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La voix de l'immigration, Radio G : Les femmes prennent la parole

· Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 21-24 · 2 976 mots

Entretien avec Saïda, Touria.

Les femmes ont la parole

C’est un peu par hasard que nous avons appris l’existence de « la voix de Immigration, Radio G » et plus précisément de l’émission femmes qui a lieu tous les dimanches soirs entre 19 h et 20 h 30 environ. Radio G , qu’est-ce que c’est ? Une radio municipale mise en place à Gennevilliers au lendemain des élections de 1981 et à laquelle différentes associations locales peuvent avoir accès. C’est dans ce cadre, un peu exceptionnel, que l’association des travailleurs marocains en France anime chaque dimanche pendant six heures environ des émissions en langue arabe à destination des travailleurs immigrés. On téléphone à la radio de tous les arrondissements du nord de Paris ainsi que de toute la banlieue nord. Il faut parfois plusieurs semaines pour arriver à joindre la radio tant les appels sont nombreux. Pour en savoir plus sur l’émission femmes et ses animatrices, nous nous sommes rendues à Gennevilliers au début du mois d’octobre et nous avons discuté avec Touria et Saïda, toutes deux membres de l’association des travailleurs marocains en France. Touria est la principale animatrice de l’émission femmes.

Le soir où nous sommes allées les voir, l’émission portait sur l’éducation des filles. Faut-il que les filles continuent leurs études ? Le débat fut passionné comme vous pouvez l’imaginer.

Touria et Saïda nous ont toutes deux expliqué pourquoi, d’après elles, la radio était un moyen d’expression extraordinaire. Mais leurs projets ne s’arrêtent pas là. Grâce aux contacts noués par la radio, elles » sont en train de mettre sur pied une association de femmes arabes. ■La semaine dernière, elles ont déposé les statuts de cette nouvelle association, l’AFAIF (Association des femmes arabes, immigrées en France).

Pour les capter sur la région parisienne, il jaut écouter votre radio sur 98 MHz. Si vous êtes intéressé(e)s par leur expérience et si vous voulez les joindre vous pouvez écrire à l’adresse suivante : « La voix de l’immigration, Radio G, émission femmes », rue de la Couture-d’ Auxerre, 92 Gennevilliers. Tél. : 799.92.92.

Les femmes qui nous écoutent n'ont plus l'impression d'être seules

• Que diriez-vous pour vous présenter ?

Touria : Nous sommes un petit nombre de femmes qui travaillons pour la plupart au sein de l’ATMF (Association des travailleurs marocains en France) et qui estimons qu’il y a un travail important à faire avec les autres femmes immigrées, arabes comme nous.

• Pourriez-vous nous expliquer l’origine de votre activité dans le cadre de Radio G ?

Touria : Avant cette expérience, nous avions déjà fait quelques tentatives sous forme de permanences pour rassemble! les femmes.

C’est dans cette période qu’a démarre la radio. Elle a été en quelque sorte ur détonateur qui nous a beaucoup simplifié le travail. Nous avions commencé dossier par collaborer avec nos camarades hommes aux émissions générales. Lorsque nous avons vu le nombre de femmes qui intervenaient par téléphone, au cours des émissions sociales par exemple, et tous les problèmes spécifiques qu’elles posaient, nous avons ressenti la nécessité d’une émission pour les femmes.

• Quels problèmes justement ont été révélés au cours de ces émissions ?

Touria : Il faut préciser qu’au départ, lors des émissions spéciales générales, des femmes ont appelé soit pour proposer des thèmes, soit pour aborder directement les problèmes qui se posent à elles. C’est dans ces circonstances que de nombreux thèmes ont été retenus et que furent dégagés les problèmes qui se posaient spécialement aux femmes. Ce sont ces questions que nous avons retenues pour l’émission. Parmi ces demandes, il y avait tous les problèmes que connaissent les femmes maghrébines dans l’émigration ; les problèmes généraux qui se posent déjà au pays et qui sont vécus de manière plus aiguë dans l’isolement et l’émigration ; et quelques problèmes spécifiques non seulement aux femmes en tant que telles mais aux femmes immigrées plus particulièrement. Parmi les problèmes généraux, on retrouve le mariage, le divorce, la dot, l’éducation des enfants, la contraception, etc. Tous les problèmes que connaissent les femmes maghrébines vu les lois qui régissent les pays d’origine et celles qui régissent la vie en France. Cela entraîne des problèmes juridiques de toutes sortes parmi lesquels des problèmes de papiers (carte de travail, de séjour).

