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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Afrique du Sud : Une syndicaliste témoigne...

Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 25-26 · 1 741 mots

Entretien avec Lydia Ngwenya.

Depuis plusieurs mois , un certain nombre de syndicats indépendants se sont imposés dans les entreprises en Afrique du Sud . Malgré la répression , les assassinats, les lois discriminatoires, ce sont plus de 200 000 travailleurs et travailleuses qui en quatre années ont adhéré à ces syndicats indépendants. Se détournant résolument des strapontins offerts par le syndicalisme officiel et blanc, ces travailleurs ont entrepris d'imposer au pouvoir et aux patrons un syndicalisme non racial et combatif

Après le développement des associations civiques ou de quartier contre les conditions de logement ou contre le racisme dans le sport, l'apparition de ces syndicats exprime la remontée des luttes en A fri-que du Sud. Parmi ces syndicats, la FOSATU (Federation of South African Trade Union) apparaît comme le plus important, notamment dans l'automobile, la métallurgie et le textile. Depuis plus d'une année, tous les syndicats indépendants et non raciaux ont entrepris un débat sur leur unification. Un tel événement marquerait un progrès considérable dans la lutte des masses noires contre leur oppression et leur exploitation.

L'interview dont nous publions ici de larges extraits est tirée de la revue sud-africaine South african labour bulletin de juin 1983. La syndicaliste interviewée exprime sa propre expérience. L ' apparition des femmes ouvrières dans ces syndicats illustre leur dynamisme en même temps qu'elle rappelle les difficultés liées à l'oppression spécifique des femmes dans une société déjà tout entière opprimée par la domination blanche. « Mama » Lydia Ngwenya, responsable pour le Transvaal du Transport & General Workers Union (TGWU, syndi-' cat des transports et des ouvriers non qualifiés) affilié à la FOSA TU, répond au question de Jeremy Baskin sur les problèmes que rencontrent les femmes au sein du mouvement syndical.

• Dans quelles conditions t’es-tu syndiquée ?

L. : En 1974, je travaillais chez Heine-| menn Electric, et le MAWU (Motoi Assembly Workers Union, syndicat des travailleurs de chaîne de montage) a pris contact avec moi. Un certain nombre de camarades et moi-même avons commencé à nous impliquer. En trois mois, nous avons réussi à organiser la quasitotalité de l’usine : un peu plus de 600 j personnes étaient bientôt syndiquées,

I dont une forte majorité de femmes. On m’a alors élue déléguée d’atelier. J’étais celle qui dépensait le plus d’énergie pour le syndicat. C’est à cette époque que je suis devenue membre de l’exécutif du syndicat. Mais en 1976, l’ensemble du personnel a été renvoyé, puis la direction a procédé à une réembauche sélective, et je me suis retrouvée sans travail. En 1977, j’ai commencé à travailler pour les syndicats, pour MAWU, ici même à Sacta House. J’étais la seule responsable syndicale membre de MAWU dans l’ensemble du Transvaal. J’ai poursuivi pendant deux années mes activités aux côtés des hommes, jusqu’à ce qu’on me choisisse, en octobre 1978, pour mettre sur pied le TGWU. A cette époque, ce syndicat n’avait aucune responsable dans ses rangs. Les entreprises de la sidérurgie où nous cherchions à créer des sections syndicales employaient presque exclusivement des hommes, à l’exception de Tensile Rubber où travaillaient quelques femmes.

• Quelles sont les conditions de travail pour toi, en tant que femme isolée dans un milieu à majorité masculine ?

L. : Au départ, cela a posé énormément de problèmes, mais à la longue je m’y suis faite. Je me sentais tout le temps inférieure, peut-être parce que toutes les femmes africaines, pensent être inférieures aux hommes. Ils attendaient de moi que je fasse un certain nombre de tâches : par exemple au moment du déjeuner, ils m’envoyaient systématiquement acheter le repas après avoir collecté l’argent nécessaire, sous prétexte que comme femme je saurai mieux choisir. Par la suite, c’était devenu une habitude. Je devais également servir le thé et faire la vaisselle. J’ai du coup commencé à prendre du retard dans mon travail à cause de ce supplément de tâches. Certains parmi les plus jeunes, et non les vieux, se sont alors rendus compte que cela ne pouvait plus durer, et ils ont suggéré que l’achat du déjeuner se fasse à tour de rôle. Une page était tournée... J’étais ravie que d’autres responsables syndicaux soient prêts à partager le travail avec moi. Depuis, j’ai pris l’habitude de répondre sèchement que je ne suis pas ici comme serveuse.

• Quand tu as commencé à participer activement au syndicat, est-ce que ton mari s’y est opposé ?

L. : Après avoir été élue déléguée d’atelier, j’avais au moins deux réunions par semaine qui se tenaient après le travail. Mon mari m’attendait à la maison aux environs de dix-huit heures, et parfois je ne pouvais même pas rentrer, car nous avions nos réunions à notre local de Tambisa, et je vivais à Alexandra. Alors il ne pouvait pas comprendre que je puisse m’investir tant ; il craignait que je fasse de la politique et que je me retrouve en prison. Il pensait aussi que j’utilisais le motif des réunions pour sortir avec des amis. Mon mari était très malheureux, et notre relation en a beaucoup souffert. Quand nous avons été renvoyé de Heinemenn Electric, ça a été pire parce qu’il pensait que je le méritais : comment osions-nous prétendre être plus forts que la direction ? (...)

