L’été arrive et avec lui la saison des vancances. Quoi de plus normal après une année de travail souvent pénible, et si l’on dispose d’un budget modeste pour voyager, que d’envisager de traverser la Méditerranée pour retrouver le soleil et le sable doux des plages tunisiennes. Cette année particulièrement où le contrôle des changes limitera les possibilités d'évasion à l’étranger, les agences de voyage n’en finissent pas de vanter les charmes de ce petit pays du Maghreb. Dans le métro et les journaux, la publicité est là pour faire rêver : séjours et circuits touristiques bon marché, accueil chaleureux de la population locale, etc.
On peut donc prévoir sans se tromper pour la Tunisie une invasion touristique exceptionnelle cet été. Le tourisme est certes une source de devises importante pour ce pays mais aussi à l’origine de déséquilibres économiques profonds, de contraintes quotidiennes plus ou moins visibles (privation d’eau potable à certaines heures pour la population locale, plages réservées aux touristes, etc.), d’une inflation quasi automatique et, de manière spectaculaire, d’un phénomène de corruption et de prostitution d’une partie des jeunes, notamment des jeunes garçons.
On oublie souvent de mentionner ces conséquences pourtant bien réelles du tourisme occidental. On parle encore moins des conséquences de l’ouverture « généreuse » du pays aux firmes multinationales depuis 1972: la dépendance et la surexploitation.
Les femmes sont particulièrement victimes de ce processus. C’est ce que nous montre notre correspondante dans une analyse de la loi de 1972. C’est aussi cette surexploitation des femmes qui explique que le mouvement de syndicalisation ait également touché, ces dernières années, les entreprises à main-d’œuvre féminine, filiales le plus souvent de firmes multinationales (cf. encart sur Lee Cooper ).
C’est en ayant en tête tous ces éléments que Ton peut apprécier à leur juste valeur les tentatives faites par les femmes travailleuses pour faire entendre leur voix à l’intérieur même du syndicat UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens ). C’est pourquoi nous publions, même si cela se fait un peu tardivement, le compte rendu de l’initiative réalisée à la Bourse du travail de Tunis par la commission d 'études de la condition des fem -mes travailleuses à l’occasion du 8 Mars dernier. Une manière très modeste d’exprimer notre solidarité internationaliste.
Enfin, nous pouvons d’ores et déjà annoncer pour le numéro de rentrée un compte rendu du colloque sur la contraception au Maghreb organisé par les femmes du « Club de la condition féminine du club culturel Tahar Haddad » les 13, 14 et 15 mai à Tunis, sur le thème « Sexualité, contraception : choix ou contrainte ».
Claire Bataille
Etre femme, jeune et célibataire : trois conditions pour la réalisation de surprofits ; trois raisons de la surexploitation.
Avec la loi d’avril 1972 qui leur a ouvert les portes de la Tunisie, les firmes multinationales ont retrouvé dans ce pays, indépendant depuis 1956, l’âge d’or du capitalisme : les conditions d’embau-che et d’exploitation, un niveau de syndicalisation que l’on connaissait dans les pays industrialisés au... siècle dernier.
De plus, les entreprises sous-traitantes qui se sont créées depuis lors, et qui produisent uniquement pour l’exportation, bénéficient de garanties et d’avantages exorbitants qui leur assurent des profits plus que confortables. Ainsi, les usines qui relèvent de la loi de 1972 constituent une zone franche qui leur permet d’échapper aux barrières douanières. Elles sont régies par le principe d’extraterritorialité, tant en matière de change et de fiscalité que de relations commerciales avec le « pays hôte ». En clair, ces usines échappent à l’impôt et autres contraintes financières !
Mais pourquoi, dira-t-on, un pays indépendant comme la Tunisie a-t-il opté pour une telle stratégie industrielle ? A l’époque (ce n’était pas encore la période de la crise mondiale), le gouvernement a présenté la loi de 1972 comme le plus sûr moyen pour relancer l’économie, résoudre le problème du chômage par la création d’emplois et redresser la balance des paiements.
