Une histoire partie d'une idée simple : offrir au mouvement des femmes un relais d'information
Les « Nanas radioteuses » ? Mais si vous les connaissez ! Vous les avez sans doute vues avec leur magnéto dans les manifestations du mouvement des femmes, ces dernières années ; vous les avez sans doute entendues dans les réunions féministes, usant tantôt du charme tantôt de la colère pour vous convaincre, vous, les « copines », de venir parler à la radio.
Nous avions envie d’interviewer les « Nanas radioteuses » depuis de longs mois, du temps où le groupe des « Radioteuses » avait fusionné avec Radio nanas. Depuis, le groupe s’est fracturé, renouvelé, mais leur expérience aujourd’hui n’en est pas moins importante pour le mouvement des femmes.
Elles sont une dizaine dans l’équipe actuelle. Les plus anciennes ont milité un temps dans les organisations d’extrême gauche. La plupart sont actives dans le mouvement des femmes depuis de longues années.
• Comment a démarré votre radio ?
Suzy — Le point de départ, c’est une annonce parue dans Libération pour la création d’une radio libre de femmes : on s’est retrouvées comme cela à plusieurs copines à la faculté de Jussieu, début 1978.
Le premier problème pour nous, c’était de trouver un émetteur. D’autres radios libres comme Radio libre Paris ou Radio fil rose (première radio homosexuelle), nous ont aidées à nous procurer un émetteur en Italie ; Radio libre Paris nous a aussi aidées pour les problèmes techniques.
On a commencé à émettre de manière clandestine. On a participé à différentes initiatives. On a été membres fondatrices de la Fédération nationale des radios libres non commerciales ; on a participé à une semaine d’émission organisée par la fédération mais nous n’avons pas pu émettre car ce jour convenu un quarteron de CRS a débarqué ; par chance, un député socialiste était présent dans notre local. Cela nous a permis de cacher notre émetteur pendant qu’il parlementait avec la police... On a fait le compte rendu de la rencontre organisée par la Coordination des groupes femmes à Orsay en janvier 1979, on a participé à une émission organisée par le MLAC sur le bilan de la loi Veil, avec Radio banlieue sud. A la suite de cette émission, plusieurs militantes du MLAC ont été inculpées.
On avait deux problèmes à l’époque : en premier, nous faire connaître auprès du mouvement des femmes. On avait beaucoup de difficultés à faire participer d’autres copines du mouvement à nos émissions (ce problème est d’ailleurs toujours d’actualité, même si notre radio est mieux connue). Le deuxième, c’était la répression. Pour éviter de nous faire repérer par les voitures de police, on a décidé de faire des émissions d’une durée de vingt minutes seulement. Puis la lassitude aidant, nous nous sommes arrêtées et nous avons prêté notre émetteur à Radio Paris 80.
Michelle — Avec le 10 mai 1981, la situation a bien sûr changé et le mouvement des radios libres s’est lui-même modifié. Avant le 10 mai, les radios libres prétendaient se lier au mouvement social, à une dynamique de lutte, les gens prenaient des risques... Après le 10 mai, la répression s’est interrompue et il y a eu une multiplication des radios à la veille du vote de la loi et éclosion des radios commerciales.
En juin 1981, on s’est retrouvé avec Radio nanas (une scission féminine et féministe de Radio OVNI, une radio sauvage lancée à l’université de Paris VIII à Vincennes), d’autres filles et nous, pour
18 h : L’almanach des femmes (annonce des initiatives féministes de la semaine).
18 h 30-19 h 30 : L’invitée du jour (des femmes viennent parler de leur trajectoire ou d’un événement important).
19 h 30-20 h : Rubrique sur le travail des femmes animé par le GRIEF.
20 h-20 h 30 : Chansons de femmes et histoire de la chanson de femmes animée par le groupe « Chansons de femmes », avec en alternance la revue des revues ou un panorama de la chanson occitane.
20 h 30-22 h : Dossier. Cette
Le mercredi soir de 18 à 24 h
10L3MHZ
NANAS RADIOTEUSES rubrique permet d’analyser de manière approfondie un thème, d’actualité le plus souvent, soit sous forme de débat contradictoire comme par exemple sur les femmes et les municipales ou sur la loi antisexiste, soit sous d’autres formes.
Dans cette rubrique, nous avons présenté la lutte des femmes sans papiers et nous présenterons la rencontre internationale de Turin...
22 h-23 h : Rubrique culturelle (sur le théâtre, le cinéma, la littérature). On essaie, dans cette rubrique, de faire connaître des femmes artistes peu connues.
