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Accoucher aujourd'hui

· Cahiers du féminisme, n° 24, avril - mai 1983 · p. 16-18 · 2 355 mots

Entretien avec Claire, Frédérique.

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En France, les débats autour de l’accouchement datent des années cinquante, avec l’introduction par le docteur Lamaze, de retour d’URSS, de la méthode psychoprophylactique, appelée plus familièrement accouchement sans douleur. C’est aussi à cette époque que la mortalité en couches devient rarissime, tandis que la mortalité néo-natale régresse régulièrement. Alors que l’on s’accorde à voir, dans l’avènement de la contraception, une révolution dans la vie des femmes, on mesure mal (sans doute parce que les progrès ont été plus étalés dans le temps) que la maternité sans risques en est une autre. La lecture de Madame de Sévigné, celle de l’ouvrage d’Elisabeth Badinter l’Amour en plus, sur le sentiment maternel du 16e au 18e siècle, ou encore des études de Flandrin sur la famille à la même époque, montrent que nos aïeules vivaient leurs grossesses dans l’inquiétude... ou l’angoisse.

La sécurité acquise, l ’idée s est imposée de briser la malédiction de la douleur. Pour Lamaze et ses disciples, celle-ci serait surtout psychologique ; il suffirait de débarrasser la femme des terreurs héritées du conditionnement culturel, de lui apprendre à connaître et contrôler son corps, pour accoucher sans crainte et donc sans douleur. Violemment critiquée, à l’époque, par les mandarins de la médecine, défendue, à gauche, comme incar-Accoucher nation du progressisme, cette thèse a aujourd ’hui droit de cité : la Sécurité sociale rembourse six séances de préparation à l’accouchement. aujourd'hui En 1974, le docteur Leboyer publie l’Accouchement sans violence.

Délaissant les problèmes de la mère « qui a vaincu la douleur » (sic), il s’attache à l’enfant. Celui-ci vivrait l’accouchement comme une épreuve particulièrement pénible, les pratiques médicales traditionnelles venant renforcer cette souffrance : lumière aiguë dans la salle, bruits de voix, séparation brutale du milieu aqueux... D’où ses recommandations en faveur d’un accouchement dans la pénombre, sans bruit, suivi d’un bain de l’enfant.

Depuis, d’autres méthodes dites « naturelles » ont fleuri : accouchement en piscine, en musique, grâce au yoga... Des femmes de groupes « Self Help » ont dénoncé la médicalisation de l’accouchement qui déposséderait les femmes d’un acte exceptionnel de leur vie, et certaines prônent l’accouchement à domicile. A l’opposé, l’accouchement par péridurale, le seul à supprimer avec certitude la douleur, se pratique dans un nombre encore très limité de maternités et suppose une complète médicalisation.

Contre l’accouchement à domicile, et certains accouchements « naturels », plusieurs livres de Minkowski (chef de néo-natologie à Port -Royal), tout en admettant l’intérêt de certaines pratiques nouvelles, soulignent les risques inhérents à tout accouchement ; ils imputent aux progrès de la médecine et à une meilleure surveillance de la grossesse le passage de la mortalité infantile française de 20 pour mille à 10 pour mille en dix ans.

M J. Jaubert, dans les Batteleurs du mal joli et dans Ces hommes qui nous accouchent dénonce l ’indifférence aux femmes, à leur douleur, à leur angoisse des tenants des méthodes nouvelles. Ces médecins hommes, que l’accouchement ne menace pas, projetteraient leurs fantasmes (ou leur cupidité) sur un acte auquel ils sont étrangers, tandis que la majorité des femmes souffriraient, comme leurs mères, en n 'osant plus le dire. Grande victoire des médecins que ne fatiguent plus les cris des parturientes...

Nous avons voulu en discuter, à partir de l’expérience, du vécu de femmes, expériences et vécu qui se sont révélés assez différents. Le but de ce débat n ’est pas d’apporter une réponse, encore moins « une ligne politique » en la matière. Si nous avions une revendication à formuler, ce serait l’exigence du libre choix des femmes, avec les conditions matérielles qui en découlent.

Hélène, Claire et Frédérique ont vécu un accouchement, Françoise est enceinte.

• On parle de plus en plus de l’accouchement à domicile. Celui-ci est couramment pratiqué dans les pays Scandinaves et aux Pays-Bas.

— Hélène — Je n’ai pas l’expérience mais je suis plutôt pour. On objecte toujours les risques. Or, il n’y a que 5 à 10 % d’accouchements à problèmes. Pour plus de la moitié d’entre eux, on le sait avant. Pour les autres, on a généralement le temps d’arriver à l’hôpital si une complication survient. 50 % des Hollandaises accouchent à la maison. Pourquoi pas en France ? Au nom de risques que l’on exagère, on infantilise les femmes, on les attache sur un lit avec un monitoring, on en fait des malades alors que l’accouchement est un acte naturel.