Il est facile de faire un bilan. Il est dramatique pour la Tunisie. Les seuls secteurs qui ont bénéficié des nouvelles implantations sont le textile, les cuirs, la chaussure puis l’agro-alimentaire, la chimie, le caoutchouc et enfin les industries mécaniques, électriques. Et 97 % des investissements ont été réalisés sur le littoral, à proximité des ports, là où l’infrastructure routière et l’administration sont concentrées. Ainsi, les écarts et les déséquilibres entre le littoral et l’intérieur, loin d’être résorbés, ont été accentués.
Quant au nombre d’emplois créés, il est dérisoire : 30 000 emplois pour 225 usines ! Cela s’explique entre autres par le fait que les usines qui s’ouvrent ont recours à une technologie très avancée, à des machines très perfectionnées qui n’impliquent pas de créations massives d’emplois mais, en revanche, coûtent cher, puisqu’il faut souvent importer des pièces de rechange pour les réparer.
Par ailleurs, ces emplois sont très précaires. La moyenne de vie de ces entreprises est de... cinq ans, et il arrive souvent que le patron étranger quitte le pays en laissant sur place des factures impayées (loyers, eau, gaz, électricité) et des salaires non versés pour les deux derniers mois.
Ce phénomène s’est aggravé avec l’approfondissement de la crise mondiale. Aujourd’hui, ces usines ferment par dizaines sans garantie aucune pour le personnel. Mais sans arriver à cette situation extrême, l’instabilité de l’emploi est la règle. Les salaires sont si faibles et les conditions de travail si dures que certains ouvriers quittent d’eux-mêmes leur travail.
Par ailleurs, les licenciements arbitraires sont monnaie courante.
La technique du « stage » préalable est un procédé particulièrement habile pour payer moins cher l’ouvrier. La majorité des entreprises, en effet, ont imposé un stage à durée variable et renouvelable à tous les ouvriers qu’elles embauchent. Pendant cette période, l’entreprise verse un salaire plus faible, escamote les avan-
Lee Cooper en Tunisie
(...) Pourquoi la Tunisie ? Il suffit pour le comprendre de pénétrer dans l’usine de Ras Djebel, « usine modèle » à plus d’un titre. (...) Dans les ateliers régnent une paix, un ordre quasi monastiques, qui tranchent avec la dextérité presque fébrile des ouvrières. Très jeunes — de quatorze à dix-huit ans en moyenne — elles conservent derrière les machines trépidantes un sérieux de pensionnaires à l’étude, le même sans doute qu’appliquaient depuis des siècles leurs aïeules au travail traditionnel de la dentelle. Revendica-tionqs, grèves, syndicats, paraissent ici incongrus. On ne récrimine pas lorsque les emplois sont rares et que le travail est considéré comme une faveur. Les jeunes ouvrières ont été, avant l’embauche et les trois mois de formation dans l’usine, sélectionnées par des tests psychologiques. Leurs salaires — de 300 à 400 francs par mois pour quarante huit-heures par semaine — sont considérés ici comme élévés, sinon exceptionnels.
Un Singapour méditerranéen
Quand on sait, en outre, que le terrain a été quasiment offert par la municipalité, que les tarifs d’eau, d’électricité, etc. sont très peu élevés et surtout que l’usine est exonérée d’impôts pendant dix ans, on comprend la faveur dont jouit la Tunisie auprès des industriels européens. Depuis 1972, date à laquelle le gouvernement a adopté une loi destinée à favoriser l’investissement étranger, cent trente-cinq usines « hors douane » ont été implantées ici. On retrouve, pêle-mêle, bon nombre de grands noms du textile français : D.M.C. (Dolfus, Mieg et Cie), la Lainière de Roubaix, Cardin, Bellemaille (du groupe Pierre Lévy), Jupiter, les chaussures André, etc. (...)
Extrait d’un article de Véronique Maurus, publié dans le Monde daté du 17 août 1976.
tages liés à la titularisation et peut se débarrasser de manière expéditive des « gêneurs ». Enfin, les périodes de mise en chômage technique sans aucune compensation sont de plus en plus fréquentes, en raison des stocks accumulés et de la surproduction.
Les femmes sont particulièrement victimes de ce « capitalisme sauvage ». La main-d’œuvre féminine a la faveur absolue des industriels étrangers. Les femmes constituent 90 96 des effectifs employés par ces usines liées aux capitaux étrangers et, parmi elles, 66 % ont moins de vingt ans. Ce sont l’aptitude à la soumission, la rapidité de travail et l’habileté manuelle qu’apprécient les patrons chez ces toutes jeunes filles. Elles sont en effet d’autant plus soumises qu’en général il s’agit pour elles d’un premier emploi et qu’elles ne connaissent aucun de leurs droits.
