SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE « Le foetus irlandais acquiert le droit de citoyenneté »
Une publicité qui plaît à Laissez-les-vivre et doit plaire au « Pro-Life Movement en Irlande »
C’est finalement le 7 septembre qu ’ a eu lieu en Irlande du Sud le référendum constitutionnel sur l’avortement. Les défenseurs de l’ordre établi, ceux qui tremblent à l’idée d’une libéralisation des mœurs, peuvent se rassurer. La morale est sauve ! Le droit à la vie du fœtus est dorénavant inscrit dans la constitution. Plus de risques que de futurs parlements votent des lois remettant en cause celle de 1861 actuellement en vigueur — qui punit l’avortement par la prison à perpétuité. L ’Etat irlandais démontre une fois de plus son incapacité — et sa peur — à garantir au peuple irlandais les droits démocratiques les plus élémentaires, tel que le droit des femmes à disposer de leur corps.
Le texte de l’amendement qui a enfin été adopté après maints et maints débats, est ainsi rédigé : « L’Etat reconnaît le droit à la vie de l’enfant à naître, et, tout en tenant compte du même droit à la vie de la mère, garantit de respecter et de défendre par ses lois ce droit dans la mesure du possible. »
La première chose qui choque à la lecture du texte c’est que le droit à la vie du foetus est mis sur le même plan que le droit à la vie de la femme. Un certain nombre de médecins ont vigoureusement protesté. Cela implique en effet une remise en cause du recours à l’avortement dit « médical » pour protéger — voire sauver — la vie d’une femme enceinte en danger. Dans de tels cas, il faut intervenir vite et non tergiverser sur « l’égalité des droits » entre la femme et le foetus car tout retard est fatal. La logique de l’amendement est claire : on préfère qu’une femme enceinte meure plutôt que de « tuer (!) un enfant à naître » selon la terminologie des soi-disant défenseurs de la vie (traduction de « pro-life »).
Malgré tout, l’amendement comporte des ambiguités qui peuvent se retourner contre ses instigateurs. En effet, on peut très bien interpréter le terme « enfant à naître » de façon très différente.
Soit, comme le souhaitent certains, de la façon la plus réactionnaire : dès la conception, il y aurait « un enfant à naître ». Ainsi le stérilet et la pilule du lendemain provoqueraient des miniavortements et devraient donc être interdits — alors qu’ils sont pour l’instant légaux en Irlande. Cela représenterait un véritacle recul pour les femmes irlandaises.
Par contre, on peut considérer qu’un enfant à naître, c’est un enfant viable, ce qui légaliserait l’avortement avec des délais extrêmement longs.
Une victoire de la réaction, mais...
De ce point de vue, il faut tirer un bilan plus nuancé de la victoire des forces réactionnaires. Arriver en fin de course avec un amendement si vague est plutôt inquiétant et assez révélateur des problèmes rencontrés.
Certes, les résultats du scrutin sont clairs : deux fois plus de votes en faveur de l’amendement que contre lui. Cependant, le taux d’abstentions a atteint des proportions rares en Irlande : seuls 53,6% des électeurs ont voté.
En effet, beaucoup d’Irlandais ont fini par être désemparés par l’ampleur du débat, où les enjeux n’apparaissaient plus clairement, où se mêlaient politique, médecine et religion. Un débat qui est devenu de plus en plus confus, les « experts » eux-mêmes se contredisant, les législateurs n’arrivant jamais à un accord sur une formulation de l’amendement. Aussi, comme l’atteste le courrier des lecteurs des journaux, la réaction de nombreux Irlandais a été : qui croire ? à qui faire confiance ? Cela explique en grande partie 1 ’ abstentionnisme .
Pour d’autres, au contraire, la prolongation du débat semble avoir été bénéfique. Les sondages montrent qu’il y a eu une évolution de plus en plus défavorables à l’amendement. Alors qu’en février de cette année, 53 % des Irlandais interrogés déclaraient qu’ils voteraient pour l’amendement, 16% contre, 12% qu’ils s’abstiendraient et 19% qu’ils hésitaient encore, en mai les pourcentages étaient respectivement passés à 34% pour, 28% contre, 20% hésitant et 18% s’abstenant.
Un débat qui a secoué l'Irlande
Bien sûr, pour les féministes, ces « progrès » sembleront bien maigres quand on sait que la plupart de ceux qui ont repoussé l’amendement ne reconnaissaient pas pour autant aux femmes le droit de choisir.
Pourtant, cette campagne n’aura pas été menée en vain. Quelque chose a changé en Irlande. Pour la première fois on a largement débattu de l’avortement. Partout les gens ont dû prendre position. Les prêtres dans leurs bulletins paroissiaux, la profession médicale qui a vu surgir la création d’un « Prolife antiamendement group », les syndicats qui ont mis l’amendement à l’ordre' du jour de leurs congrès, les partis politiques, etc.
De l’avortement, certains en sont passés à la sexualité, dénonçant une répression sexuelle qui sévit depuis des décennies en Irlande.
Bien vite le débat a tourné au véritable procès de la société irlandaise, en particulier quand a été abordé le sujet brûlant des liens de l’Eglise et de l’Etat.
Maintenant, la discussion est terminée. A leurs problèmes quotidiens déjà si aigus (crise économique, chômage), les Irlandais auront à en ajouter un nouveau : l’amendement.
Plus que jamais, nous devons rester en éveil pour organiser une solidarité internationale avec nos sœurs irlandaises dès que commenceront les premières attaques contre elles.
Elisabeth Renan