Le Salvador reste sous les feux de l’actualité. Une lutte armée se livre contre la dictature militaire appuyée par Reagan et ses va-t-en guerre. Un peuple tente d’y arracher sa liberté. Il nous a semblé important de nous pencher sur l ’histoire de cette lutte et d’y voir le rôle joué par les femmes. Nous tentons de tirer quelques premières leçons sur la place des femmes dans un processus de cette importance et d’en dégager les perspectives.
La montée du mouvement des masses dans presque tout le continent latino-américain, et en particulier au Pérou, en Argentine, au Chili, en Bolivie, repose des problèmes de stratégie politique très importants. Il apparaît d’ores et déjà que la révolution en Amérique latine emprunte le chemin du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala, où a déjà sonné son heure. Il nous importe de nous ranger aux premiers rangs de la solidarité avec ce processus révolutionnaire en analysant une dimension indispensable à l’accomplissement d’une révolution, la dimension femme.
Les femmes du Salvador représentent 53 % de la population, elles sont doublement exploitées et opprimées. En effet, au Salvador, les capacités des femmes sont sous-valorisées. La main-d’œuvre féminine est payée 25 % de moins que la main-d’œuvre masculine. Certaines usines nord-américaines (Texas Instruments, Maidei Form), dans les zones franches, n’emploient que des femmes célibataires de 18 à 25 ans, afin de s’assurer un taux de profit plus élevé. Et si jamais elles tombent enceintes, leur licenciement ne se fait pas longtemps attendre. A la campagne, dans les grandes plantations, elles n’ont un emploi que pour trois ou quatre mois par an, au moment des moissons de café et de coton. Travail sans contrat, ni garantie en cas de maladie, bien sûr. Les femmes, n’étant pas inscrites sur les listes du personnel, n’ont aucun droit au septième jour payé (le dimanche), ni à l’alimentation quotidienne *. Les travailleuses sont obligées d’aller au travail avec leurs enfants, vu le manque de crèches. Les femmes travailleuses, à la campagne ou à la ville, doivent continuer leur journée à la maison après leur journée de travail salarié (double journée de travail que nous connaissons bien).
Les femmes paysannes qui se rendent à la ville, à la recherche de meilleures conditions de vie, y arrivent généralement sans qualification, et donc ne trouvent quasiment pas de travail dans les usines, ce qui leur laisse peu de choix. Devenir :
7“ servantes : elles sont presque soumises à l’esclavage. Elles doivent vivre dans la utaison de leur patron où leurs horaires sont incontrôlables. Certaines n’ont une journée de libre que tous les huit ou quinze jours et doivent tout finir avant de pouvoir partir. Elles n’ont ni salaire établi, ni heures supplémentaires payées, ni couverture sociale (assistance médicale, droit à la retraite).
— Vendeuses à la sauvette : elles vivent en général dans les bidonvilles des grandes villes. Avec la fermeture des usines, beaucoup de familles salvadoriennes ne peuvent compter que sur ces revenus pour survivre. N’ayant personne à qui confier leurs enfants, elles partent dans les rues avec eux. Les plus grands aident et les plus petits restent des journées entières dans des cartons à la merci du temps et de la répression policière, car il est interdit de vendre dans la rue au Salvador, « cela enlaidit la ville », selon les autorités.
— La prostitution : autre moyen de survie.
Une vie quotidienne de misère et de soumission
Les problèmes sociaux du peuple sal-vadorien se répercutent avec une force assez tragique sur les femmes. Ainsi, les deux tiers des 60 96 d’analphabètes que compte le Salvador sont des femmes. Les conditions de santé sont déplorables. Selon les normes de l’OMS, le déficit sanitaire est de 98 %. 75 96 des enfants souffrent de malnutrition et le cap des cinq ans est un véritable sommet à atteindre pour les enfants des paysans et ouvriers, un pourcentage élevé d’enfants mouront de maladies infectieuses et contagieuses comme l’entérite et la diarrhée. Les contrôles de grossesse et l'assistance à l’accouchement sont plus que médiocres pour les femmes qui ne peuvent pas payer les cliniques privées. Il n’y a qu’une seule maternité à San Salvador, la capitale, et très peu dans le reste du pays. Le taux de mortalité maternelle dû au manque d’assistance à l’accouchement est très élevé.