• Est-ce que les travailleuses ordinaires ont des problèmes sur leur lieu de travail ?

L. : Oui, en ce moment, nous essayons d’organiser les femmes de ménage de PAnglo-American qui travaillent le jour et la nuit. Elles doivent quitter Soweto vers 17 heures, mais auparavant elles auront dû préparer le souper de leur mari et faire le ménage. Elles finissent leur nuit vers trois heures du matin et doivent attendre qu’il fasse jour pour prendre le premier train. Quand elles rentrent, dans la plupart des cas, leur mari est déjà parti, laissant l’appartement en désordre. Alors, elles refont ce qu’elles avaient fait la veille, le ménage... Effrayante routine ! (...)

Quand elles commencent leur nuit à 18 heures, elles ont à subir les brimades des « indunas », les chefs. La plupart se plaignent d’agressions sexuelles : tout se passe au milieu de la nuit ; si elle offre la moindre résistance, la femme sait qu’elle aura des ennuis, qu’un rapport l’accusera d’être paresseuse, elle risque alors d’être renvoyée. (...)

• Est-ce que les femmes ont des problèmes spécifiques quand elles veulent se syndiquer ?

L. : A Heinemenn, nous étions 6 délégués d’atelier sur un total de 12, parce que nous avons lutté et que notre responsable syndicale Khubeka nous a encouragées. Notre secrétaire était un homme. Lors des réunions, nous avons lutté de toutes nos forces contre le rejet des propositions avancées par les femmes. Les hommes pensaient que ce que nous disions n’était pas d’un grand intérêt stratégique. Mais nous avons réussi quand même à nous imposer. Par la suite, quand une femme se levait pour proposer une motion ou faire une intervention, il en était tenu compte. Nous avons réussi cela à Heinemenn, parce que, comme je l’ai dit auparavant, les femmes étaient les plus nombreuses. Nous nous retrouvions à la direction du mouvement quand éclatait une grève.

Nous n’avions pas peur quand la police essayait de nous tabasser ou de nous effrayer avec ses chiens. Je pense que c’est lorsque les femmes se rendent compte de leur force qu’elles font preuve de détermination. Maintenant, nous avons quelques délégués d’atelier chez Heinemenn, et même si elles manquent encore de confiance en elles-mêmes, elles participent activement à toutes les actions. Je ne sais pas si c’est parce que des hommes ont été sous ma direction qu’ils ont un grand respect à l’égard de ces déléguées. (...)

Mais aucun syndicat n’a élu jusqu’à ce jour une secrétaire de section (...). Les femmes, elles, sont d’avis qu’il est important d’élire des hommes aux postes-clés. Même dans le textile, où il y a une majorité écrasante de femme (...).

• Qu’est-ce qui peut être fait pour améliorer la situation des femmes ?

L. : Il faut donner la possibilité aux responsables syndicales de former leur commission pour discuter des problèmes quotidiens qu’elles rencontrent dans le syndicat. Tenir des réunions de femmes est la première étape. Peut-être pourrait-on envisager de préparer une iérie de rappons introductifs destinés aux hommes des différentes instances et aux militants de base. Nous devons tous comprendre, hommes et femmes, que nous sommes partie intégrante d’une même équipe ; et donc que les hommes doivent cesser de ridiculiser une personne pour le simple fait que celle-ci est une femme. Si nous pouvions donner, en particulier aux jeunes, une éducation, cela aiderait non seulement l’organisation, mais aussi les membres de leur famille. Cette question de l’oppression des femmes au foyer, faite d’une surcharge inutile de travaux, prendra-t-elle fin un jour et verra-t-on les hommes faire leur part de travail domestique ? Je l’espère.

• Mais pourquoi la femme doit-elle être l’égale de l’homme ?

L. : Et pourquoi pas ? Nous manquerait-il quelque chose ? Si les hommes pouvaient encore nous dire ce qui nous manque pour acquérir les mêmes droits dans le syndicat ou au foyer, alors je pourrais comprendre, mais ils sont incapables d’aligner une seule raison. Sauf qu’une femme est une femme ! Ce n’est pas très convaincant. Nous payons nos cotisations, nous travaillons selon les mêmes horaires, et accomplissons les mêmes travaux. Nous participons également au syndicat. Aussi je ne vois pas pourquoi nous ne pouvons pas avoir des droits identiques. Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir le droit de faire entendre notre voix dans une instance, même si à la maison nous sommes opprimées ?

Je pense que l’heure est venue pour les femmes de se regrouper et de prendre conscience que cela est vital pour nous toutes, si nous voulons, et nous pouvons l’espérer, acquérir un jour les mêmes droits. Nous devons réfléchir aux mille et une façons d’y arriver.

• Mais cela se produira-t-il ?

L. : Oui, si nous nous en donnons les moyens. C’est d’autant plus compliqué que nous n’avons pas engagé la lutte dès le départ, en acceptant d’abord la situation ; nous pensions alors qu’il était lécessaire qu’un homme soit tel qu’il est. Et c’est devenu, une habitude. Parfois, nous-mêmes, nous nous sentons intimidées. Dans mon cas par exemple, quand mon mari reçoit des amis et que je lui demande de l’aide, je me dis que ces amis doivent penser qu’il est faible. Mais si nous commençons à discuter de cela chaque fois qu’un problème se présente, nos enfants adopteront alors un autre système.

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