23 h : Informations générales.
23 h 30-24 h : Rock.
Pour les contacter : Nanas ra-dioteuses, 8, cité Prost, 750 1 1 Paris.
Réunion le vendredi soir à 20 h à la Maison des femmes.
Pour les soutenir financièrement : chèques à l’ordre des Nanas radioteuses.
j faire une radio de femmes. On a unifié nos forces pour essayer de faire une « grosse » radio de femmes sur Paris. C’est ainsi que sont nées « les Nanas ra-■ dioteuses » en septembre 1981.
1 Jusqu’en avril 1982 pourtant, notre situation matérielle était toujours très précaire. Nous avions en effet beaucoup de mal à nous faire entendre sur les ondes, nous avions un petit émetteur tandis que de nombreuses radios disposaient d’un 1 matériel puissant. On a essayé d’émettre régulièrement le dimanche tout en sachant que nous étions très mal entendues.
Sur Paris, il y avait environ deux cents radios libres, or, seules vingt radios , devaient pouvoir bénéficier de dérogations, en application de la loi. Le choix qui se présentait à nous était donc simple : soit nous allions avec une autre radio, soit nous disparaissions.
Nous n’avions pas les forces en effet | pour imposer une fréquence pour une ra-| dio de femmes, strictement. Nous avons ! donc fait le choix de nous allier avec Radio Gavroche qui se situait, sur le plan politique, à l’extrême gauche. On a donc I présenté un dossier en commun à la commission des dérogations sous le terme générique de « Fréquence libre », en précisant que nous étions une radio autonome de femmes. C’est dans ce cadre que notre radio a été légalisée et a fait partie des vingt-deux radios légalisées sur Paris.
Dès notre légalisation, nous avons émis régulièrement tous les mercredis soir avec une qualité technique bien meilleure, même si la qualité des émissions laissait à désirer. Il y a eu des moments où on se retrouvait à deux ou trois copines pour six heures d’émission ! Nous voulions émettre directement de la Maison des femmes mais la propriétaire s’étant opposée à l’installation d’une antenne sur le toit, nous faisions de l’animation à la Maison des femmes en émettant par relais téléphonique de l’émetteur de Radio Canaille (regroupement de cinq radios dont Radio Gavroche et qui partageait avec nous la fréquence).
• Pourriez-vous nous expliquer plus précisément le contenu de votre projet de radio de femmes ?
Suzy — Notre idée était simple. On pensait que le mouvement des femmes manquait de relais d’information. Une radio pouvait donc être utile pour répercuter les luttes du mouvement des femmes. On a toujours dit que l’on voulait être une radio pluraliste, et non au service d’une seule tendance du mouvement, et donner la parole à tout le monde même si chacune d’entre nous a ses propres opinions.
Michelle — Notre objectif, c’est de permettre au mouvement des femmes au sens large de s’exprimer à travers la radio. Au sens large, cela signifie ne pas s’intéresser seulement au mouvement des femmes tel qu’il est organisé depuis quelques années mais aussi à des femmes de commissions femmes syndicales par exemple. Par ailleurs, le pluralisme pour nous, ce n’est pas non plus un patchwork des différentes tendances du mouvement des femmes : un quart d’heure pour le MLAC, un quart d’heure pour Mignonnes, allons voir sous la rose , ce serait inaudible.
Suzy — Après notre légalisation en juillet 1982, nous avons eu quelques difficultés. On a volé le matériel qui nous servait pour faire les émissions à la Maison des femmes. C’est pourquoi depuis octobre 1982, nous émettions des studiox Radio Canaille ; puis il y a eu des tensions avec les copines de Radio nanas qui étaient peut-être plus centrées sur un projet individuel. Enfin, il a fallu négocier de manière plus serrée la partage de la fréquence avec Radio Canaille et défendre notre autonomie de manière virulente vis-à-vis de certains copains. Au terme de toutes ces tensions, notre autonomie a été acceptée et d’autre part, les copines de Radio nanas sont parties. Depuis octobre donc, on émet régulièrement tous les mercredis soir de 1 8 h à 24 h, faute de forces suffisantes pour émettre plus.
• Comment fonctionnez-vous ?
Suzy — On est une dizaine. On se réunit une fois par semaine à la Maison des femmes où l’on procède à certains choix collectifs. Il y a une responsable par rubrique. Sur des rubriques comme celle
Grille de programmation
des informations ou celle du dossier, on ne tourne pas tellement.