Les familles salvadoriennes sont nombreuses (une moyenne de 6 à 10 enfants à la campagne). Certaines femmes doivent assumer seules la garde et l’entretien des enfants, quand leurs maris partent ou parce qu’ils les abandonnent. Les contraceptifs (exclusivement la pilule) ne sont connus que dans les zones urbaines et sont contrôlés et distribués par les « uni-dades de salud » (centres de santé), principalement administrés par des « volontaires nord-américaines ».
La femme du Salvador est éduquée au foyer, à l’école et dans la société à être soumise, dépendante des décisions du père, du frère et du mari. Elle doit se vouer à son foyer, servir l’homme. Mais on voit dans l’histoire du Salvador plusieurs tentatives de contestation de cette situation : luttes pour de meilleures conditions de travail, pour l’égalité des salaires, le droit à la maternité, à la dignité. Ainsi que des luttes contre l’analphabétisme et pour la démocratisation de l’enseignement. Toutes ces luttes au Salvador comme dans la majeure partie de l’Amérique latine, tiennent de l’héroïsme. En effet, chaque fois que les Salvadoriens se sont organisés pour défendre ou revendiquer leurs droits, la répression s’est abattue avec cruauté. Olga, dirigeante du Front de libération populaire en Europe, déclarait dans Antoinette-CGT (n° 195): « Chez nous c’est une question de vie ou de mort. Etre syndicaliste, c’est comme creuser sa tombe. »
Des luttes héroïques
L’histoire du Salvador est une histoire de tyrannies, mais aussi une histoire de luttes contre ces tyrannies, les femmes ont été partie prenante de ces luttes et plus particulièrement depuis les années trente, malgré le manque d’autonomie et le caractère parfois éphémère et spontané de leurs mobilisations.
• 1932 : le régime massacre un soulèvement populaire. Les femmes étaient nombreuses à y participer.
• Dans les années quarante, on voit apparaître les premiers groupes de femmes dans les milieux intellectuels. La femme commence à dénoncer et combattre la double exploitation dont elle est victime. Rosa Ochoa joue un rôle important ces années-là.
• Dans les années soixante, une organisation naquit : Fraternité des femmes au Salvador. Elle avait pour but de rassembler les femmes ouvrières, les étudiantes et toutes celles qui veulent s’intégrer à la lutte pour les droits des femmes ; plus particulièrement le droit à l’alphabétisation et à la formation professionnelle. Quelques années plus tard « Fraternité femmes... » disparaît. Elle n’a peut-être pas su répondre à toutes les inquiétudes qu’avaient les femmes qui y participaieni et surtout voir le lien entre les luttes pour les droits des femmes et les luttes contre l’oppression et l’exploitation en général. Il se peut aussi que ses objectifs aient perdu leur actualité, avec l’aggravation du climat politique.
• 1967 : Il y eut deux grandes grèves dans l’enseignement national, secteur très féminisé. Une dirigeante s’y distingua : Melinda Anaya Montes.
Le mouvement étudiant et l’apparition du mouvement paysan, dans les années soixante-dix, marquent une étape d’organisation révolutionnaire et de prise de conscience de beaucoup de femmes.
Des droits égaux dans les organisations révolutionnaires actuelles
Plus tard surgissent des organisations politico-militaires qui présentent une nouvelle alternative de lutte populaire. L’intégration des femmes était minime au début ; elle concernait surtout des étudiantes et des professeurs. La participation actuelle des femmes à la lutte armée est moins importante que dans les organisations de masse. Mais, à titre indicatif, il est intéressant de noter que le Conseil de la révolution, l’instance dirigeante d’une des organisations faisant partie du
FMLN, est à 40 % composé de femmes, et qu’une autre de ces organisations voit ses rangs féminisés à 33 %.
Les hommes et les femmes ont des droits égaux dans les organisations révolutionnaires. C’est un premier lieu où commencent à s’effacer les inégalités entre les deux sexes. Mais comme nous le racontait Carmen, dans les organisations révolutionnaires et populaires, parfois, et même souvent, les femmes se sentent gênées d’opposer des critiques à leurs camarades, le sentiment millénaire d’infériorité aidant. Il n’est pas toujours évident non plus pour les hommes de reconnaître que les femmes peuvent s’investir autant, sinon plus qu’eux.