• Peux-tu préciser à qui s’adresse votre émission pour les femmes ?

Touria : Aux femmes arabes en général ; mais comme ce sont principalement les femmes maghrébines qui sont ici, c’est à elles que s’adresse l’émission. On parle en général des femmes arabes mais il s’agit plus concrètement des femmes marocaines, algériennes, tunisiennes.

La radio permet un contact par téléphone sans avoir à se déplacer et en gardant l’anonymat. Pour certaines, c’est même le seul moyen de contact. C’est un moyen d’expression formidable...

Saïda : Surtout quand le mari n’est pas là...

Touria : Les femmes téléphonent pour dire : « J’ai un problème », et tous ces problèmes sont le plus souvent un problème avec le mari. Cela peut être aussi bien le problème du mari qui s’en va par exemple, qui quitte la maison et la famille.

Saïda : En fait tout ce qui concerne les rapports hommes-femmes.

Touria : Mais nous faisons également un travail d’information, sur les lois françaises y compris. A qui s’adresser pour tel problème, quels sont nos droits. Il y a des cas simples pour lesquels existent des solutions mais bien souvent, la plupart des femmes immigrées ne peuvent les résoudre faute de savoir où s’adresser. Parfois, l’assistantev sociale apporte cette information mais il y a le problème de la langue entre autres. La demande d’information est très importante et plus importante que celle de solutions toutes faites.

Saïda : Au cours de ces émissions, ce qui apparaît en fin de compte, c’est que les femmes ne sont plus disposées à subir tout ce qu’elles ont subi jusqu’à maintenant. Il y a une évolution.

Touria : Même si elles ne sont pas tout à fait prêtes à affronter toutes les situations, elles ne sont en tous cas plus disposées à subir ; elles veulent connaître ; elles veulent savoir pour pouvoir réagir.

Saïda : Elles hésitent d’autant moins à parler qu’elles savent que nous connaissons tous ces problèmes, que nous les avons déjà rencontrés. Pour nous en effet, ces problèmes ne sont pas nouveaux. Les femmes peuvent donc en parler librement.

Elles n’auront pas la même confiance à l’égard d’une femme française même si celle-ci est membre du Planning familial car il y a le problème de la différence, la peur des réactions imprévues sans parler du racisme.

Touria : Quand on rencontre un interlocuteur qui écoute, il y a déjà de nombreux barrages ; alors, quand il s’agit de racisme... Les personnes qui nous téléphonent, hommes ou femmes, nous disent qu’ils se sentent absolument chez eux, entre autres parce qu’on parle arabe, l’arabe dialectal. De ce point de vue, c’est même mieux que dans les pays d’origine où, bien souvent, les émissions de radio sont en arabe classique que les gens ne possèdent pas en général, sans parler du contenu de ces émissions orienté en fonction du régime en place. La radio a donc permis de rompre l’isolement des femmes. Elle permet de bavarder et de discuter à grande échelle. Dans les émissions, nous pouvons aborder des problèmes très précis — avec un spécialiste si nécessaire — comme la contraception. Sur cette question, par exemple, nous avons réalisé trois émissions qui ont eu beaucoup de succès : l’une a été consacrée à l’aspect médical, l’autre à l’aspect social et religieux. Celle-là a provoqué de nombreux appels. Une troisième émission a été réalisée à la demande des femmes elles-mêmes.

• On peut supposer que les femmes ne téléphonent pas seulement pour obtenir une information mais aussi pour donner leur avis...

Touria : Bien sûr. D’ailleurs, nous avons toujours orienté l’émission dans ce sens pour qu’il y ait véritablement débat. Par exemple, sur une question qui n’est pas introduite par un spécialiste, nous disons clairement que nous n’avons pas de solution précise, que tout le monde doit participer. Lorsqu’une femme pose un problème, nous pouvons lui répondre, mais d’autres qui ont l’expérience peuvent prendre le téléphone et lui répondre aussi. Dans ce cas, on a toujours plus de réponses que de questions. Parfois, nous n’avons pas de sujet programmé à l’avance. Dans ce cas, la discussion est totalement libre et il y a toujours quelqu’un pour programmer un thème. Il y a tellement de problèmes...

Saïda : Par exemple, je me rappelle une émission pendant le Ramadam. Une femme a appelé, dès le début de l’émission, pour expliquer sa situation : son mari l’avait ramenée d’Algérie depuis un an et elle en avait vraiment ras-le-bol d’être ici. Immédiatement après elle, un homme a appelé. Il lui a conseillé de dire clairement à son mari qu’elle n’en pouvait plus et qu’elle voulait retourner en Algérie.