— Claire — Personnellement, je suis contre l’accouchement à la maison. Cela se pratique, il est vrai, dans certains pays étrangers. Mais la surveillance de grossesse y est beaucoup plus développée (douze à quinze visites en moyenne en Hollande). Elle est faite par les sages-femmes qui accouchent ensuite les femmes et non pas comme en France par des gynécologues qu’on ne revoit que s’il y a un problème. De petits centres de santé existent sur les quartiers et des ambulances tournent en permanence, prêtes à intervenir. De plus, des aides-familiales viennent dans la famille après l’accouchement. Il n’y a rien de tout cela en France où l’accouchement à domicile présenterait beaucoup de risques, surtout pour l’enfant.

— Frédérique — Je suis d’accord avec Claire. Par expérience personnelle d’abord. Mon enfant est là à cause de ce que certains appellent l’hypermédicalisa-tion. Une échographie à quatre semaines de grossesse a permis de découvrir un problème qui aurait entraîné, dans le meilleur des cas, un avortement ; une opération en micro-chirurgie, qu’on ne faisait pas il y a dix ans, m’a permis de le garder. Mon accouchement s’est terminé par une césarienne.

De plus, je trouve suspecte cette idée de retour à domicile en période d’austérité, de réduction des budgets sociaux. Il ne faut pas oublier non plus que pour beaucoup de femmes, huit jours d’hôpital sont huit jours de repos. Combien de femmes referaient la vaisselle le lendemain de l’accouchement ?

Enfin, l’argument rousseauiste sur la nature est peu convaincant. Depuis quand la nature est-elle bonne ?

— Hélène — Des millions de femmes accouchent chaque jour, la plupart sans le secours des médecins. Notre corps est tout de même programmé pour... Le transfert à l’hôpital, lieu pour les malades, devrait être l’exception quand il y a une complication ou pour celle qui le souhaite.

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Qui fait l'accouchement ?

Qui fait l'accouchement ?

• Que pensez-vous des diverses méthodes « naturelles » aujourd’hui prônées?

— Françoise — Je crois qu’il faut différencier les méthodes en elles-mêmes et le discours fait autour. Certains propos sont scandaleux : la mère est rendue responsable de la souffrance de l’enfant, on la culpabilise. On transforme son accouchement en performance plus ou moins réussie. Celle qui vit mal son accouchement, dans certaines cliniques, a un sentiment d’échec ; on ne l’a pas préparée aux risques. Ces mêmes cliniques sont parfois sous-équipées (manque de monitoring, par exemple, sans doute pour raisons financières), cela ne me semble pas sécurisant. En revanche, certaines techniques sont bonnes : la chaise pour accoucher assise par exemple.

— Claire — C’est vrai qu’un certain discours est scandaleux. Je n’aime pas vraiment non plus les références aux philosophies asiatiques. Dans la méthode de Leboyer, je suis d’accord avec le bain du bébé, le fait de le poser sur le ventre de la mère (cela se fait maintenant partout). Supprimer tout bruit me semble sans intérêt : le fœtus en entend beaucoup plus dans sa vie intra-utérine. L’obscurité présente des risques : on peut mal voir si l’enfant a un problème. « L’ASD », je trouve ça bien, rassurant, neutralisant certaines angoisses. Le yoga, je crois que ça peut être utile. Accoucher accroupie, c’est sans doute mieux pour la femme, mais la sage-femme se rend moins compte de ce qui se passe.

— Frédérique — Ce qui me gêne, avec Leboyer ou d’autres méthodes, c’est l’aspect normatif. Une femme « normale » ne doit pas avoir mal, doit vivre son accouchement dans la joie... Or, chacune arrive à l’accouchement avec son histoire personnelle, ses fantasmes et pourquoi pas, une physiologie différente. Nous n’avons pas toutes la même largeur de bassin ni la même capacité de contractions utérines ! On occulte tout cela au nom d’une idéologie finalement rétrograde : « les femmes sont faites pour la maternité ».

• Alors, la douleur, mythe ou réalité ?

— Claire — Personnellement, j’ai souffert. En plus, ma péridurale n’a pas marché et j’ai eu un moment de panique. Heureusement que la sage-femme n’a pas négligé la souffrance et m’a aidée. C’est très difficile, dans la douleur, de distinguer ce qui est psychologique et ce qui ne l’est pas. Pour la même intensité de contraction, la sensation ressentie varie énormément. Avant l’accouchement, j’étais un peu angoissée, et surtout, l’angoisse diminuait progressivement, car j’étais très impatiente que l’enfant soit là. Si j’avais peur, c’était pour lui : accident, anormalité... On a failli me faire une césarienne, et là j’ai eu l’impression de dépossession : je voulais vivre mon accouchement ; c’est un moment extraordinaire.

