En Tunisie, le 8 mars 1982 avait déjà été marqué par une multitude d’initiatives féministes (débats publics, conférences, tables rondes). Au printemps dernier, dans la foulée, une campagne contre les violences faites aux femmes avait rencontré un large écho ; et ce sont des femmes qui ont pris l’initiative de manifester devant les locaux de la Ligue arabe à Tunis pour protester contre l’invasion sioniste au Liban, l’été dernier. Cette année encore, comme le montre le compte-rendu qui nous est parvenu, de très nombreuses initiatives diversifiées ont été organisées à l’occasion de la journée internationale des femmes. Bien sûr, il est impossible de comprendre de telles initiatives sans connaître les particularités de la Tunisie par différence avec les autres pays du Maghreb. Ainsi lorsqu’ en 1956 est proclamée l’indépendance, est promulgué un code de « statut personnel » relativement progressiste puisqu’il lui autorise le divorce judiciaire, interdit la polygamie et la répudiation.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les femmes tunisiennes constituent 25% de la population active, taux exceptionnel au Maghreb. D’une part, elles sont employées dans les services et comme domestiques (emploi traditionnel des femmes dans les pays sous-développés), d’autre part, elles sont insérées dans l’industrie surtout depuis 1972, date à laquelle fut promulguée une loi donnant toutes facilités aux firmes multinationales pour installer leurs filiales dans le pays. Depuis, les femmes sont entrées dans l’industrie de tranformation (textile, alimentation, mécanique, électronique) où elles peuvent constituer parfois jusqu’à 90% de la main-d’œuvre dans certaines usines.
Si Ton se rappelle enfin que la Tunisie connaît depuis cinq ans une montée très importante des luttes des travailleurs (particulièrement en 77-78), on comprend dès lors comment a pu progressivement s’exprimer une conscience féministe favorisée également par une importante scolarisation des femmes.
Le premier regroupement à voir le jour fut le Club culturel Tahar Haddad à Tunis qui regroupe essentiellement des intellectuelles et bénéficie d’une subvention officielle.
En 1982, après plusieurs tentatives, fut créée dans le cadre de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, la centrale syndicale unique, une commission femmes syndicale d’études. Les nombreuses luttes de femmes, le mouvement important de syndicalisation enregistré parmi les ouvrières travaillant pour les firmes étrangères ont en effet acculé la bureaucratie syndicale à reconnaître la légitimité d’une telle commission. . .
C’est dans ce contexte que doivent être situées les initiatives du 8 mars 1983.
CB
Du 6 mars au 1 8 mars inclus de très nombreuses initiatives à caractère féministe ont marqué la commémoration de la journée internationale de lutte des femmes. Le 6 mars d’abord, le Club Tahar Haddad organisa un débat à partir d’un exposé présentant la lutte des femmes boliviennes, l’expérience des comités de ménagères organisés par Domitila et relatée par elle dans son livre « Si on me donne la parole ». Pourquoi un débat sur un tel sujet ? C’est ce qui fut expliqué en introduction : « Le premier intérêt pour nous de ce livre a été de nous faire connaître un problème dont peu, avant Domitila, avaient parlé : la situation des femmes d’Amérique latine et leurs formes de luttes (...). Ce qui nous intéresse en deuxième lieu, c’est de découvrir à travers l’expérience des femmes de mineurs boliviens, les problèmes posés par la situation des femmes dans toute l’Amérique latine et par extension de savoir comment un mouvement de femmes pourrait s’y construire avec ou sans ces comités.
Sans anticiper, il vaut mieux nous donner quelques axes de réflexion, que nous avons voulu proches des questions qui se posent à nous aussi en Tunisie :
— Comment expliquer que les femmes d’Amérique latine qui subissent une oppression terrible, se mobilisent moins sur leurs propres problèmes, en tant que femmes qu’en Europe ou aux USA ? — Comment expliquer aussi que lorsqu’il y a mobilisation, ces femmes refusent en général de se définir comme féministes ? — Comment expliquer l’écart entre la pratique des femmes qui luttent quotidiennement contre le machisme et pour s’imposer en tant que femmes, et leur discours apparemment contradictoire puisqu’il s’avère être un rejet du féminisme et de tout ce qu’il implique ? » Le 8 mars lui-même, se déroula à la maison de la culture Ibn Khaldoum à Tunis une réunion publique à l’initiative de femmes sur le thème « femme, féminisme et recherche ». Le débat centré sur la question « quelle culture les femmes peuvent-elles faire émerger » fut animé par six femmes et rassembla 300 personnes environ. Repro- che fut fait aux exposantes de s’être exprimées en français... Ce fut le seul débat.
Où était donc le 8 mars, journée de lutte ? Le 8 mars toujours, le Parti communiste tunisien organisa une rencontre à Bizerte dont il rendit compte dans son hebdomadaire. Pour le P.C., le but de la rencontre était de rappeler l’origine historique de la journée du 8 mars, de souligner le type d’exploitation (économique et sexuelle) des femmes dans un système capitaliste et sous-développé et de rappeler que seule la société socialiste libérerait la femme puisque son droit au travail serait entier et reconnu. En conclusion l’accent fut mis sur la nécessité actuelle d’équipements collectifs, l’éducation des enfants incombant à la société toute entière.
