loi antiraciste qui, elle, donnait aux associations antiracistes le droit de se porter en justice non seulement en matière d’ embauche mais également de licenciement. En ce qui concerne la loi antisexiste, le ministère Roudy n’a pas voulu, par contre, entamer le « monopole syndical », ce qui est révélateur des limites apportées à la rec- connaisance réelle des associations féministes.

Autre lacune, et pas des moindres : il n’est nulle part question du droit de cuissage et de toutes les formes plus ou moins insidieuses de chantage sexuel qui peuvent s’exercer à l’encontre des femmes dans les entreprises. Un tel « oubli » est d’autant plus injustifiable que la France détient le triste privilège d’être le pays européen « champion » du droit de cuissage.

Un sondage présenté récemment au Parlement européen révèle en effet que 6 96 des Européennes — et 8 96 des Françaises — déclarent avoir été victimes de chantages sexuels au cours de leur carrière professionnelle. Ne pas permettre d’agir en justice sur ce terrain est une façon d’ignorer le problème et d’éviter que soient publiquement dénoncées de telles pratiques qui restent encore aujourd’hui largement ignorées. On sait qu’une femme, isolée, préfère la plupart du temps se taire, de peur d’être licenciée et incomprise. Combien de fois ne risque-t-elle pas de s’entendre rétorquer qu’elle l’a « bien cherché » ? D’où l’intérêt majeur de pouvoir être défendue par des associations féministes. C’est pourquoi s’arrêter au seul problème des discriminations à l’embauche est une limitation importante du champ que devrait couvrir une loi an-tisexiste.

Reste que les flots d’indignation provoqués par l’annonce de ce projet de loi, chez les publicistes en particulier, pourraient bien avoir des répercussions. Cette loi sera-t-elle présentée au Parlement à la prochaine session, comme le déclarait Yvette Roudy ? Son contenu sera-t-il le même ? Les femmes, elles, n’ont rien à perdre au vote de cette loi, bien au contraire.

Mais le gouvernement nous a habituées à d’autres revirements (rappelons-nous le remboursement de l’avortement) lorsque s’exercent des pressions venues de la droite et du patronat. La loi antisexiste ne « coûterait rien » ; c’est même très certainement la raison essentielle qui a permis qu’elle soit adoptée en Conseil des ministres.

Mais face aux groupes de pression de la presse et de la publicité, quel comportement le gouvernement adoptera-t-il ? Une affaire à suivre, qui implique la nécessaire vigilance des femmes.

Danièle Lacoste

Nantes : manuels scolaires et loi antisexiste

La municipalité de Nantes a créé voici un an, à l’occasion du 8 Mars 1982, et à l’occasion du passage d’Yvette Roudy dans notre ville, une commission sur le thème : les manuels scolaires véhiculent-ils les préjugés sexistes ? Quelle image donnent-ils de l’homme et de la femme ? A cette commission participent, outre les représentants de la municipalité, la déléguée régionale auprès du ministère des Droits de la femme, des enseignants et des syndicats d’enseignants, une inspectrice, et des représentantes du mouvement des femmes.

La commission a travaillé sur les manuels scolaires de cours préparatoi--re : elle a mis en évidence ce qui y re-lèvait de propos sexistes et a diffusé ses remarques dans l’ensemble des écoles nantaises. Sa démarche a consisté à sensibiliser les enseignants, plutôt qu’à décider d’interdire tel ou tel livre.

Ensuite, la municipalité a décidé de donner un crédit supplémentaire à la rentrée 1983 pour permettre de changer de livres dans l’optique de la commission. De même, un stage à l’école normale a été demandé dans le cadre de la formation continue : le 1 5 juin 1982, l’inspecteur d’académie acceptait cette demande. Au Bulletin officiel n° 29 du 22 juillet 1982 paraissait l’arrêté sur « les actions éducatives contre les préjugés sexistes à l’école ».

Pour que ce stage ait effectivement lieu dans le département, il a fallu lutter contre des arguments tels que : il n’y a pas de demandes, ce n’est pas une priorité, etc. En fait« il y avait 50 demandes pour les 15 places disponibles, malgré le fait que l’inspection académique ait remplacé le texte de présentation de ce stage, proposé par l’inspectrice responsable, par le seul extrait de l’arrêté du Bulletin officiel.

Pourtant, ce stage est différent de beaucoup d’autres : il n’est pas centré sur le « comment faire » mais sur le « comment être », avec trois axes : la place des femmes dans l’école aujourd’hui, l’histoire des femmes dans l’histoire officielle, la lutte des femmes et les mouvements féministes aujourd’hui.

Il semble que pour l’instant Nantes fasse figure d’avant-garde, dans ce domaine, malgré des demandes d’autres villes. Le stage en Loire-Atlantique sera le premier en France. Cette expérience « pilote » de Nantes a déjà permis des avancées positives : le vote du budget spécial par la municipalité (cf. ci-dessus), un dossier destiné aux éditeurs, un dossier destiné aux associations, aux organisations, et à l’inspection académique, pour diffusion dans les autres départements, la fabrication d’un matériel pédagogique. Mais ce bilan positif est partiel, et cette démarche doit nécessairement devenir nationale pour être réellement efficace : il serait erroné de réduire le sexisme à l’école aux stéréotypes véhiculés dans l’enseignement. Aujourd’hui encore, de nombreuses filières restent fermées aux filles, notamment dans les LEP, et si 56 96 des bacheliers sont des bachelières, 43 96 des étudiants seulement sont des étudiantes.

Lutter contre le sexisme à l’école. ce n’est pas seulement lutter contre une image fausse des femmes dans la société, c’est aussi et surtout lutter pour un réel droit à la formation et à l’emploi pour les femmes.

Correspondante des « Cahiers du féminisme »

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