Les jours de fête, la tradition veut qu on affiche ses bonnes intentions. Le 8 Mars 1983, même s’il fut célébré par le gouvernement de façon beaucoup plus discrète que l ’année passée, n ’a pas échappé à cette règle, et nous avons eu droit à notre lot de déclarations réconfortantes : Yvette Roudy et Pierre Mauroy nous ont assuré en commun que l’emploi, « angoisse des Françaises en période de crise », constituerait la principale préoccupation du gouvernement en 1983. Mauroy a même précisé : « Nous entendons faire respecter le droit au travail pour chaque homme et chaque femme. Les men -talités doivent évoluer. Le salaire de la femme est encore trop souvent consi -20 déré comme un salaire d'appoint. On oublie qu’une femme a droit au travail et à l’indépendance économique, quel que soit son statut familial. » Que pourrions -nous ajouter à cela ?
Las ! Les lendemains de fête sont souvent difficiles ! Quelques jours plus tard, le même Pierre Mauroy rendait public le nouveau plan d’austérité draconien adopté par le gouvernement, et dont l’une des conséquences va être à très court terme l’aggravation de la situation de l’emploi... Les experts prévoient déjà une augmentation de 200 000 chômeurs dans les six prochains mois !
Nous voilà donc renvoyées à cette angoisse dont Mauroy avait semblé faire grand cas le 8 Mars dernier... Mais non, attendez ! Le gouvernement a bien une solution : pour lutter contre le chômage, il n’y a qu ’à partager le travail, c’est-à-dire développer le temps partiel. C’est en tout cas ce qu’a proposé le Premier ministre aux députés socialistes, lors de leur réunion du 31 mars, au cours de laquelle furent examinés les thèmes d’action pour les mois à venir. P. Mauroy a souhaité qu’une discussion s’engage sur cette forme d’emploi, et notamment sur les points suivants : « employeurs tenus ou incités à accepter les demandes individuelles de travail à temps partiel ; promotion des horaires collectifs à temps partiel (1) ».
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La question du temps partiel n ’est pas nouvelle. Elle a déjà été abordée plus d’une fois dans ces colonnes. Mais ce qui est en cause aujourd’hui, on le voit avec ces déclarations, c’est sa généralisation, sa systématisation (2). Si l’on rapproche cela des mesures natalistes, examinées dans les pages précédentes, on voit apparaître la cohérence d ’ une politique qui ne peut qu ’in -quiéter toutes celles (et ceux) qui luttent pour les droits et la libération des femmes : une politique de renvoi — partiel mais massif — des femmes au foyer en temps de crise.
A dire vrai, le temps partiel n’est qu’une modalité, parmi d’autres, de ce fameux « partage du travail », objectif prioritaire aujourd’hui de tous ceux qui cherchent à gérer la crise. Le problème est simple : il s’agit de réduire le temps de travail pour diminuer le chômage, ou du moins éviter son augmentation. Mais, bien sûr, sans toucher aux profits patronaux : partager le travail signifie donc partager les revenus, et aussi ajuster le plus possible les effectifs aux besoins de la production, et permettre une utilisation plus efficace des équipements.
A partir de là, de multiples combinaisons sont envisageables (passage aux 35 heures sans compensation salariale, horaires variables, temps partiel, congés sans solde, horaire annuel et non plus hebdomadaire, etc.), et cela fait l’objet de très sérieuses recherches, en particulier dans les commissions de préparation du 9e Plan (3). Recherche dont un article récent, en première page du journal le Monde, résume bien la philosophie : « Dans un temps de disette financière, il faut tirer le meilleur parti de la ressource humaine. [...] Tant qu’on ne retrouvera pas les conditions conjoncturelles d’une croissance économique plus forte, la seule variable sur laquelle on pourra jouer sera celle de la durée du travail (4) ».
Les stratégies du temps de travail
Mais parmi toutes les formes de réduction du temps de travail envisagées, la préférence du CNPF va au développement du temps partiel (5). C’est dans cette direction également que le gouvernement semble vouloir s’orienter, comme on l’a vu plus haut. Pourquoi cette préférence ?
[dossier
C’est la question à laquelle il convient de répondre, en premier lieu.