L’initiative audacieuse du groupe femmes de la fac de médecine
Plus originale fut l’initiative organisée le 9 mars par le groupe femmes de la faculté de médecine. C’était une première à Tunis où jamais il n’y eut d’initiative de ce type dans une fac. Dès le matin, le groupe femmes auquel s’étaient jointes d’autres étudiantes avaient tapissé les murs de la faculté d’articles, de photos, de caricatures sur les thèmes suivants :
— la politique du planning familial, l’origine de l’oppression des femmes, l’image de la femme dans les média etc.
Cette exposition suscita des débats très vifs parmi les étudiants (à composition majoritairement masculine) de toutes appartenances politiques et idéologiques. Le groupe femmes dut essuyer des réactions qui allaient de l’agressivité pure et simple jusqu’à des attitudes plus « positives » en passant par le refus, l’étonnement et l’incrédulité face aux capacités d’initiatives des femmes. Tous les thèmes proposés par l’exposition furent débattus mais également la question du féminisme, de l’auto-organisation des femmes sans oublier... la place des femmes dans l’Islam ! L’après-midi, une avocate invitée à cette occasion, montra, à partir d’un exposé sur le code de statut personnel, que malgré les acquis indéniables octroyés aux femmes en Tunisie, elles étaient toujours maintenues dans une position d’infériorité et de dépendance vis-à-vis des hommes et de la société.
400 étudiant(e)s assistèrent à la discussion rendue houleuse par la présence massive des frères musulmans agressifs et fanatiques.
Malgré une préparation rendue difficile par le manque d’expérience et surtout par l’angoisse de devoir affronter des réactions violentes, le succès de l’initiative permit de montrer qu’il était possible de contrer la tendance intégriste particulièrement dangereuse pour les femmes et dont l’influence augmente à l’université.
Le pari à l’issue pourtant incertaine qu’une telle journée pourrait se dérouler sans plaie ni blessure ni sabotage, a été gagné. Un beau succès pour le groupe femmes né il y a un an à l’initiative de quelques étudiantes qui avaient fait signer à la fac une pétition qui circulait déjà à Tunis, dénonçant les violences faites aux femmes.
Des femmes du P.C. s’expriment...
Le 1 1 mars, ce fut au tour de la section de Tunis du parti communiste tunisien de tenir une réunion publique de soutien aux femmes palestiniennes. Une centaine de personnes put rentrer dans l’appartement où se tenait la réunion mais 200 personnes environ se pressaient dans le couloir et les escaliers. Beaucoup de bla-bla-bla culturel autour d’une cause lointaine qu’il est facile d’utiliser pour chauffer une foule mais rien de concret pour répondre aux préoccupations actuelles des femmes tunisiennes...
Bien plus intéressante fut la réunion organisée le 12 mars dans ce même appartement par les femmes du P.C. cette fois-ci !
L’assistance (200 personnes environ) était composée pour l’essentiel de militant(e)s du P.C. mais aussi de quelques femmes syndicalistes et des féministes du Club Tahar Haddad. Une femme du P.C. ouvrit la réunion par un exposé montrant le lien entre libération des femmes et transformation démocratique et progressiste de la société. Cette libération serait réalisée par des femmes du P.C. mais pas seulement.
A l’avant-garde de cette lutte, les femmes travailleuses dans le cadre d’une autoorganisation des femmes complémentaire aux luttes de l’ensemble des travailleurs. Fut montrée la contradiction entre le haut degré de participation des femmes à l’économie, aux mouvements sociaux, et le cadre officiel d’organisation étriqué qui leur était proposé dans l’U.N.F.T. (l’Union Nationale des Femmes Tunisiennes, organisation gouvernementale). Au centre du débat, la question suivante : faut-il « revitaliser », redonner un contenu de masse à un cadre ancien ou bien créer une structure nouvelle pour les femmes ?
Une autre femme du P.C. pose cette question après avoir souligné l’importance du Club Tahar Haddad et de la commission femmes de l’U.G.T.T. Dans ce débat où diverses positions s’exprimèrent plusieurs militantes prirent nettement position en faveur d’un mouvement autonome de femmes tout en rejetant l’idée d’entrer à l’U.N.F.T. Mais la majorité des intervenants souligna aussi les limites d’un club culturel à portée revendicative nulle ou d’une commission syndicale privée d’autonomie...
Le débat est ouvert. Tout le monde reconnut la nécessité de l’appronfondir. Le parti communiste organisa aussi une manifestation culturelle à Gabès. Le 8 mars fut encore marqué par bien d’autres initiatives et en particulier par l’initiative de la commission femmes de l’U.G.T.T. sur laquelle nous reviendrons une autre fois.
Pour conclure, nous ne voudrions pas oublier la décision prise par les organisatrices du débat au club Tahar Haddad et les femmes qui avaient participé à ce débat de se regrouper pour aller ensemble au restaurant, le soir (à Tunis, cela fait scandale !). Ce sont ainsi trente femmes qui ont fait irruption ensemble dans un restaurant le samedi soir. L’initiative fut renouvelée le dimanche midi et le dimanche soir une fête fut improvisée dans les locaux du Club, regroupant une cinquantaine de femmes.
Ainsi pour la première fois, se concrétisait, au-delà des débats le désir des femmes de se retrouver entre elles pour le plaisir. Un saut qualitatif donc. Cette pratique va-t-elle s’instaurer régulièrement ? A voir, à suivre !
Correspondante
UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens)