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Carmen, une femme libre

· Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 32 · 898 mots

CULTURE

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Carmen, une femme libre

Carmen n ' est pas seulement le plus populaire des opéras français (qui n'en fredonne pas les airs à la manière des Italiens ?) mais se trouve aujourd'hui à l'affiche des plus grandes scènes lyriques , y compris Pékin.

Son succès dépasse de bien loin l? i »ou-velle de Mérimée dont le livret s’ir pire. Sans conteste, ce que les librettistes de Bizet, Meilhac et Halevy, ont écrit est une superbe infidèle. Chez Mérimée, Carmen est une « Hors la loi », éprise de liberté, excessive en tout, mais surtout d’une grande violence. Pour la bourgeoisie de l’époque elle est un personnage inquiétant, une âme damnée, qui vit avec un bandit borgne que Don José tuera par amour pour elle. Union scellée dans le sang. Entraîné dans la voie du crime, Don José, dans la nouvelle de Mérimée, garde un caractère noble, une figure toujours sympathique. Ce n’est pas exactement la même situation des personnages que l’on retrouve chez Bizet. Carmen perd au passage un peu de sa violence pour trouver une joie de vivre au mépris des convenances. Don José, lui, est un officier sans grand apparat , même un peu minable dans les premiers actes, qui s’élèvera, par cet amour qui le possède, au niveau d’un héros de tragédie.

Présenté comme un tournant dans la musique cet opéra représente une date charnière à plusieurs niveaux : Musicalement d’abord Bizet dérange. Le public de l’Opéra Comique n’est certes pas habitué à tant de violence ni à tant de sciences. Il lui fallait des œuvres faciles, des mélodies vocales bon enfant, un orchestre docile qui se contente d’accompagner servilement les chanteurs. Avec Bizet, l’équilibre est parfait entre la fosse et la scène, mais plus, la partition d’orchestre est intéressante en elle-même.

Enfin ce personnage féminin, tellement rare dans la musique lyrique du sud de l’Europe à l’époque, femme libre s’il en fut, sur une scène d’opéra de la fin du XIXe siècle, qui verra tant de « défaites de femmes ». Il n’y a guère que Pamina de la FJûte enchantée de Mozart, ou bien Mimi de la Bohème de Puccini. Quant à Beethoven dans Fidélio il donne à Eleonor un rôle et des vêtements d’hommes, seul moyen pour elle d’accomplir ses projets.

Jusqu’à la fin du second empire l’Opéra Comique est un théâtre parlé et chanté. Le genre est une sorte de « vaudeville lyrique » où se presse la petite bourgeoisie dans l’intention de se distraire, sans que jamais bien entendu la pudeur et la morale n’en soit offensée. Le genre délibérément comique, est par ailleurs trop souvent insipide. On comprend dès lors le scandale que constitue la création de Carmen et la surprise indignée du public habituel de l’Opéra Comique. Le fait que Carmen soit une « fille du peuple » ne choque pas le public de la salle Favard, mais ses excès, ses œillades, ses séductions, ses colères n’ont rien à voir avec les représentations édulcorées de femmes auxquelles on a habitué le public. Mais ce qui, dans Carmen, fait le plus scandale est qu’au « baisser de rideau » la morale n’est toujours pas sauve et les « mauvais » n’ont pas le moins du monde fait amende honorable.

Don José, ce déserteur (cela à une époque où Monsieur Thiers après avoir écrasé la commune ne pense qu’à la revanche de la défaite de 1870) ne trouve sa dignité que dans le meurtre de la femme tant aimée. Carmen qui s’exhibe à longueur de scènes, joue avec tous les hommes qu’elle rencontre le jeu de la séduction meurt, en clamant « Jamais Carmen ne cédera, Libre elle est née et libre elle mourra ».

La religion, la morale et l’armée, piliers du régime de Thiers en prennent un sacré coup et le tout en 2 heures de chansons et de danses.

On ne peut pourtant pas dire que les intentions de Bizet étaient de faire une œuvre politique, sa préoccupation reste musicale et théâtrale. Il n’en reste pas moins que ce personnage a quelque peu dérouté les interprètes du rôle et c’est soit sous les traits de la vulgarité la plus excessive, très proche de la prostitution, soit sous ceux d’une matrone nonchalante ou solennelle que Carmen a été présentée au public. Il faut rendre hommage à Tereza Berganza et Claudio Abbado d’avoir tout à fait récemment restitué au personnage l’authenticité d’une femme pleinement consciente de sa liberté.

Il n’est donc pas étonnant qu’à une époque où l’opéra connaît un regain d’audience tout à fait spectaculaire, bon nombre de réalisateurs de cinéma et de théâtre se soient emparés de ce thème pour en mettre en exergue, chacun à sa manière, les côtés les plus attachants du personnage.

Oscar Hammerstein et Otto Preminger dans les années 50 transposent Carmen dans une société noire américaine, ce qui lui vaut un procès des héritiers de Bizet. Peter Brook en 1981 extrait de l’opéra toute sa tragédie pour la monter en une admirable « tragédie de Carmen » au théâtre et bientôt sur les écrans, Saura restitue, dans une grande pureté chorégraphique, sa Carmen à l’Espagne profonde. Godard, lui s’éloigne délibérément de Bizet pour s’approprier le personnage de Mérimée sur la musique, d’une parfaite sobriété, des quatuors de Beethoven. Ce qui ressort de toutes ces adaptations-créations c’est l’extraordinaire actualité de Carmen en tant que femme en lutte pour son indépendance.

Anne

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