C’est en 1978, qu’a commencé le travail de formation d’une organisation qui fut créée en 1980 et qui s’appelle AMES (Association de femmes d’El Salvador). Elle revendique le droit à la vie, à la maternité (les femmes, sans le savoir, sont stérilisées à l’accouchement), l’arrêt de la répression, et exige l’information sur le sort des disparus, etc. Dans son travail politique général, et en particulier à l’extérieur du Salvador, l’AMES milite pour la solidarité internationale avec le peuple salvadorien en lutte. L’AMES est aussi un moyen d’intégrer des femmes à la lutte, des femmes qui n’avaient pu participer à cause de leur situation : femmes au foyer, domestiques, habitantes de bidonvilles, professionnelles indépendantes, secrétaires, etc. L’AMES encadre 30 % de la population active féminine et dernièrement de nombreuses femmes paysannes l’ont aussi rejointe.
Contre les emprisonnements et les disparitions, les femmes se mobilisent
Les dix dernières années ont été une période de grande prise de conscience des masses salvadoriennes, les femmes ont encore, en général, la vie très dure. Le chômage continue d’augmenter (80 % des chômeurs sont des chômeuses). La situation politique générale continue à rendre plus conscientes les femmes de leur réalité sociale. Mais, malgré tous les obstacles, elles continuent à s’organiser et à se mobiliser.
Les femmes se regroupent pour exiger la libération ou la réembauche de leurs Fils, frères ou compagnons et camarades. Les comités de masse comme le Comité pour la liberté des prisonniers et disparus politiques et le Comité des mères des disparus politiques voient augmenter le nombre de leurs militantes. Les femmes refusent de plus en plus les brimades et les humiliations que leur font subir leurs compagnons. Elles s’intégrent à la lutte, à la lutte armée... et des changements s’opèrent.
Comme nous venons de le voir, et ceci en concordance avec la plupart des pays d’Amérique latine, la mobilisation et la prise de conscience de nombreuses femmes salvadoriennes de divers secteurs de la société ont débuté par des mouvements de solidarité avec les luttes menées par les hommes, par la dénonciation de la répression, la défense des droits de l’homme ou par la constitution de comités des mères de prisonniers ou disparus.
Lorsque le privé, le domestique, le foyer, sont attaqués de l’extérieur (emprisonnement, disparition), les femmes, qui n’avaient pas réagi jusque-là, abandonnent leur foyer, descendent dans la rue, entament des grèves, frappent aux portes, exigent le maintien de l’emploi et la liberté pour les emprisonnés. Ce n’est pas encore pour leurs revendications spécifiques de femmes. Fortement touchées par les effets de la crise et la détérioration des conditions de vie, elles participent davantage aux luttes et par conséquent à la vie sociale. Etant celles qui donnent la vie, elles veulent la faire respecter. Les luttes de femmes naissent comme appui aux luttes menées par les hommes, et les organisations créées avec ce but précis disparaissent ou se dissolvent une fois l’époux, le fils ou le père revenu sur la scène. Les femmes retournent souvent au foyer, à leur rôle familial, une fois la lutte terminée.
Cependant, la participation actuelle des femmes salvadoriennes à tous les niveaux de la lutte (car le Salvador aujourd’hui en armes contre l’oppresseur dictatorial implique un bouleversement de toutes les structures de la société), pose la question de la place qu’auront les femmes, que prendront les femmes dans la société que veut créer la lutte de libération. La dynamique actuelle offre la possibilité objective de dépasser le retour traditionnel des femmes au foyer. Aux femmes et aux révolutionnaires de saisir cette occasion pour commencer une ouverture et l’occupation par les femmes de l’espace politique qui est le leur, comme cela tend à se faire au Nicaragua. Comme dit Carmen, Salvadorien ne de passage à Paris : « C’est dans la lutte que les réponses commencent à s’esquisser. »
Louise Briceno
Notes
- * Les travailleurs officiels ont droit au septième jour de la semaine pour six jours de travail rendu ainsi qu'à une ration quotidienne de nourriture.