Les chantres du « partage du travail » savent bien qu’ils s’attaquent à une tâche difficile : faire accepter aux travailleurs, à une échelle de masse, une réduction du temps du travail qui s’accompagne automatiquement d’une diminution de salaire. On se souvient que les premières grèves du septennat de Mitterrand éclatèrent sur cette question, pour obtenir la compensation intégrale des salaires lors du passage aux 39 heures, et que le président lui-même dut arbitrer dans ce sens. Toute réduction plus significative (des horaires et des salaires) risque donc de provoquer une nouvelle levée de boucliers chez les travailleurs. Et l’on aura beau leur chanter les louanges du temps libre et de la société du « temps choisi » (par opposition à celle du « temps contraint » dans laquelle nous vivons depuis le début de l’ère industrielle), on aura beau stigmatiser les « égoïsmes installés » et les « replis frileux sur le statu quo », la grande majorité des travailleurs hésiteront encore longtemps avant de renverser les priorités dans « l’arbitrage salaire-durée du travail », comme on veut les y convier. Surtout en ces périodes où, de plan de rigueur en plan d’austérité, le pouvoir d’achat est de plus en plus mis à mal, la défense du niveau de vie reste essentielle pour beaucoup.
Mais tout espoir n’est pas perdu pour nos experts en temps de travail, car ils ont découvert que « les modalités de la solution varient beaucoup selon les individus et selon leur sexe notamment ». Pour eux, la priorité accordée au temps libre plutôt qu’au revenu serait la marque « des valeurs et de la culture féminines » (6). Voilà donc désignées les cibles privilégiées de toute stratégie du temps de travail ! Nous reviendrons plus loin sur cet argument d’une prétendue « nature féminine ». Pour l’instant, contentons-nous de remarquer que ce n’est certainement pas un hasard si l’ouvrage Les 35 Heures et l’emploi (auquel le ministre de l’Emploi a donné sa caution en signant une post-face) se termine par la publication d’un « point de vue patronal » sur l’aménagement du temps de travail, et si ce point de vue consiste en un vibrant plaidoyer en faveur du développement rapide du temps partiel, « seule issue réaliste ».
Tout aussi réaliste est la description de la solution que préconise ce représentant du patronat : « Un concept totalement nouveau est apparu : découper le travail verticalement dans le temps, en permettant à plusieurs travailleurs de se succéder à un même poste. Une telle division par “modules” permet une substitution instantanée en cas d’absence. Cette approche permet de réduire le temps de travail, tout en augmentant le travail des machines (7) ». Voilà qui remet à leur juste place toutes les explications lyriques sur le temps prétendument « choisi »... Et il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là d’un simple point de vue personnel. Ce type d’« horaire modulaire » est déjà expérimenté dans plusieurs entreprises (EDF, Etablissements Gautier, hypermarchés) et dans chacune d’elles, selon l’auteur, « les 21 espoirs fondés sont confirmés ». C’est le même principe qui est mis en place à l’usine Peugeot de Sochaux : le partage d’un poste entre deux travailleuses à mi-temps (8).
Exemples encore relativement isolés, mais dont la signification ne doit pas nous échapper : comme l’explique très clairement l’article du Monde déjà cité, les patrons qui se lancent dans de telles expériences servent de « poissons-pilotes » pour les mesures gouvernementales :
« Rien de tel, conclut l’auteur de l’article, que la réussite pour faire essaimer des messages nouveaux. »
Nous voilà bien loin de la présentation habituelle du temps partiel comme « réponse à l’attente des femmes ». Non pas qu’il faille nier celle-ci ; il est vrai que les femmes sont dans l’ensemble plus sensibles à la réduction du temps de travail : non « par nature », bien plutôt à cause des multiples contraintes qui pèsent sur elles.
Mais il ne faudrait pas, au nom de cette « demande des femmes », refuser de voir quels sont les véritables intérêts en jeu dans le développement massif du temps partiel. Ce sont ceux du patronat, qui s’appuie sur les difficultés des femmes à concilier travail salarié et charges familiales — et sur l’idée bien ancrée que le salaire féminin n’est qu’un salaire d’appoint — pour adapter cette main-d’œuvre à ses impératifs de production, rentabili-
Les poissons-pilotes du patronat
Derrière les discours, la réalité des chiffres
• En mars 1982, le temps partiel concernait 4,7 96 des salariés du public et du privé ainsi répartis: 1 107 000 femmes, soit 15,7 96 des femmes salariées et 206 000 hommes, soit 1,9 96 des hommes salariés. Le taux des femmes salariées travaillant à temps partiel était respectivement de 16,7 96 dans les entreprises du privé, et de 14,3 96 dans le secteur public (à ces chiffres s’ajoutent près de 300 000 femmes non salariées à temps partiel : essentiellement des « aides-familiales », c’est-à-dire épouses ou filles d’agriculteurs, de commerçants, d’artisans, travaillant dans la petite entreprise familiale).
• Comparativement à d’autres pays européens, cette forme d’emploi n’est pas encore très développée en France (en Grande-Bretagne et au Danemark, le temps partiel concerne 40 96 de la main-d’œuvre féminine). Mais la progression est nette et continue, et s’accélère ces dernières années : elle est de plus de 20 96 depuis 1975. Si l’on ne considère que les femmes salariées, le nombre de celles qui travaillent à temps partiel a augmenté de 7 96 en un an, entre mars 1981 et avril 1982.
• Dans le secteur privé, les taux de travail à temps partiel les plus élevés se rencontrent dans le commerce ou les établissements de service :
— 24 96 dans le commerce de détail alimentaire ;
— 17 % dans le commerce non alimentaire ;
— 1 8 96 dans l’hôtellerie-restaura-tion -,
— 38 96 dans les établissements de nettoyage-entretien ;
— pourcentages élevés également dans la coiffure, les laveries, et dans les entreprises de transport.
Tous ces secteurs ont comme particularité commune un rythme d’activité irrégulier, soumis aux contraintes des relations avec le public : le temps partiel permet alors d’adapter le rythme de travail des salariés au rythme de l’activité des établissements. Très souvent, dans ces secteurs, les seules offres d’emploi ne sont plus désormais que des offres d’emploi à temps partiel (par exemple, dans les grands magasins et les hypermarchés, embauche de vendeuses pour quelques heures par semaine seulement, correspondant aux heures et jours de pointe).
• Dans l’industrie, le temps partiel est encore peu développé (3,9 96 des femmes salariées). Mais c’est la solution vers laquelle se tournent de plus en plus de patrons pour diminuer leur main-d’œuvre tout en évitant les licenciements. Avec une préférence pour les formules de partage des emplois entre deux ou trois salariés à temps partiel.
• Dans le secteur public, l’Etat encourage le développement rapide du temps partiel poue permettre le dégagement de postes libres à offrir aux chômeurs. En même temps, il cherche à faire jouer aux administrations publiques un rôle pilote en matière d’organisation du temps de travail.
• Tous ces chiffres parlent d’eux-mêmes : le temps partiel s’est développé et se développera avant tout là où il répond à un besoin de l’employeur. Il est donc largement abusif, voire mystificateur, de parler de temps « choisi ».
ser au maximum ses machines et son capital, et surexploiter ainsi les travailleuses.
Le temps partiel n’est pas un privilège
A ne voir dans le temps partiel que l’aspect « solution aux problèmes des femmes », on risque aussi d’oublier toutes les conséquences d’une généralisation de cette forme de travail. A commencer par l’accentuation de toutes les caractéristiques négatives de l’emploi des femmes : celles-ci sont déjà sous-payées et sous-qualifiées au départ ; celles qui accepteront un temps partiel se verront à plus forte raison exclues de toute possibilité de promotion ou de formation ! A horaire partiel, salaire partiel, bien sûr, mais aussi perte de la plupart des primes, sans parler de celle probable de nombreux avantages sociaux. Et par contre, augmentation du rendement, car le plus souvent c’est le même travail qui reste à faire en moins de temps ; c’est aussi la chasse aux pauses, aux temps morts, etc. Combien de patrons ne se vantent-ils pas d’avoir pu ainsi diminuer le taux d’absentéisme ? Le temps partiel, c’est encore la marginalisation des femmes qui y ont recours par rapport aux autres travailleurs de l’entreprise, et un facteur supplémentaire de division du personnel.
Tout oela, c’est déjà payer bien cher 22 les prétendus avantages du temps partiel.
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Mais ce n’est pas tout. C’est à juste titre que l’on a pu parler des pièges du temps partiel : car son développement contribue à pérenniser la situation qui est à son origine, et ne peut que retarder la solution des problèmes qu’il est censé résoudre. On connaît bien toutes les raisons qui poussent les travailleuses, individuellement, à recourir au temps partiel. L’absence d’équipements collectifs suffisamment nombreux et de réel partage des tâches à la maison fait reposer presque exclusivement sur elles le soin des enfants et les tâches domestiques. Et parler de la « double journée » des femmes qui exercent un emploi n’a rien d’une figure de style : les enquêtes de l’INSEE montrent qu’entre la maison et le bureau ou l’usine, elles accomplissent 70, voire 80 heures de travail par semaine ! On sait aussi qu’il n’y a pas de jour férié pour le travail domestique, et que même le temps considéré comme libre l’est rarement complètement : quelle est la mère qui, tout en essayant de se reposer, de lire, de regarder la télé... — bref, de s’occuper un peu d’elle-même — ne garde un oeil vigilant sur les activités des chers bambins ? Quant aux hommes, les mêmes enquêtes nous apprennent — disons plutôt nous confirment — que leur participation aux tâches ménagères n’est guère plus élevée quand les femmes travaillent que quand elles restent au foyer. En un an, la part qu’ils prennent quotidiennement à ces tâches aurait augmenté... d’une minute !
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C’est un piège
Dans de telles conditions, et faute de réduction massive du temps de travail pour tout le monde, on comprend que plus d’une femme voit dans le temps partiel une possibilité d’aménager cette double journée de travail, de rendre ces contraintes plus supportables. Mais à partir du moment où elles travaillent à temps partiel, les femmes peuvent-elles espérer des hommes une participation aux tâches domestiques, s’ils ne l’accordaient déjà pas quand elles étaient à temps complet ? Peut-on attendre du gouvernement un développement des crèches et des garderies, si celui-ci constate que, finalement, avec le système du mercredi libre, tout s’arrange ? Enfin, le développement du temps partiel s’oppose à la réduction générale du temps de travail pour toutes et tous, puisqu’il permet au patronat de répondre à toute revendication : « Vous voulez une baisse des horaires ? Mais, payez -la vous ! »
Bien d’autres raisons encore expliquent le recours au temps partiel. Les femmes, chacun le sait, sont censées être avant tout mères et épouses : c’est leur rôle social fondamental. Si elles travaillent à l’extérieur, ce ne peut être qu’une activité secondaire, et leur salaire ne sera qu’un salaire d’appoint. De là, les salaires féminins très inférieurs à ceux des hommes. Et donc, plus facilement amputables quand, dans les couples, des problèmes de choix se posent (par exemple entre le mercredi libre et le prix d’une journée de gardienne à domicile pour les enfants). Le choix est d’autant plus facile à faire que, bien souvent, les femmes « investissent » beaucoup moins que les hommes dans leur travail : elles n’ont pas été élevées, comme les garçons, dans l’idée que le travail professionnel serait leur lieu de réalisation principal, on leur a appris au contraire que c’est dans la réussite de leur « foyer » qu’elles trouveraient leur plein épanouissement... Sans compter que le lot de bien des travailleuses, ce sont les boulots inintéressants, répétitifs, fatigants, etc.
Autant d’éléments qui entrent en jeu dans le choix du temps partiel (et qui expliquent, a contrario, que la proportion des femmes travaillant à temps partiel diminue quand le niveau de qualification augmente). Mais là aussi, ce qui se présente comme un remède laisse en fait le mal entier, quand il ne l’aggrave pas : un salaire partiellement amputé sera encore plus considéré comme un salaire d’appoint. Les femmes seront d’autant moins portées à trouver de l’intérêt à leur travail qu’elles s’y considéreront comme « de passage », et s’y sentiront marginalisées par rapport aux autres travailleurs à temps plein. Et les employeurs se garderont bien de confier à des temps partiels les tâches les plus intéressantes ou celles qui supposent une certaine marge de responsabilité.