— Frédérique — Je n’étais pas très angoissée pendant la grossesse ; en revanche, pendant les vingt-quatre heures de contractions inefficaces, je me suis dit à plusieurs reprises que je n’allais pas en réchapper... et j’ai accueilli la césarienne avec enthousiasme ! Je trouve scandaleux qu’en 1980, avec les progrès actuels de la médecine, nous accouchions, au point ae vue de la douleur, à peu près comme nos 18 grand-mères. Du moins, était-on moins hypocrite avec elles ; elles savaient qu’elles allaient souffrir, et beaucoup souffrir. La seule méthode qui supprime vraiment la douleur au moment où elle est la plus aiguë, la péridurale, est pratiquée dans très peu de maternités. Dans la plupart des hôpitaux, il n’y a pas d’anesthésistes attachés spécialement à la maternité ; il ne faut pas tomber sur le jour où il y a un accident de la route ! Réclamer le moindre aménagement, c’est du confort... L’exemple des prépartum que personne ne songe à insonoriser est révélateur. Entendre pendant des heures une autre femme hurler n’a rien de réconfortant !

— Claire — Les places en maternité sont inférieures aux besoins de la population. A certaines périodes, il y a un engorgement total, surtout en région parisienne. Les femmes commencent leur accouchement dans les couloirs ou dans une ambulance qui leur cherche une place.

— Hélène — Elles ne seraient pas mieux chez elles que dans l’ambulance ? Personnellement, j’ai accouché en piscine, pratiquement sans douleur. La position accroupie, le milieu aqueux sont bien plus favorables ; j’ai eu l’impression de maîtriser mon accouchement du début à la fin, d’en être responsable. C’est un moment unique, un des plus forts de la vie. C’est pourquoi, je suis contre la péridura- dossier le qui dessaisit la femme de son corps, la rend dépendante des médecins.

— Françoise — On devrait pouvoir choisir son hôpital et sa méthode d’accouchement. Pour la douleur, je dois dire que je suis un peu angoissée : toutes les femmes que je connais ont souffert ; il paraît qu’il y en a 10 à 15 % qui ne souffrent pas. Je suis heureuse d’avoir un enfant, mais je n’ai pas très envie de vivre l’accouchement. J’ai les fantasmes habituels : déchirement, aspect irrémédiable (« il va falloir qu’il sorte »), peur de l’anormalité du bébé... Je veux une péridurale !

• Et la présence du père ?

— Claire — Je suis pour, évidemment, et cela a été très important pour moi. Mais je ne crois pas qu’il faut le forcer s’il ne veut pas -. il communique sa panique.

— Françoise — Je ne suis pas d’accord. Nous aussi, nous avons peur de la souffrance, du sang ; ils peuvent bien assumer comme nous.

• La grossesse, moment privilégié, handicap, période exécrable ?

— Françoise — Je n’aime pas beaucoup cet état. Je suis inquiète à l’idée de la déformation du corps. Je n’aime pas non plus l’image qu’il faut donner aux gens : heureuse, épanouie... et « pensant à l’enfant » (ne pas boire, ne pas s’énerver, etc.).

— Claire — Je n’ai rien changé, mais le regard d’autrui est étonnant. Subitement, on a de la valeur, les gens se lèvent dans le métro. J’avais hâte d’accoucher pour récupérer mon corps. En plus, il s’est trouvé que j’ai dû travailler plus longtemps qu’il n’était raisonnable ; je faisais un stage, et c’était cela ou perdre une année. J’étais épuisée.

Carte postale de la maternité des Lilas

Une autre chose m’a frappée : l’exploitation commerciale de la grossesse. On ne trouve pas de robes spéciales dans les supermarchés mais seulement dans les magasins spécialisés où elles atteignent 400 F. On persuade les gens qu’une masse d’objets sont indispensables (table à langer, etc.).

— Frédérique — J’ai plutôt bien vécu la grossesse. C’est vrai que le regard d’autrui fait que l’on ne peut pas oublier que l’on est enceinte, l’attitude des gens (des hommes) est très contrastée : du respect à l’injure obscène, de la désexualisation à une fascination plutôt désagréable... J’avais une impression de dédoublement : cette femme enceinte dont on parlait, ce n’était pas moi.

— Claire — Sur la question du congé de maternité, je pense qu’il devrait être augmenté avant l’accouchement ; il y aurait moins de prématurés. Après l’accouchement, j’étais épuisée et j’ai mis plus d’un mois et demi à me remettre. Il faut réfléchir à un congé de paternité. Pendant le congé de la mère ou après, mais cela provoquerait une réelle remise en cause des rôles traditionnels. Avec un bébé qui vient de naître, je me sens enfermée, bloquée. Mon copain qui prend un congé de maladie pour militer n’assume pas d’en prendre un pour garder le bébé. Il n’est pas le seul !

— Frédérique — Je suis plutôt contre l’allongement du congé de maternité actuel, surtout dans cette période de renvoi des femmes au foyer ou de promotion du temps partiel. C’est l’enfermement. Néanmoins, on peut comprendre que pour beaucoup de femmes, aux conditions de travail pénibles, ce soit séduisant. Le congé de paternité est une revendication beaucoup plus intéressante : elle induit un nouveau rapport des hommes au travail, à l’absentéisme et à la prise en charge des enfants.

Propos recueillis par Frédérique Vinteuil

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