Il faut donc être femme, jeune et célibataire (les femmes mariées sont hyper-minoritaires) pour accéder de fait au stage payé avec un salaire symbolique de 20 dinars environ (220 francs), stage souvent renouvelé puisqu’il est de coutume que le patron licencie l’ouvrière à la fin de son stage pour... la réintégrer trois jours après, toujours comme stagiaire !
Il va de soi que, dans ces usines, la notion d’heure supplémentaire ou celle de jour férié n’existe pas. Lorsqu’une augmentation de salaire est prévue, elle s’accompagne souvent de licenciements, quitte à ce que les mêmes soient réembauchées mais avec un salaire plus faible.
Les cadences très élevées sont fixées à la limite de la résistance physique. Les rendements trop « faibles » sont d’ailleurs sanctionnés par des « punitions » (suppression de primes ou du salaire de la journée).
Le cynisme n’a pas de limite ; même les apprenties doivent respecter les normes de production et il n’est pas rare de voir certaines femmes revenir la nuit terminer le travail qu’elles n’ont pas fini dans la journée ! Les locaux de travail sont aussi épouvantables ; glacés l’hiver, suffocants l’été...
Il va de soi que les normes de sécurité et d’hygiène ne sont pas respectées. Il n’y a souvent ni réfectoire, ni infirmerie, ni même une trousse d’urgence.
La médecine préventive n’existe pas et la médecine du travail est donc uniquement curative. Elle se solde en cas « d’inaptitude au travail » par un licenciement pur et simple. Le droit à la maladie est suspendu au bon vouloir du contremaître. Et bien que les patrons prélèvent sur les salaires une cotisation de sécurité sociale, les employés ne sont pas pour autant toujours déclarés.
Les heures d’allaitement auxquelles les femmes ont droit ne sont pas respectées dans les faits. Le droit aux toilettes est toujours un problème. Les toilettes sont en nombre insuffisant et, pour pouvoir s’y rendre, il faut d’abord demander et obtenir une « .permission » assortie d’un « minutage ».
Telles sont quelques-unes des conditions auxquelles toutes les femmes qui travaillent s’exposent.. Mais celles qui décident ou essayent de résister, les militantes syndicales par exemple, encore peu nombreuses, font parfois l’objet de pratiques d’intimidation : tabassages et « accidents » ne sont pas exceptionnels.
Correspondante
Garantir notre droit au travail
Le 1 8 mars, à la Bourse du travail de Tunis, un millier de personnes environ (ce qui est important) ont assisté à la première initiative publique préparée par la commission « femmes » de l’UGTT, sur le thème « garantir notre droit au travail ».
A la tribune, outre trois femmes de la commission, étaient présents le secrétaire général de l’UGTT, un membre du bureau exécutif responsable du bureau d’études dont dépend la commission, et le responsable des relations au niveau arabe. Une sorte de consécration officielle de l’existence et de l’activité de la commission femmes, souvent décriées.
Il faut signaler que pour la première fois, lors d’une manifestation publique, une animation (prévue par cette organisation) prenait en charge les enfants de ceux et de celles qui voulaient assister aux débats et que nombre d’hommes s’occupaient des enfants...
Une fois de plus à l’UGTT, ce sont les femmes qui ont mené les débats (les hommes ne s’inscrivant pas pour parler). Il y eut de nombreuses interventions de femmes syndicalistes en défense de la commission femmes qui, en visant à l’égalité dans le travail, oeuvre à l’unité de la classe ouvrière. Des ouvrières du textile, de l’artisanat, de la régie des tabacs et allumettes et des usines relevant de la loi de 1972 dénoncèrent les irrégularités au niveau de l’embauche, les conditions de travail effroyables, les salaires dérisoires, les licenciements arbitraires, etc., la responsabilité qu’en portent les patrons mais également, dans une certaine mesure, la direction syndicale par son inertie...
