NECROLOGIE
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SPERANCE de VIE fus LONGUE -top Q�
JOURNAUX MACHO Ni
Dans la série des grandes épidémies qui frappent au printemps , la presse parisienne et quelques journaux de province ont été contaminés par une idée lumineuse le féminisme est mort. Tout le monde en est sur, du Matin de Paris au Figaro-magazine en passant par Elle. Cette unanimité ne devrait pas trop alarmer les féministes survivantes : les salles de rédaction sont ainsi faites qu’il suffit de ta parution d’un article réputé commercial chez te concurrent pour que les chefs de rubrique entrent en transes et ordonnent aux « spécialistes » de noircir du papier Mais, le simple fait que la question puisse être réputée commerciale, vendable, que certains arguments se recoupent, mérite que Ton s’interroge, sinon sur la réalité du phénomène décrit, du moins sur la motivation de la description
Tiré du « Figaro Magazine »« AVRIL 1983.
Dès avant le 10 mai, mais avec une ampleur très supérieure depuis, la droite intellectuelle française se recompose, se reconstitue une cohérence idéologique adaptée aux réalités actuelles, et fait des adeptes. Le projet est le suivant : il faut sortir la droite du traumatisme pétainiste qui l’a fait avancer masquée, honteuse de son identité depuis trente-cinq ans ; il faut renoncer à l’image éculée de « Travail, Famille, Patrie », qui ne fait plus vibrer que le quatrième âge qui ne votera pas longtemps ; il faut fonder une idéologie moderniste qui tout en préservant l’Ordre et la Propriété empêche les couches nouvelles, éléments clés d’une hégémonie sur la société civile, d’être spontanément sociales -démocrates. Il va de soi que la droite se partage le travail, ses notables et certains journaux diffusant des idées traditionalistes en direction des couches sociales conservatrices.
Tiré du « Figaro Magazine » - Avril 1983
Un maillon de l'offensive de la nouvelle droite
La « question des femmes » est évidemment au centre d’enjeux économiques et moraux décisifs. Les jeunes femmes travaillent, votent autant à gauche que les hommes du même âge et sont davantage responsables des brisures de la famille traditionnelle (deux divorces sur trois demandés par la femme) ; elles utilisent la contraception et l’avortement (les idéologues de la nouvelle droite ne sont pas tous contre l’avortement — certains sont même eugénistes — mais contre son remboursement au nom du libéralisme économique). Il s’agit d’offrir à ces femmes que l’on veut reconquérir une image d’elles-mêmes suffisamment satisfaisante pour qu’elles s’y reconnaissent et suffisamment traditionnelle pour conforter les besoins d’un patronat en veine de reconstitution de profits. Ce n’est nullement un hasard si le Figaro s’est doté du Figaro
Madame « ciblé » sur la haute et moyenne bourgeoisie.
Premier élément de l’offensive : la biologie. Depuis un an, au moins dix articles du Figaro magazine ou Figaro Madame destinés à démontrer l’irréductible différence entre hommes et femmes, le clou étant le sexe du cerveau. Dès lors, le féminisme interprété comme une recherche d’identification entre les deux sexes n’est qu’une imposture dangereuse gommant la richesse de la différence. Le mot inégalité est sévèrement banni. Les femmes sont différentes des hommes, comme les Arabes sont différents des Français de Carpentras et l’OS du P-DG de son entreprise. Inégaux? Vous n’y pensez pas? Différents... et d’une différence à préserver par exemple en renvoyant les Arabes chez eux et en maintenant les OS à leur place.
Deuxième élément de l’offensive : les femmes qui ne sont pas des hommes se sont aperçues, en travaillant, en réussissant leurs études, en accédant à des responsabilités, combien tout cela était frivole. Les hommes sont de grands enfants qu’il faut laisser jouer — entre eux — avec le pouvoir. Après expérience, il est bien plus épanouissant de cesser de travailler pour élever ses enfants ou de travailler à temps partiel.
Troisième élément de l’offensive : les féministes qui s’obstinent à revendiquer sont des ratées geignardes (défilé dans le Figaro Madame de femmes chefs d’entreprise pour qui tout va bien, merci, jamais eu de problèmes avec les hommes, suffit de s’imposer...), ou des totalitaires voulant forcer les femmes à se conformer à leur modèle étriqué. Derrière le féminisme, un parfum de goulag et de KGB. Heureusement qu’il y a M.-F. Garaud et son institut antisoviétique ! Heureusement qu’il y a les vraies femmes qui réussissent, élèvent leurs enfants... et séduisent les hommes !
Cette propagande est structurelle dans les journaux de droite. Ce qui lui donne une actualité plus brûlante est la conjoncture politique (radicalisation antigouvernementale de certaines couches) et la campagne orchestré contre le projet de loi antisexiste de Roudy. Défendre le fric, celui des patrons en général et des publicistes en particulier ; protéger les mêmes contre des organisations féministes qui pourraient aller plus loin que ne le souhaite Roudy, voilà l’objectif immédiat.
Dès lors, on comprend l’angle d’attaque. Le féminisme est mort parce que ses idées sont périmées, voire réactionnaires, en voulant (paraît-il) contrôler les fantasmes. Il est assez fascinant de voir les défenseurs traditionnels de l’Ordre moral transformés en adeptes de la liberté sexuelle. L’imaginaire au pouvoir, pourvu qu’il fasse du fric et soit celui des oppresseurs contre les opprimées. Défigurer les organisations féministes, les ridiculiser, c’est pour la droite, attaquer la gauche (pourtant peu compromise avec elles), et refouler la diffusion d’idées qui ne sont pas si mortes qu’on veut le dire. Si elles l’étaient, le Figaro n’en parlerait pas...
Tiré du « Figaro Magazine » - Mars 1983
Une traduction déformée de la faiblesse politique des organisations féministes
Si la nouvelle droite offre la plus grande cohérence, et fait, logiquement, son « métier », elle n’a pas l’exclusivité de la mort du féminisme. Que l’on songe aux articles du Matin , de Elle, de Libé... L’optique est un peu différente. Le féminisme est mort, parce qu’il a tout obtenu ; les femmes sont les égales des hommes, cela se voit, tous les jours, entre le Flore et la Closerie des Lilas. La lutte des féministes a été globalement positive, mais il faut voir l’aspect négatif. Les « pauv-mecs » touchés par l’agressivité de leurs compagnes sont acculés au rendez-vous chez l’analyste, ce qui ne peut manquer de destructurer lesdites compagnes. Le féminisme a produit de nouvelles normes acculant les femmes à s’y conformer : être autonome ou ne pas être. Revoilà le totalitarisme. Heureusement que les « jeunes » lassées des criailleries de Maman retrouvent le goût de la séduction tout en profitant de la pilule.
La France a les intellectuel(le)s de gauche les plus bêtes du monde, et cela, contrairement à la mort du féminisme, n’est pas une nouveauté. On aimerait voir la tête de nos journalistes femmes si la vague féministe tombait réellement, si les femmes étaient systématiquement et officiellement renvoyées à leurs foyers... et à la séduction, et si toute publication sur les femmes cessait, faute de lecteurs.
Reprenons les arguments. Le féminisme n’a plus rien à revendiquer ? Il faut un aveuglement ou une impudence de privilégié pour le prétendre quand la crise accroît encore les disparités de salaires et d’accès à l’emploi entre les sexes. Le féminisme enfonce des portes ouvertes ? C’est sans doute pour cela qu’il a fallu une manifestation de rue de féministes
F Magazine n° 1 nouvelle série, racheté par Filipacchi sorties de leurs tombes pour arracher à un gouvernement de gauche le remboursement de l’IVG ! Et cela, tandis que Bérégovoy parlait d’« échec de l’amour » et que la droite traditionnelle et l’Eglise organisaient une virulente campagne.