• Face à ces sujets tabous, comment les maris réagissent-ils ?

Touria : Bizarrement, ceux qui sont absolument contre l’émission n’interviennent pas. A part eux, de nombreux hommes appellent et interviennent pour ou contre. Quelques hommes interviennent très positivement.

Saïda : J’aimerais revenir sur l’émission à propos de la contraception car elle n’était pas évidente à réaliser. On a d’abord demandé aux femmes leur avis sur le projet lui-même et le contenu de l’émission. Il a fallu prendre des précautions pour ne pas choquer ; par exemple, demander que les enfants soient éloignés de la radio pour pouvoir parler librement.

Touria : En fait, cette initiative nous a été suggérée par une femme qui avait téléphoné pour nous dire : « Il ne faut pas parler trop crûment parce qu’il y a des enfants qui sont près de leurs parents. » D’autres ont alors répondu : « Il n’y a qu’à éloigner les enfants ; il faut parler crûment. » Certaines ont fait remarquer que jamais le Coran n’avait interdit de parler de cela. Mais nous, nous avions des réticences sur le sujet lui-même : serait-il bien perçu, comment l’aborder, comment répondre aux questions ? En fait, ces réticences n’avaient pas lieu d’être et ce fut, je crois, l’émission qui rencontra le plus de succès. On avait pourtant presque envisagé de la supprimer !

Sur un autre sujet, le problème des enfants, nous avons fait venir un psychologue pour aborder la question du retard scolaire, etc. Il y a déjà. eu deux émissions sur ce thème ; une prochaine est prévue dans quinze jours...

Vous me direz que les problèmes des enfants concernent théoriquement aussi bien les hommes que les femmes mais pratiquement, comme ce sont les femmes qui s’occupent des enfants, elles s’y intéressent beaucoup plus ; et sur ces questions de retard et de problèmes

De là est née l'idée de l'Association des femmes arabes psychologiques, les femmes ne savent où s’adresser.

j • Au fil des émissions, avez-vous cons-I taté une évolution ? La qualité des liens j noués avec les femmes qui vous écou-! tent s’est-elle modifiée ?

Touria : On ne peut avoir la prétention au bout d’un an et demi d’émissions d’avoir apporté des solutions concrètes à tous les problèmes posés mais la radio est devenue une référence. Elle a un côté sécurisant car les femmes qui nous écoutent ont le sentiment de ne plus être seules pour affronter leurs problèmes. Lorsqu’elles ont un pépin, elles attendent l’émission pour en parler. C’est vrai aussi pour les hommes.

Au début, on organisait tous les six mois une séance critique des émissions passées. On y faisait en même temps des propositions pour les émissions suivantes afin de permettre aux auditrices et aux auditeurs d’établir leur propre programme. Nous avons conservé cette habitude.

On constate également une évolution dans la qualité du débat. Il y a maintenant un respect de la parole de l’autre. On n’insulte plus quelqu’un sous prétexte qu’on n’est pas d’accord avec lui ou qu’il s’éloigne du sujet. L’apprentissage spontané d’une certaine pratique de la démocratie s’est fait grâce au débat. C’est d’ailleurs la limite d’une discussion menée à grande échelle. Les solutions concrètes aux problèmes individuels ne peuvent pas être menées à leur terme, surtout ceux qui exigent un contact direct. Ces problèmes doivent et peuvent alors être résolus, pour la plupart, au sein d’une association.

La radio n’est donc pas pour nous une fin en soi mais un instrument de travail.

• Comment voyez-vous l’utilisation de cet instrument ?

Touria : On avait toujours constaté que lorsqu’on appelait par tracts ou par affiches à des réunions ou même à des fêtes, les femmes se déplaçaient rarement. On a donc décidé, pour faire une expérience, d’organiser une fête pour les femmes, par le biais de la radio cette fois. La première a eu lieu le 5 février 1983.

On en avait d’abord discuté l’idée au cours d’une émission. Des hommes sont d’ailleurs intervenus en faveur d’une telle initiative car ils y trouvent leur compte tant qu’il s’agit d’une fête entre femmes. Certains pourtant refusent même que leur femme puisse contacter d’autres femmes dans ce genre de rencontre. D’autres au contraire, harcelés

De là est née l'idée de l'Association des femmes arabes

dossier par leur femme qui veut et ne peut sortir, doivent se dire : ouf ! Enfin un endroit où je peux la laisser aller... Pour préparer la fête, on a d’abord convoqué une réunion de femmes par le biais de la radio. De nombreuses femmes y sont venues et c’est de cette initiative qu’est sortie la conception de la fête. Une fois les décisions prises, ce sont les femmes elles-mêmes qui les ont expliquées à la radio. Nous avons aussi pensé aux femmes berbères qui ne comprennent pas l’arabe. Une femme parlant couramment le berbère participait à la réunion. Elle s’est proposée d’elle-même pour expliquer immédiatement à la radio notre projet de fête.

