Depuis longtemps déjà nous ressentions le besoin de faire le point sur les rapports contradictoires qu'entretient la CFDT avec le féminisme .-participation active à certaines initiatives impulsées par les groupes femmes d'un côté (cf. les Etats généraux sur le droit à l’emploi des femmes), de l'autre refus de reconnaître aux groupes féministes le droit de représenter et de défendre les intérêts des femmes sur l’entreprise par exemple...
Faut -il y voir une incohérence politique des directions de la CFDT ou s’agit -il de l’expression publique de pressions politiques contradictoires auxquelles est soumise la CFDT, que ces pressions soient internes ou externes ?
Dans cette situation, que peuvent faire les militantes féministes ? Sont-elles condamnées, soit à rechercher de manière acritique une alliance avec ce syndicat dans l’espoir d’influencer et de gagner au combat féministe des femmes encore peu influencées par le mouvement des femmes ou, au contraire, à refuser toute initiative commune sous prétexte que les positions de la direction confédérale s'opposent bien souvent aujourd’hui aux intérêts des femmes (cf. positions sur le temps partiel ) ?
L’analyse et les réponses que nous donnent Julie Pradines et Sandra Castorova dans l'article ci-dessous permettent de sortir du dilemme. Nous espérons que leur longue expérience en tant que militantes CFDT à part entière aidera d 'autres femmes, d 'au -très féministes qui se posent la question : que faire à la CFDT ?
C. B.
Après un long débat favorisé par la pression du MLAC de 1973 à 1976, la CFDT reconnut officiellement et publiquement le droit à l’avortement. Pourtant, la confédération se contenta d’un communiqué de protestation lorsque la promesse de remboursement fut remise en cause par Bérégovoy en août 1982.
Plusieurs raisons expliquent cette attitude :
La démarche confédérale actuelle. Il faudrait privilégier l’action décentralisée au plus près des travailleuses et des travailleurs par rapport aux actions nationales. Du coup, on peut multiplier les déclarations sans que suivent les moyens de mobiliser en conséquence. Cette tendance s’accentue depuis le 10 mai 1981.
— Le choix de la direction confédérale de gérer la crise et la pénurie. Dans ce cadre, il est clair que le remboursement de 1 avortement n’est plus une priorité. Pire, le redressement de la Sécurité sociale s oppose à toute charge supplémentaire. Tel est le raisonnement implacable qu’implique en effet le respect de la logique capitaliste. Envolés dès lors les arguments en défense du remboursement de l’avortement par la Sécurité sociale : le remboursement comme acte de justice sociale élémentaire vis-à-vis des femmes qui n’ont pas les moyens financiers ; mais aussi le remboursement pour faire de l’avortement un acte médical comme un autre et ainsi déculpabiliser les femmes... Ce n’est décidément pas le problème des responsables nationaux et régionaux.
A cet égard, il est intéressant de noter qu’au conseil national qui suivit les déclarations de Bérégovoy, une seule direction régionale, celle de la région parisienne, est intervenue sur la nécessité de prendre en charge l’action pour le remboursement. Cela s’est . traduit d’ailleurs clairement dans les faits lors de la manifestation unitaire du 23 octobre. Plus d’un millier de femmes se sont en effet retrouvées dans le cortège CFDT, ce qui représente une participation féminine sans précédent pour les cédétistes. Mais la confédération en tant que telle était absente ; seules trois fédérations avaient envoyé des délégués.
La participation de la CFDT aux Etats généraux sur le travail des femmes
Cette fois déjà, seule la région parisienne CFDT participait à cette initiative et cela contre l’avis de la confédération. 62 % des femmes présentes aux Etats généraux étaient syndiquées à la CFDT ; mais sans aucun doute, nombre d’entre elles ne seraient pas venues s’il s’était agi d’une initiative strictement CFDT. Cela est admis même par nombre de responsables CFDT. En effet, ces femmes entendaient bien participer à une confrontation large avec le mouvement autonome des femmes.
De ce point de vue, il est fort regrettable que le compte rendu des Etats généraux n’ait pas été signé par l’ensemble des organisations qui y avaient appelé et cela à cause du refus de la région parisienne
CFDT de reconnaître que la quasi-totalité des femmes qui s’étaient exprimées au cours du débat en commissions l’avaient fait contre le temps partiel.
Parmi les thèmes abordés, lors de cette rencontre, ce fut indiscutablement la question du temps partiel qui cristallisa les principales divergences.