Bien évidemment, ce n’est pas chaque femme qui pourra, de façon isolée, briser ce cercle vicieux. La solution à tous ces problèmes ne peut être que collective : elle passe par la lutte pour la baisse massive du temps de travail pour tout le monde, par la création d’équipements collectifs de qualité et en nombre suffisant. Elle passe tout autant par la lutte sur le front idéologique, pour imposer un réel partage des tâches entre hommes et femmes, et une autre conception de la place' des femmes dans la société et la famille.
Sacrifier les femmes à la crise ?
Mais si l’on comprend que beaucoup de femmes, en l’absence de toute solution immédiate, aient recours au temps partiel, on ne peut que s’inquiéter de voir certaines forces, qu’on croyait jusqu’ici opposées à toute forme de précarisation du travail féminin, joindre aujourd’hui leurs voix au chœur de ceux qui n’en finissent pas de chanter les charmes du temps partiel.
Du côté des partis au gouvernement, le revirement a été rapide : du vote contre les lois facilitant le développement du temps partiel, en janvier 1981, sous le règne de Giscard, des déclarations du candidat Mitterrand contre oe qu’il consi- dérait alors comme « l’organisation du chômage partiel », on est passé dès mars 1982 à l’adoption par le gouvernement de gauche de nouvelles ordonnances sur le temps partiel, qui apportent bien quelques garanties aux salarié(e)s, mais sont muettes sur beaucoup d’autres exigences défendues jusque-là par le PC et le PS (par exemple celle du retour automatique au temps complet à la demande des salariés, ou celle de quotas maximum dans chaque entreprise). Tout cela n’a rien d’ étonnant : le gouvernement a choisi de capituler devant les exigences du patronat et de multiplier les concessions. Les fem-
La législation sur le temps partiel
Décembre 1980 janvier 1981
1981: le gouvernement Giscard-Barre fait voter en urgence par le Parlement deux lois sur le temps partiel, l’une pour le privé, l’autre pour la Fonction publique. Il s’agit d’assouplir la législation pour permettre au patronat de développer cette forme de travail et de rattraper son retard sur les pays voisins en la matière. Désormais, grâce à la limitation des charges et obligations patronales, deux mi-temps ne reviendront pas plus cher qu’un temps plein.
Mars 1982
: le gouvernement Mauroy adopte deux nouvelles ordonnances sur le temps partiel, dont l’objectif proclamé est de renforcer les garanties individuelles des salarié(e)s à temps partiel. Qu’en est-il ?
Ce qui change
— Les droits sociaux sont les mêmes que pour les travailleurs à temps plein.
— Le refus de travailler à temps partiel ne peut être un motif de licenciement.
— Tout salarié effectuant plus de 15 heures par semaine compte pour le calcul des effectifs dans l’entreprise.
Ce qui reste
— Le retour au temps complet n’est pas automatique, sur simple demande du salarié.
— L’ordonnance ne fixe aucun quota maximum de travailleurs à temps partiel par entreprise.
— Ni droit de veto des CE, ni contrôle syndical sur les embauches à temps partiel.
— Les heures complémentaires n’impliquent pas de majoration de salaire, à la différence des heures supplémentaires des travailleurs à temps plein. ~ Le calcul des pensions de retraite se fait au prorata du temps travaillé.
dossier mes, une fois encore, sont les premières sacrifiées sur l’autel de la crise !
Du côté des syndicats, la CGT maintient sa position de refus du temps partiel, avec des arguments proches de ceux évoqués plus haut. Mais force est de remarquer sa très grande discrétion au moment de l’adoption des ordonnances de 1982. Solidarité gouvernementale oblige ! Remarquable, de même, son absence de toute proposition d’action, sur les 35 heures comme sur les équipements collectifs...
La position actuelle de la CFDT a, au moins, le mérite de la cohérence : à l’heure du recentrage, plus question de dénoncer le temps partiel. On n’y voit plus que « la réponse à une attente pour organiser sa semaine autrement, avoir d’autres activités », un choix offert à tous et toutes. Un article récent (9) parle même de « stimuler » la création d’emplois à temps partiel ! Voilà où mène la stratégie d’« accompagnement de la crise » prônée par Maire et consorts. Inutile de préciser que cela ne fait pas forcément l’affaire des syndiquées de la CFDT...