On n’a pas de permanentes. On travaille toutes, plutôt dans des métiers liés à l’éducation mais d’autres sont claviste, technicienne du son, chorégraphe, etc. On n’est pas des prolos quoi, mais on n’a pas beaucoup de temps quand même. Notre radio est ouverte. Pendant les émissions, il y a souvent des spectatrices.
• Comment avez-vous abordé les problèmes techniques ?
Michelle — On ne veut pas de spécialisation avec d’un côté les techniciennes de l’autre les animatrices. Donc on fait aussi bien de la technique que de l’animation. F
Suzy — Pourtant, il faut faire une différence entre installer le matériel et l’utiliser. Utiliser le matériel, rien de plus facile. Quant on était à la Maison des femmes, on montait et on démontait le à nouveau de la Maison des femmes ; d’ailleurs nous faisons partie de la Maison des femmes, on participe au collectif de gestion, on s’y réunit. Mais cela pose des problèmes d’argent et de place.
Michelle — Notre radio se veut donc pluraliste, ouverte à l’ensemble du mouvement des femmes, sauf à « Psy et Po ». Notre problème, c’est le peu d’intérêt que manifeste le mouvement des femmes pour cet instrument que représente une radio. C’est vrai qu’on n’émet qu’une fois par semaine, mais en cas de nécessité, on peut émettre un autre jour, comme le 8 Mars 1983 par exemple.
Suzy — Il y a une chose qui me choque : certaines copines du mouvement ne font pas de différence entre notre radio et les autres radios libres.
On ne reproche pas aux copines d’aller ’exprimer sur les ondes d’autres radios, mais on espérait tout de même qu’il y aurait un rapport privilégié. On a beau-
• Est-ce que vous connaissez d’autres expériences de radios de femmes ? En France ou à l’étranger ?
Michelle — En France, en province, il existe des émissions de femmes dans plusieurs radios libres. A Toulouse, il y a eu une expérience de radio de femmes qui s’appelait « Mille et une », mais elle n’existe plus. Il semble qu’il existe de nombreux projets de radios de femmes en Europe du Nord, mais qui ont du mal à se concrétiser. Au mois d’août prochain, au Québec, il y aura une rencontre centrée sur des radios liées à la vie associative. Un atelier sur la question des femmes dans les radios libres et des radios de femmes est prévu ; on verra ce qui existe exactement.
• Avez-vous envisagé des interventions d’hommes sur vos ondes?
Michelle — C’est une question en discussion. L’idée d’interviewer des hommes
Les Nanas radioteuses en train d'émettre matériel à chaque émission, c’était un peu plus difficile. On sait donc installer le matériel, mais s’il y a une panne, on est obligées de recourir à l’aide des copains de Radio Canaille. C’est eux qui entretiennent le matériel. Aucune d’entre nous n’est vraiment technicienne. C’est d’ailleurs un peu dommage.
• Comment situez-vous votre projet par rapport au mouvement des femmes ?
Michelle — Si l’on veut donner une définition ramassée de notre radio, on peut dire qu’elle est autonome, non mixte, féministe et pluraliste. Notre objectif est à la fois de rendre compte de l’ensemble des débats qui existent au sein du mouvement des femmes et de nous adresser à l’ensemble des femmes.
Suzy — Notre projet, c’est d’émettre coup de mal à faire venir jusqu’à la radio des copines actives dans le mouvement des femmes... En fait, on est dans une contradiction car nous avons commencé à nous développer en tant que radio de femmes à un moment où le mouvement des femmes connaît, lui, des difficultés.
Michelle — Notre objectif c’était justement de rompre ce cloisonnement au sein du mouvement des femmes. Or on est vécu comme un groupe parmi les autres mais pas comme un groupe rassem-bleur.
• Quels sont vos liens avec d’autres, les Répondeuses ou l’Agence femmes information par exemple ?
Suzy — On n’a pas de liens avec les Répondeuses ; on a des contacts avec l’AFI.
à l’avance sur telle ou telle question suscite moins de réticences que celle d’inviter un homme en direct. Pour l’instant, ce n’est pas encore tranché.
• Rencontrez-vous d’autres difficultés dans votre activité ?
Suzy — Oui, le problème qu’on rencontre, c’est de savoir si on est des militantes journalistes ou des journalistes militantes. C’est un problème de temps. Si l’on veut préparer sérieusement nos émissions, on est obligées de manquer des réunions du mouvement des femmes et cela nous est reproché. De fait, on n’a toujours pas résolu le problème.
Propos recueillis par Josette Desbois
Les Nanas radioteuses en train d'émettre