La CFDT en effet s’est prononcée au plus haut niveau en faveur du partage du travail et... des revenus au mépris même des votes du dernier congrès, en 1982, qui précisaient que la réduction du temps de travail ne pouvait se réaliser avec perte de salaire pour un revenu au-dessous de deux fois le SMIC. De fait, cette position était déjà inacceptable car c’était un premier pas sur une pente extrêmement dangereuse sur laquelle la direction glisse maintenant sans retenue.
La preuve est administrée aujourd’hui que l’objectif de la direction est bien la répartition de la pénurie en respectant les règles de fonctionnement des entreprises capitalistes.
De temps à autre d’ailleurs, un article de Syndicalisme ne peut esquiver la contradiction entre la position actuelle et celle qu’avait adoptée la CFDT en 1979. A cette époque en effet, l’indépendance économique des femmes était présentée comme une des conditions de leur libération et le temps partiel comme la consécration de la notion de salaire d’appoint ! C’est pourquoi aujourd’hui, pour étayer ses options économiques et politiques de défense de l’austérité, la confédération se sent obligée d’expliquer dans sa revue dite théorique, par le biais d’un certain Jalla-de, économiste européen, qu’il existe un nouvel engouement pour le temps partiel et que cela correspond à une relativisation du travail dans la vie des individus, qu’on aspire à faire autre chose et que cette formule n’a rien à voir avec la crise ! Succulent, non ? En d’autres temps, l’organisation syndicale aurait peut-être répondu à cette attirance pour le temps partiel par l’appel à la mobilisation pour la réduction du temps de travail pour toutes et tous, mais on ne peut à la fois respecter le cadre imposé par le patronat et défendre le droit à l’emploi des femmes à plein salaire. Et les contradictions vont s’aiguiser car ce prétendu « temps choisi » a la fâcheuse tendance à se transformer en temps imposé pour les femmes, bien entendu !
A signaler que la presse confédérale s’est bien gardée de livrer la moindre information sur les décisions autoritaires testées par le patronat en Belgique ou à Arthur martin en France. C’était pourtant son rôle !
8 Mars 1983 : rassemblement des femmes CFDT
Pour ce 8 Mars 1983, la confédération avait décidé d’organiser un rassemblement sur le thème : les travailleuses et les droits nouveaux. On pouvait certes discuter la priorité accordée à ce thème, mais, en soi, regrouper 600 femmes pour discuter des moyens de modifier réelle- ment la condition des femmes dans l’entreprise et débattre des perspectives de mobilisation pour y parvenir aurait pu présenter un intérêt. Malheureusement, pas plus en 1983 qu’en 1978, lors de la précédente conférence travailleuses, l’objectif n’était de déboucher sur une perspective d’action.
Cette journée donna lieu à un simple constat. Bien sûr, dans les commissions, notamment celle sur la durée du travail, le débat de fond ne put être esquivé complètement et la contestation de l’orientation confédérale actuelle prônant le « nécessaire partage du travail et des revenus » alla bon train. A juste titre car il fallait être là pour voir jusqu’où peut mener l’orientation confédérale actuelle. On n’en croyait pas ses oreilles lorsqu’une femme de la banlieue urbaine de Dunkerque se déclara prête, elle qui gagne 3 000 francs par mois pour des heures de ménage, à partager ses revenus en solidarité avec les chômeurs ! Quel scandale, quelle honte pour la direction ! De nombreuses interventions ont alors fusé pour expliquer que les intérêts des femmes, comme ceux de l’ensemble des travailleurs, exigeaient la réduction massive du temps de travail pour toutes et tous. Il n’y a aucune raison pour que les salariés partagent leurs revenus. Ce qu’il faut, c’est imposer par la mobilisation un changement de logique dans les choix politiques en partant des besoins sociaux, notamment de ceux en matière d’équipements collectifs.
Bilan de la journée : une mise en commun et une confrontation, mais pour les 600 déléguées, notamment pour les militantes venues de province qui espéraient repartir avec des propositions d’activité commune, un sentiment de frustration aussi. Rien n’est sorti de cette réunion ; de l’énergie gâchée en quelque sorte, sans compter, en prime, une certaine culpabilisation de la base après le discours d’Edmond Maire qui insiste sur la persistance des inégalités dans les entreprises malgré les lois nouvelles.
La CFDT, les lois Auroux et la loi sur l’égalité professionnelle
La position de la CFDT sur ces lois transparaît assez nettement dans les bilans qui ont été tirés de la rencontre nationale du 8 Mars 1983. On pourrait la résumer ainsi : se saisir de ces nouvelles lois pour exercer des pressions constantes contre les inégalités entre hommes et femmes. Qu’est-ce que cela signifie ?
