LES FEMMgS
FACE A la cRi ®e
La rencontre fut l’occasion de rassembler les informations et de faire le point sur la situation des femmes dans le monde du travail salarié. En toile de fond, la crise économique qui frappe durement l’ensemble des travailleurs des pays européens et particulièrement les femmes. Plusieurs interventions, celle de la déléguée de la commission de la Communauté européenne ou celle de la camarade de la FIAT, qui fit l'introduction de la commission « travail salarié >>, soulignaient le caractère irréversible de l’augmentation du travail féminin à partir des années 1960-1970. Dans tous les pays européens, excepté l’Espagne — nous y reviendrons plus loin — , les mêmes tendances peuvent être relevées.
L’intégration massive des femmes au marché du travail s’effectue dans le cadre d’une extension du travail dans le tertiaire ; le nombre d’emplois est en régression dans l’agriculture ; il est stationnaire dans l’industrie. La réduction d’activité des femmes qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans — période d’élevage des enfants — est nettement moins élevée que dans le passé. Le fait qu’un plus grand nombre de femmes qu’avant se déclarent au chômage est, sans nul doute, une des incidences des idées propagées par les mouvements féministes. Le travail est un droit, pour elles : quand elles n’en ont pas, elles ne retournent pas sans bruit à leur foyer.
Pourquoi les femmes travaillent ?
Dans un questionnaire proposé aux travailleuses de Milan par la commission femmes du PCI de cette ville (en collaboration avec l’Institut supérieur de sociologie), à la question « pourquoi travaillez-vous ? », les réponses données illustrent parfaitement la double motivation des femmes, économique, mais aussi affirmation de la volonté d’indépendance, d’autonomie par rapport à la famille. 87 96 de celles qui ont été contactées ne se sont jamais arrêtées de travailler, exception faite des congés de maternité pour celles qui ont des enfants.
Celles qui avaient arrêté (12,4 96) argumentent ainsi leur décision de reprendre : 61 96 d’entre elles, en premier lieu pour des raisons économiques de revenu familial ; 1 1,7 96 pour se sentir indépendantes économiquement ; 14,6 96 pour affirmer leur indépendance, pas seulement sur le plan économique.
Cependant, l’intégration plus forte des femmes sur le marché de l’emploi ne modifie en rien les conditions de surexploitation qui sont la caractéristique du travail des femmes : tâches monotones et répétitives, travail aux pièces et au rendement, sous-qualification et faibles possibilités de carrière ; l’écart moyen de salaire entre hommes et femmes au détriment de ces dernières ne se modifie pas.
Quelques exemples furent donnés.
En Angleterre — qui a actuellement un des taux d’activité de la population féminine les plus élevés (53,4 96, alors qu’il est de 44,9 96 en France en octobre 1981) — le travail des femmes est concentré principalement dans les services et la distribution (71,4 96 des femmes qui travaillent) et dans quatre secteurs de l’industrie : l’alimentation, l’habillement et la chaussure, l’électro-mécanique. Il faut noter que dans ces derniers secteurs, seulement 1 0 96 du personnel sont des hommes.
La situation est identique aux Etats-Unis, pour lesquels une camarade expliquait que seulement 20 96 des hommes et des femmes qui travaillent font les mêmes travaux. Cette ségrégation très importante, disait-elle, est un des aspects de la non-égalité entre hommes et femmes qui se traduit par une inégalité des salaires persistante, malgré les lois en vigueur dans presque tous les pays.
La revue Femmes d’Europe, dans son numéro 27, donne ce chiffre pour l’industrie du textile en Allemagne : alors que les femmes représentent 78 96 du personnel, elles ne perçoivent que 38 % de la masse salariale.
Le poids des discriminations
Autre caractéristique identique pour tous les pays : le patronat utilise la main- d’œuvre féminine en développant toutes les formes possibles de précarisation de l’emploi, travail temporaire, travail intérimaire, à temps partiel. Cela lui permet d’atteindre une plus grande mobilité de la main-d’œuvre en général. Le but : amortir ou désamorcer les conflits du travail et pouvoir utiliser la force de travail comme bon lui semble, strictement selon ses besoins.
Le travail à temps partiel prend toute sa place dans cette stratégie patronale à l’échelle européenne.
En Angleterre, par exemple, le travail à temps partiel concerne 40 % des femmes qui travaillent. Si cette forme de travail est moins élevée dans les autres pays, elle tend à se développer.
L’Espagne, par contre, est un des pays qui a un taux d’activité de la population féminine le plus bas d’Europe : il est de moins de 27 %, aux derniers chiffres officiels, alors qu’il est en moyenne de 35,5 % dans les pays de la Communauté européenne.
Selon un document du Centre féministe d’études et de documentation de Madrid (1983), le taux de chômage de l’ensemble de la population est presque le double de celui de l’Europe, si l’on tient compte du fait que le taux d’activité de la population est inférieur de 25 % à celui de l’Europe. La cause essentielle de cette situation s’explique d’ailleurs par la plus faible participation des femmes au marché du travail.