Au terme de cette rencontre, certaines propositions et certaines revendications ont fait l’objet de recommandations :
— une formation syndicale accrue pour les travailleuses ;
— un souci plus grand de la part de l’UGTT vis-à-vis des secteurs les plus féminisés ;
— la lutte pour imposer le respect du salaire minimum ;
— la création de salles d’allaitement dans les entreprises et de jardins d’enfants dans les quartiers ;
— une aide à la commission femmes pour impulser et organiser son travail, etc.
Extraits d’un article paru dans Ech -Chaab (le Peuple), organe hebdomadaire de l’UGTT, daté du 1er avril 1983, signé Ai'cha Trabelsi. L’auteur de cet article est membre de la commission femmes du syndicat.
Cet article a été traduit de l’arabe par notre correspondante.
« (...) Jusqu’à maintenant, la syndicalisation féminine est restée faible, bien qu’un grand nombre de femmes aient mené un travail syndical au cours de ces dernières années.
« (...) Le 18 mars a été un événement important dans l’histoire du mouvement des femmes en Tunisie puisqu’il a permis de dépasser les limites étroites des cercles d’intellectuelles et d’exprimer la condition de larges masses de femmes. En effet, on a remarqué, lors de cette manifestation, la présence d’un grand nombre de travailleuses de différents secteurs tels l’agriculture, le textile, les tabacs et allumettes. Leur participation au débat et leurs témoignages (...) ont donné (...) une crédibilité plus grande à la commission d’études de la condition des femmes travailleuses, qui organisait sa première manifestation.
« Cette commission “d’études”, malgré ses limites, est le fruit de l’avancée des luttes de femmes qui ont abouti à l’exigence sans cesse renouvelée d’un cadre où puissent être posés les problèmes spécifiques concernant le travail des femmes, les entraves au développement de ce travail, les facteurs qui empêchent les femmes d’y avoir droit comme leurs frères, les hommes.
« Pourtant, beaucoup ont dénoncé « J’habite dans un quartier populaire de Tunis. J’appartiens à une famille modeste et nombreuse. J’ai quitté l’école après mon échec au concours d’entrée en première année secondaire.
A treize ans, j’ai frappé aux portes des entreprises étrangères. J’ai alors été recrutée comme apprentie dans un atelier de confection. Je travaillais huit heures par jour contre un salaire de 1 2 dinars par mois durant une année, atteignant 34 dinars après trois ans et demi de travail. Car d’après le règlement, je ne peux être titulaire qu’à l’âge de dix-huit ans. J’ai été renvoyée de cet atelier pour avoir tenté de constituer un syndicat qui permettrait, à nous autres ouvrières, de défendre nos droits.
« J’ai dû rester au chômage durant sept mois. Après quoi j’ai quitté le domicile à la recherche d’un travail. Je suis actuellement ouvrière dans une usine de confection et je touche 88 dinars par mois. (...) »
Extrait d’un article paru dans le journal tunisien « Démocratie », le 4 mars 1983.
l’existence de la commission comme source de division des forces de la classe ouvrière et comme instrument d’éparpillement de ses énergies (...) Elle ne peut être [pourtant — NDLR] qu’une commission d’études et rien d’autre, son rôle se bornant à étudier en profondeur la main-d’œuvre féminine et à présenter des propositions la concernant. (...) Son rôle consiste, en dernière analyse, à apporter son soutien aux rangs de la classe ouvrière (à l’inverse du tableau que l’on a fait et que l’on fait encore) en faisant le jour sur la situation de près de 20 % de la population active, 20 % toujours passés sous silence jusqu’à maintenant, par absence d’une avant-garde de femmes qui pose le problème des travailleuses en faisant ressortir ses spécificités.
« Le 18 mars, couronnement des travaux de la commission syndicale femmes, a été axé autour du slogan “Pour la garantie de notre droit au travail”, droit qui a connu une régression évidente au cours des dernières années pour “résoudre” la crise et le chômage qui augmente toujours (travail à mi-temps, travail à domicile, tapage permanent sur la concurrence des femmes qui dévastent le marché du travail...).
« Ainsi, la commission a contribué à percer le mur du silence qui entourait la condition des travailleuses et à faire le jour sur ses nombreuses spécificités en vue d’une réelle participation des femmes au mouvement social, pour que leur droit au travail ne soit pas formel, subordonné aux renversements de conjoncture économique qui, tantôt l’imposent comme une nécessité, tantôt le marginalisent. (...) »