— Faire appliquer l’obligation annuelle de négocier les salaires dans l’entreprise. (Négocier, c’est-à-dire se réunir car rien n’est prévu pour obliger les patrons à modifier leurs propositions !)
— Obliger à la consultation du comité d’entreprise sur le plan de formation de l’entreprise.
— User du droit d’expression qui devrait permettre aux travailleuses de parler de leurs conditions de travail et de l’organisation du temps de travail.
— Contrôler les règlements intérieurs qui sont censés protéger les travailleuses contre l’arbitraire quotidien des petits patrons.
— Négocier des plans de rattrapage des salaires dans les entreprises.
Aucune critique n’est formulé vis-à-vis de ces lois, pas même le fait, surtout pas le fait, qu’Y. Roudy elle-même a voulu rassurer le patronat en affirmant que la loi sur l’égalité professionnelle ne coûterait rien à celui-ci.
Dès lors, on voit mal les syndicats, qui, au-delà des discours de congrès, prennent généralement très mal ou pas du tout en charge les problèmes des travailleuses, on voit donc mal les syndicats agir pour imposer la réduction des inégalités manifestes et ce d’autant moins que les patrons ne sont pas prêts à débourser
L’URP CFDT à la manifestation du 23 octobre 1982.
L’URP CFDT à la manifestation du 23 octobre 1982
un seul centime de. plus pour un tel objectif.
Au lieu de fustiger les équipes militantes, Edmond Maire aurait mieux fait de dénoncer les limites des lois adoptées. S’il ne l’a pas fait, c’est que la direction de la CFDT a décidé d’apporter son soutien à la politique d’austérité gouvernementale avec les conséquences que cela implique. Mais le double langage et les doubles discours sont aussi une source indéniable de contradictions pour la CFDT. On ne peut en même temps affirmer sans problème qu’il faut bloquer tout retour en arrière, bien plus, qu’il faut poursuivre l’avancée en ce qui concerne la place que la société réserve aux femmes, qu’il faut notamment préserver et améliorer le droit à l’emploi des femmes, et en même temps accepter la logique capitaliste de restructurations industrielles (qui touchent particulièrement les branches à main-d’œuvre féminine) et de restriction de la masse salariale.
La CFDT et le mouvement des femmes
Mais les contradictions ne s’arrêtent pas là. La CFDT, par exemple, reconnaît toujours explicitement le rôle moteur joué par le mouvement des femmes dans l’évolution sensible de la condition des femmes au cours des quinze dernières années. Elle admet aussi l’interpellation que cela a constitué pour les organisations syndicales. Il suffit de rappeler l’essor des commissions femmes syndicales, entre 1974 et 1976 particulièrement, pour s’en convaincre. N’est-ce pas sous l'influence de celles-ci, et des groupes femmes d’entreprise qui se développaient parallèlement, que la CFDT a été amenée à s’impliquer dans des batailles concrètes (pour l’avortement par exemple ) ?
Pourtant, les commissions femmes syndicales et les groupes femmes d’entreprise ont toujours fait l’objet d’une défiance certaine de la part de la direction. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’interview d’une responsable confédérale chargée des questions féminines en mars 1978 : « La CFDT n’est pas contre les commissions femmes, contre le mouvement des femmes. Cela dit, la CFDT n’accepte pas de voir définir à l’extérieur de l’organisation une politique qu’on veut lui imposer. On refuse que les groupes femmes imposent à la CFDT la création de commissions femmes qu’ils manipulent. Or le mouvement des femmes veut imposer à la CFDT la mise en place de commissions femmes à tous les niveaux et veut que ces commissions aient un pouvoir politique. Ça, il n’en est pas question. » (Extrait du livre de M. Ma-ruani : les Syndicats à l'épreuve du féminisme)
De fait, les imbrications entre groupes femmes et commissions femmes syndicales étaient réelles et inévitables. Au niveau des thèmes abordés d’abord (droit à l’emploi, conditions de travail, inégalités salariales, avortement, partage des tâches, etc.), au niveau des militantes aussi qui pouvaient se retrouver dans les deux structures. D’un côté, les groupes femmes se battaient et se battent sur un terrain traditionnellement monopolisé par le syndicat : l’entreprise ; de l’autre, les militantes des commissions femmes se réclament du féminisme, vont jusqu’à bousculer la coupure traditionnelle entre l’entreprise et la famille, le public et le privé. Parce qu’elles gênent, elles suscitent des réactions de méfiance et de rejet de la part des équipes syndicales à dominante masculine.
