La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

«Des femmes pour la paix»

· Cahiers du féminisme, n° 27, hiver 1984 · p. 28-29 · 1 670 mots

Entretien avec Bärbel Bohley.

En septembre 1983, Barbel Bohley, une des animatrices des groupes « Femmes pour la paix » de Berlin-Est, avait accordé une interviewa une collaboratrice de la revue L’Alternative. Le 12 décembre 1983, Barbel Bohley était arrêtée parla Stasi, la police politique est-allemande en compagnie d'une autre animatrice des groupes « Femmes pour la paix », Ulrike Poppe. On leur reprochait d'avoir eu des contacts avec des personnes que la Stasi fait entrer dans la catégorie des « ennemis de l'État » — des journalistes étrangers notamment. Tombant sous le coup de l'article de la Constitution qui réprime la diffusion à l'étranger d’informations préjudiciables au pays, elles encouraient une peine allant de deux à douze ans de prison.

Le 1er janvier 1984, Bârbel Bohley et son amie entamaient une grève de la faim, craignant que le gouvernement est-allemand selon la tactique habituelle, ne les expulse vers l’Ouest. Mais le 21 janvier 1984, on apprenait qu’elles avaient été remises en liberté.

Il est inutile de spéculer sur les raisons qui ont conduit le régime est-allemand à reculer. Mentionnons simplement que Barbel Bohley et Ulrike Poppe, l'une peintre et l'autre employée de musée, sont des figures de proue du mouvement pacifiste indépendant en RD A. Au cours de l’été 1983, elles ont participé à l'animation d'un forum pour la paix indépendant, rassemblant 500 personnes, essentiellement des femmes, à Berlin-Est. Elles ont été parmi les premières à signer la pétition adressée par trois cents femmes à Honecker, en protestation contre la révision de la loi militaire (mars 1982) et qui prévoit la mobilisation des femmes en cas d'état d’urgence. Elles ont été partie prenante à l’animation d'une crèche sauvage à Prenzlauer Berg, un quartier de Berlin-Est. En octobre 1983, elles ont participé, avec une trentaine d’autres femmes, à une manifestation silencieuse en faveur de la paix sur l'Alexanderplatz. En novembre 1983, elles avaient défilé avec des flambeaux devant l’ambassade des États-Unis à Berlin-Est et adressé une lettre aux députés ouest-allemands pour protester contre le déploiement des missiles de l’OTAN en RFA.

Ce n 'est donc pas pour rien que leur interpellation avait suscité une réelle émotion en RDA, au-delà des cercles pacifistes indépendants. Des inscriptions « liberté pour Bàrbel Bohley ! » avaient fait leur apparition en plein centre de Berlin-Est...

Nous remercions « l'Alternative » de nous avoir autorisé à publier des extraits de cette interview publié intégralement dans leur n ° 25 (janvier-février 1984).

Les Cahiers du Féminisme

Ulrike Poppe.

L’Alternative — Comment sont nés les groupes de femmes indépendants, en RDA ?

— Ils sont apparus dans le prolongement de la réaction spontanée d’un certain nombre de femmes à l’adoption, début 1982, d'une loi prévoyant la mise en place, dans certaines conditions, d'un service militaire féminin. Des femmes se sont réunies, ont rédigé des pétitions, les ont adressées aux autorités. Environ cent cinquante signatures ont ainsi été rassemblées. Les signataires s’inquiétaient tout particulièrement du fait que la loi était rédigée en termes suffisamment vagues pour laisser craindre que les femmes puissent être contraintes non seulement à ce service mais même au maniement des armes. [...]

— Ces groupes sont-ils liés à l’Église évangélique ?

— A l’origine, très peu. Mais il nous est rapidement apparu qu’il nous serait impossible de parvenir à quelque expression publique que ce soit sans le soutien de l’Église. Or, vu l’importance du problème qui s’est trouvé soulevé à l’occasion de l’adoption de cette loi, un problème qui touche directement la moitié de la population de la RDA, il nous paraissait indispensable, non seulement de nous réunir pour discuter en petits groupes, mais aussi de dire publiquement ce que nous avions à dire. C'est ainsi que nous avons commencé à travailler dans le cadre d’« ateliers pour la paix » organisés par l’Église. Nous nous sommes mises à réfléchir aux alternatives à l'engrenage de la violence dont nous — en tant que femmes — pourrions être porteuses, aux initiatives pour la paix que nous pourrions envisager, en relation avec l’éducation des enfants, la protection civile — des tâches qui nous incombent pour l’essentiel. A Berlin, nous ne nous sommes pas, à proprement parler, intégrées au cadre de l’Église, nous collaborons avec certaines de ses struc-

Ulrike Poppe

tures. Notre groupe est considéré comme une structure indépendante dont les préoccupations rencontrent celles de l’Église. C’est ainsi que nous avons pu, il y a quelque temps, rassembler environ 500 personnes dans une église à l’occasion d’une initiative intitulée « Des femmes pour la paix ».