Cependant, une camarade espagnole, dans son intervention, insistait sur deux points. Le premier, c’est que la crise ayant frappé très durement l’Espagne, le mouvement de participation des femmes au travail salarié, contrairement aux autres pays, fut freiné dès 1974, alors que de 1970 à 1974, plus d’un million de femmes se présentèrent en plus sur le marché du travail. Le deuxième aspect de cette question est que dans un pays où seulement un quart des chômeurs perçoivent des allocations, les femmes en particulier se déclarent moins souvent au chômage.
En Italie, la loi sur l’égalité votée en 1977, qui permettait notamment aux organisations ouvrières d’exercer un contrôle contre toute discrimination à l’embauche, a considérablement facilité l’entrée des femmes dans le monde du travail. Dans la seule entreprise de la FIAT, à Turin, ce sont 8 500 femmes qui se sont embauchées dans les années 1979-1980.
Mais si le taux d’activité de la population féminine a augmenté de manière significative de 1977 à 1981 — il est passé de 24,4 % à 31,5 % — , il stagne entre octobre 1981 et octobre 1982.
A cet endroit, les camarades italiennes signalaient un phénomène qui se trouve déjà largement confirmé en Espagne : le développement du travail clandestin ou travail non déclaré — dans lequel on trouve une majorité de femmes — avec son cortège de conditions de travail largement en dessous des conditions de travail légales.
Ainsi, en Espagne, la discrimination que subissent les femmes devant l’emploi — il n’existe aucune loi d’égalité — n’aurait pas pour conséquence de les renvoyer au foyer, mais de les rejeter dans la forme de travail la plus précaire, celle où le travailleur n’a aucun droit : le travail non déclaré.
Et le chiffre avancé par le Centre féministe d’études et de documentation de Madrid est assez effrayant, puisqu’il estime que 25 % de la production se réaliserait actuellement de cette manière en Espagne.
La crise et ses incidences
Dans ces conditions, quels vont être les effets de la crise, son incidence par rapport à « l’irréversibilité » du travail féminin énoncée au début ? Quelles sont les politiques des gouvernements ? L’attitude des organisations du mouvement ouvrier devant ce problème ? La pression du chômage et les politiques négatives et discriminatoires des gouvernements peuvent-elles infléchir la tendance à l’augmentation du travail salarié des femmes ?
Toutes ces questions apparaissent vitales à analyser aujourd’hui pour pouvoir élaborer et unifier une stratégie de lutte.
Car s’il ne faisait pas de doute que le caractère profond et massif de la salarisation des femmes, jamais observé auparavant, excepté lors des périodes de guerre, devait renforcer la capacité des femmes à résister et à lutter contre les effets de la crise, le poids du chômage, la dégradation générale des conditions de vie et de travail de l’ensemble des travailleurs n’étaient pas sans avoir des répercussions sur les conditions de vie et de travail des femmes.
Avec plus de quinze millions de chômeurs dans l’Europe capitaliste, la main-d’œuvre féminine, moins qualifiée, plus facilement marginalisable, reste la première pénalisée. Elle est une proie de choix pour le patronat, pour mettre en place toutes les mesures de rationalisation de l’utilisation de la main-d’œuvre en général, qui lui sont nécessaires pour faire face à la crise et opérer une restructuration de ses entreprises.
C’est dans ce cadre que fut analysé le développement de toutes les formes de travail précaire, travail intérimaire, travail sous contrat et, bien sûr, le travail à temps partiel.
« Le travail à temps partiel, disait une camarade italienne, ils l’ont inventé pour nous, pour nous repousser dans le ghetto de la famille et nous exploiter encore plus. »
Quelques femmes défendaient l’idée que le travail à temps partiel pouvait être une bonne solution pour les femmes. A quoi une camarade belge répondait :
« Oui, une solution individuelle à la double journée de travail, mais parce qu’il n’y a pas de solutions collectives. »
Il était noté que dans plusieurs pays, après l’Angleterre, la France et la Belgique, les gouvernements prenaient des dispositions législatives pour permettre le développement de cette forme de travail particulièrement pernicieuse.
Et quand les mesures incitatives ne suffisent pas — car, contrairement à ce que certains ont voulu faire croire, les femmes ne se précipitent pas vers le temps partiel — les patrons n’hésitent pas à employer des méthodes autoritaires, comme ce fut le cas déjà dans plusieurs entreprises en Belgique.
Dans la plupart des pays, cette politique s’accompagne d’une offensive idéologique vantant les charmes du foyer et revalorisant la place de la femme dans ses tâches de mère et d’épouse au sein de la famille.
Parmi les expressions les plus cyniques, celles de Patrik Jenkin, secrétaire d’Etat du gouvernement de Thatcher : « Si Dieu avait voulu des droits égaux au travail, il n’aurait pas créé des hommes et des femmes. »
Il était évident pour beaucoup de femmes que ce retour aux valeurs de la famille de la part de tous les gouvernements européens s’inscrit dans une politique globale, est un support idéologique qui tend à faire passer les mesures d’austérité, les remises en cause des droits que les femmes ont acquis.
Se préparer à se battre de manière unifiée dans tous les pays, rassembler de la manière la plus large les femmes autour d’objectifs de lutte précis, interpeller l’ensemble du mouvement ouvrier européen sur ces questions : la rencontre et les propositions qui en sont issues auront été des premiers jalons dans cette voie.