Le féminisme désespère les hommes ? Aux dernières nouvelles, la majorité des victimes se porte fort bien. Les plus « in » de ces messieurs découvrent le « Femmes » de P. Sollers (ex-stalinien, ex-mao, il a rencontré Dieu et la misogynie entre son bureau et le studio de Pivot) qui fait un succès de librairie. Les autres font six minutes par semaine de travail ménager de plus qu’il y a quinze ans (statistiques INSEE). S’il est vrai qu’une minorité s’est trouvée confrontée à une réalité imprévue, et a éprouvé des difficultés à vivre sans dominer quelqu’un, qu’y faire ? Faudra-t-il que les ouvriers se retiennent de faire grève pour ne pas faire de la peine au patron ?
Le féminisme n’intéresse plus les jeunes filles ? Affirmation discutable. Dans
F Magazine n°1 nouvelle série, racheté par Filipac chi
F Magazine n°1 nouvelle série, racheté par Filipac chi
le cadre d’une certaine dépolitisation actuelle de la jeunesse, le féminisme reste un thème qui « accroche » plus que d’autres chez les adolescentes. L’expérience des enseignantes en fait foi. La radicalisation se maintient d’autant plus que les garçons, en mal de personnalité, sont volontiers aussi machistes qu’avant. En fait, les filles de 1983 sont beaucoup moins prêtes à ne pas travailler que leurs mères, beaucoup plus réticentes à l’égard du mariage... et conscientes — même obscurément — que les libertés s’arrachent.
Ce dont ces articles sont le symptôme, ce n’est pas de l’inutilité du féminisme ni de sa régression comme mouvement d’idées, mais de la faiblesse de l’apparition politique du féminisme organisé. Le féminisme n’est pas mort, mais à la recherche d’un second souffle après avoir arraché à la société bourgeoise ce qu’elle pouvait lui donner sans trop de problèmes. L’enfoncement dans la crise pose les questions autrement : le droit à l’emploi, aux équipements collectifs, l’absence de discrimination, sont parfaitement contradictoires avec les exigences internes du capitalisme actuel. Ce qui est mort, c’est un programme féministe bourgeois ; celui-ci, qui a été presque totalement réalisé, n’était porté, en tant que tel, et exclusivement, par aucune organisation féministe. Tout le mouvement des femmes, depuis 1970, s’est voulu anticapitaliste!
En revanche, la presse féminine (Elle, Marie -Claire, F. Magazine...) était porteuse d’un projet féministe bourgeois, et tire, fort logiquement, le bilan.
De plus, le féminisme, comme le mouvement ouvrier, ne vit et n’avance que dans la mobilisation de ses partisans, à la différence de la droite et du patriarcat, qui sont « naturellement » au pouvoir, « naturellement » hégémoniques. Or les mobilisations du mouvement des femmes existent, comme l’ont attesté les Etats généraux sur le travail en 1982, la manifestation pour le remboursement de 1TVG.
Mais ces initiatives apparaissent trop ponctuelles, vite disparues des feux de l’actualité. La division actuelle des courants féministes, leur absence de poids politique, le désarroi qui a suivi le 1 0 mai encore renforcé par l’austérité de gauche, la complicité des directions ouvrières dans l’accroissement des discriminations, tout cela est un danger réel de régression. Non que l’on puisse revenir brutalement dix ans en arrière : la vague féministe a pénétré toutes les couches de la population. Mais l’érosion des acquis, le grignotage idéologique d’un sexisme ayant pour lui le patronat, les lettres et les arts... sont un risque majeur. Raison de plus pour accélérer la structuration du mouvement des femmes autour de l’affirmation féministe et des revendications découlant de la crise. La rencontre internationale de Turin est un élément positif dans cette direction.
Frédérique Vinteuil