Aujourd’hui, alors que les groupes femmes d’entreprise sont très rares, la CFDT ne peut ignorer que les idées féministes ont fait leur chemin dans la tête de bon nombre de travailleuses, militantes CFDT pour certaines, qui toutes, qu’elles aient décidé ou non de militer dans le mouvement autonome des femmes, se sentent porteuses de luttes féministes.
C’est sans doute ce qui peut expliquer que malgré les difficultés rencontrées par les commissions femmes dans leurs rapports aux instances syndicales, un mouvement de renaissance des commissions syndicales semble se dessiner, au moins partiellement... Ce serait, c’est là l’expression de la volonté des femmes de ne pas voir passer à la trappe leurs aspirations et leurs revendications dans un contexte où les groupes d’entreprises ont quasiment disparu. On ne peut que se féliciter de ce renouveau des commissions femmes syndicales. Mais remarquons que le sempiternel débat passionné soulevé à chaque fois qu’une commission femmes vit le jour entre 1973 et 1976 (jusqu’au Congrès d’Annecy où il fut tranché que les commissions devaient être mixtes) ne se déroule plus guère aujourd’hui. Il s’avère en effet que les commissions femmes sont non mixtes de fait.
Ainsi, les groupes femmes d’entreprise, qui ont toujours été la mauvaise conscience du syndicalisme sur les lieux de travail, sont aujourd’hui relayés de l’intérieur même des syndicats par des femmes qui, partant de leur vécu de femmes travailleuses, se radicalisent très vite et se trouvent par la force des choses en désac- cord avec les orientations confédérales.
On peut même dire qu’il est aujourd’hui évident pour une partie de la CFDT qu’il n’est pas possible de faire l’économie de contacts avec le mouvement des femmes dans une situation où s’impose la nécessité de mobilisations de masse des femmes travailleuses pour défendre et affirmer leurs droits au sein du monde salarié, pour concrétiser leur volonté d’émancipation, dans un contexte de grande inertie syndicale sur cette question. Il s’agit d’une démarche empirique qui peut être remise en cause en fonction de l’évolution des rapports de forces et notamment du rapport de forces qu’un mouvement autonome de femmes en mutation est capable de mettre en œuvre.
La volonté de débats et d’actions en commun ne peuvent cependant masquer les craintes de la CFDT qui voit toujours le mouvement des femmes comme un concurrent potentiel néfaste. C’est cette crainte qui a dicté la conduite des syndicats au sujet de la loi sur l’égalité professionnelle ainsi que vis-à-vis du projet de loi antisexiste. Ils se refusent encore à reconnaître le mouvement des femmes comme partenaire social susceptible de se porter partie civile en cas de discriminations sexistes à l’intérieur de l’entreprise ou d’être présents dans les instances de formation permanente au même titre que les syndicats. Ils redoutent que des déléguées féministes puissent disposer d’un droit de regard sur l’embauche, la formation, l’organisation, le contenu du travail. Inquiète, la CFDT (comme la CGT) entend bien que les syndicats restent les seuls représentants des travailleuses sur les entreprises. C’est d’ailleurs sous la pression conjointe de la CFDT et de la CGT que l’article qui prévoyait initialement la possibilité pour les associations féministes de se porter partie civile en cas de discriminations sexistes a été retiré du projet de loi présenté par Y. Roudy !
On peut rêver pourtant. Imaginons un mouvement syndical qui ne renoncerait pas et maintiendrait des orientations de classe, qui se battrait réellement pour qu’à la logique du profit se substitue celle des besoins sociaux, qui aurait à cœur de réaliser l’émancipation des travailleurs et des travailleuses ! Eh bien, nous sommes sûres que ce mouvement syndical ne verrait pas le mouvement de femmes comme un concurrent dangereux, mais comme un partenaire stimulant. Par contre, on comprend facilement pourquoi un syndicalisme qui se pose en gestionnaire du système capitaliste est obligatoirement amené à sacrifier les intérêts des femmes sur l’autel des priorités économiques. En temps de crise, l’emploi des femmes n’est-il pas considéré comme un luxe ? Dès lors, il est inévitable que ce syndicalisme rentre en conflit avec un mouvement des femmes qui par nature pose la perspective de la suppression de toutes les oppressions.
Etre véritablement féministe, ou gérer la crise, voici deux termes irréconciliable-Julie Pradines
Sandra Castorova