Mais les recentrages n’affectent pas que les syndicats. Ils touchent aussi certains courants à l’intérieur même du mouvement féministe, qui viennent aujourd’hui nous expliquer que lutter contre le temps partiel et pour le droit au travail des femmes, c’est vouloir « imposer » à celles-ci un modèle de libération qui va à l’encontre de leurs besoins et nie le « droit à la différence ». Pour plus de détails sur cette nouvelle conception du temps partiel comme élément de « subversion » du système patriarcal et capitaliste, nous renvoyons à l’article du précédent numéro des Cahiers qui lui était consacré (10).
Tous ces discours prétendent s’appuyer sur le « réalisme » et sur la « demande » des femmes. Mais en refusant de défendre le droit de toutes les femmes à un emploi stable et entier, on prépare des lendemains où le seul choix qui leur restera sera entre le temps partiel et le chômage (ce qui est déjà le cas d’un bon nombre !). Qu’ils se revendiquent du droit à la différence ou du partage du travail, ces discours ne sont en fait que des variantes d’une même volonté réformiste d’adaptation à la crise. Dès que celle-ci pointe son nez, le travail des femmes devient un luxe, auxquelles elles devraient renoncer, au moins partiellement, au profit des hommes, dont le droit à l’emploi est, lui, reconnu comme un droit vital.
Mais malgré tous ces donneurs de conseils, les femmes s’entêtent à vouloir continuer de travailler. C’est ce que montrent les statistiques de l’emploi : malgré la crise, on n’assiste pas à un reflux des femmes hors du marché du travail (au contraire, le taux d’activité féminin aurait même continué à augmenter de mars 1981 à avril-mai 1982, passant de 65,5 % à 67,4 % !). Si les offres d’emploi à temps partiel suscitent toujours de nombreuses candidatures, cela ne signifie pas forcément qu’il y a une demande massive pour cette forme d’emploi : c’est que les chômeuses ou les femmes au foyer désireuses de travailler n’ont le plus souvent pas d’autres propositions, et que tout leur paraît préférable au chômage et à l’enfermement complet au foyer. A l’inverse, les travailleuses qui, faute de crèches, de garderies, de partage des tâches, etc., ont recours au temps partiel, manifestent par là leur refus de la solution classique autrefois : le retour au foyer pour élever les enfants.
Tout cela manifeste clairement le développement d’un nouveau rapport des femmes au travail : elles ont pris conscience de leur droit à l’emploi et de la nécessité de leur indépendance économique. Mais c’est un acquis que, plus que jamais, il va nous falloir défendre, face à toutes les tentatives de remise en cause d’ampleur qui s’annoncent.
Anne-Marie Granger
Notes
- 1. «Le Monde » du 2 avril 1983.
- 2. Il y a lieu de s’interroger sur cette notion nouvelle d’«horaires collectifs » à temps partiel : jusque-là — et c’était une des garanties minimum — le temps partiel n’était présenté que sous forme de contrat individuel.
- 3. Deux des membres de ces commissions viennent de publier un tableau très complet de l’ensemble des solutions envisagées : il s’agit de l’ouvrage de Yves Ba-rou et Jacques Rigaudiat, «les 35 Heures et l’emploi » (édité par la «Documentation française » en 1982). Celui-ci constitue une excellente illustration de l’enjeu des débats en cours autour de la diminution du temps de travail. Il résume en même temps parfaitement l’orientation du courant rocardien.
- 4. Article de Pierre Drouin : «La stratégie du temps de travail » dans «le Monde » du 2 avril 1983.
- 5. Cf. les articles de la rubrique «Conjoncture » dans «le Monde » du 26 janvier, du 18 et du 25 février 1983.
- 6. «Les 35 Heures et l’emploi », p. 239.
- 7. «Les 35 Heures et l’emploi», p. 277-279.
- 8. Voir à ce sujet l’article paru dans le précédent numéro des «Cahiers du féminisme », n° 23 : «Peugeot-Sochaux à l’avant-garde ».
- 9. «CFDT-Aujourd’hui », mars, avril 1983.
- 10. «Temps partiel : marge de liberté ? » in «Cahiers du féminisme » n° 23.