Cette femme revient de temps en temps pour faire des émissions en berbère.

Ce sont ainsi 350 à 400 femmes qui se sont déplacées pour la fête. Et nous n’avons pratiquement rien eu à faire pour la préparer. Nous n’avons pas eu à débourser un centime... Pour la deuxième fête, cela a été pareil. On peut dire que les deux fêtes ont été réussies à 100%.

Chaque femme a amené quelque chose : des gâteaux, etc. Avec un petit rien chacune, cela a donné des montagnes de gâteaux de tous les pays, de toutes les régions.

En ce qui concerne la musique, chaque femme qui avait un instrument l’a apporté et au cours de la fête, des groupes de musiciennes se sont formés spontanément. Là encore, on a eu le plaisir de pouvoir écouter les spécialités musicales de toutes les régions.

Pour la circonstance, les femmes s’étaient parées de leurs vêtements de fête. C’était très beau. Pour les femmes, cela a été une occasion de rencontrer des femmes originaires de régions différentes.

• Comment aviez-vous résolu le problème des enfants ?

Touria : Nous avions demandé aux femmes qui pouvaient faire garder leurs enfants de ne pas les amener à la fête, non seulement pour qu’il n’y ait pas trop de bruit mais aussi pour être plus tranquilles ; mais pour ne pas priver de fête celles qui ne pouvaient pas faire garder leurs enfants, nous avons accepté qu’elles les amènent. Ainsi, il n’y a pas eu trop de gamins. Une femme nous a dit ensuite : « Au-delà de la fête, j’ai gagné quelque chose : de pouvoir faire garder mes gosses par mon mari. » Le mari était tellement ravi que sa femme puisse aller dans un endroit « sûr » qu’il était même prêt à garder les gosses. Pour elle, c’était un triomphe !

A partir de cette fête, des femmes nous ont demandé de diversifier nos activités ; de prévoir, par exemple, des réunions pour continuer à discuter. De là est née l’idée de l’Association des femmes, une association de femmes arabes. Ce seront surtout des femmes arabes qui viendront.

L’idée était dans l’air depuis quelque temps. Mais nous ne voulions pas répéter certaines expériences malheureuses où un bureau se constituait et... restait tout seul, dans les nuages. Il n’était donc pas question de créer une association à quelques-unes, pour se faire plaisir. Mais cette fois-ci la demande qui s’était exprimée était assez large. La nécessité de créer une association se faisait dès lors clairement sentir. Dans cet esprit, il faut que l’association que nous voulons créer puisse rassembler le maximum de femmes.

Depuis, nous avons organisé d’autres émissions de radio et une autre fête avant le Ramadan, au mois de mai, avec un aussi grand succès que la première fois.

Deux réunions en vue de créer l’association ont eu lieu par ailleurs et une prochaine doit avoir lieu pour définir les statuts.

Nous ne reproduirons pas l’expérience malheureuse à laquelle j’ai participé et qui m’a servi de leçon : partir d’étudian- tes pour toucher ensuite le reste des femmes immigrées... Elles n’ont pas le même langage, ni les mêmes préoccupations... Par la suite, bien sûr, nous envisageons de nous coordonner avec les autres associations de femmes immigrées. . .

• Quelles activités voyez-vous pour votre association ?

Touria : Quand on parle des femmes immigrées, on a tout de suite tendance à penser à l’alphabétisation. Pour nous, il n’y a vraiment pas que ce problème.

Saïda : Ce problème se pose d’ailleurs de moins en moins car les femmes qui arrivent de leur pays d’origine (du Maghreb en général) arrivent avec un minimum de bagage scolaire.

Touria : Je ne pense pas que l’alphabétisation soit la première nécessité. Il faut bien sûr pouvoir se débrouiller, mais il y a aussi tous les autres problèmes. Il faut aborder ces problèmes en même temps que l’alphabétisation.

Nous avons le projet de faire des permanences, d’organiser des débats, des initiatives culturelles aussi, de telle sorte que le maximum de femmes puisse participer à l’association et contribuer ainsi à résoudre leurs problèmes.

Propos recueillis par

Anne-Marie Granger et Claire Bataille

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