— Quels sont, pour l’essentiel, les thèmes abordés lors de ce genre de rencontre ?

— L'éducation des enfants, l’éducation à la paix et, beaucoup, aussi, le problème de la sécurité, c’est-à-dire la façon dont on nous apprend à voir le monde en termes d’amis et d’ennemis, la manière dont nous pourrions nous débarrasser de cette image de l’ennemi... Nous parlons également de la façon dont l'État minimise les effets d’une guerre atomique, de nos tâches spécifiques de femmes dans un tel contexte.

— Comment les hommes ont-ils réagi à vos initiatives ?

— Plutôt bien, au départ. Nombreux étaient ceux qui nous disaient : « Bravo, continuez ! », puis nous avons entendu d'autres sons de cloche ; des jeunes qui se posaient le problème d’effectuer ou non leur service militaire et nous disaient : nous avons tout de même des problèmes plus importants que vous, si nous refusons de faire le service, il faudra bien que nous ayons quelqu'un qui nous apporte assistance et réconfort... De la même façon, nous avons beaucoup discuté de savoir s’il était bon que des hommes participent à nos réunions, s'associent à nos initiatives. Au début, nous étions plutôt pour, mais ils avaient tendance à monopoliser la parole et les femmes, comme d’habitude, se taisaient. Nous avons donc pensé qu’il était préférable de renoncer pour un temps à la mixité, ce qui ne nous empêche évidemment pas d’organiser un certain nombre d’initiatives mixtes — des jeûnes pour la paix, notamment.

— Quel type de contacts existe-t-il entre les différents groupes de femmes indépendants ?

— Il s’agit de contacts qui passent par des canaux personnels, pas par ceux de l’Église ; les groupes ne sont pas homogènes, certains ont une tonalité religieuse plus, nettement marquée que d'autres. Ôn apprend par le téléphone arabe ce que fait tel ou tel groupe à Iéna, Halle, ou ailleurs. Chaque groupe prend les initiatives qui lui conviennent, ici une fête pour les enfants, là un défilé avec des lampions, ailleurs un jeûne. (...)

— En RDA, le pouvoir insiste beaucoup sur le fait que les femmes bénéficient d’une égalité de droits totale avec les hommes. Comment vous situez-vous par rapport à ce discours ?

— (...) Nous savons bien que cette fameuse « égalité de droits » n’existe, pour l’essentiel, que sur le papier. L’État n’aime pas les manifestations féministes : il n’y a pas longtemps, dans une ville de province, une animatrice d’un club de jeunes a constitué un groupe de femmes qui débattait un peu de tout, dans l’esprit des groupes femmes de l’Ouest : de la paix, de la sexualité, des enfants, etc. Eh bien, elle a été licenciée. L’État n'aime pas que l'on mélange tout : pour lui, il y a un jour pour les femmes, un jour pour la paix, un autre pour la santé, et encore un autre jour pour les enfants... Tout doit être organisé par en haut. Au reste, je considère qu’il est juste que nous continuions à accorder la priorité au thème de la paix. Enfin : pourquoi faire de l’émancipation un thème seulement féminin ? Tout le monde ne veut-il pas s’émanciper, en RDA ? (...)

— Comment voyez-vous la poursuite de votre activité ?

— Jusqu’à présent, nous avons en quelque sorte couru d’initiative en initiative, mais cela ne peut plus durer ainsi : il faut maintenant pousser les femmes qui s’intéressent à notre activité à s’organiser elles-mêmes, à former leurs propres groupes, que chacun travaille sur des thèmes particuliers. Lors des fameux rassemblement qui a réuni 500 personnes, nous avons recueilli des centaines d’adresses. Maintenant se pose pour nous un problème d’organisation. D'autant que le succès de nos premières initiatives a permis de dépasser certaines réactions de peur, de sentir tout ce que nous pouvions gagner à nous retrouver ainsi ensemble, a favorisé l'expression d’un certain nombre de problèmes...

— Par exemple ?

— Les femmes qui s’intéressent à nos activités sont animées par toutes sortes de motivations. Il faut noter que beaucoup parmi elles s'adressent à nous avant tout parce qu’elles veulent se regrouper pour débattre des problèmes qu'elles rencontrent en tant que femmes ; pour elles, la question de la paix a beaucoup moins d’importance. Pour la plupart, elles ont entre vingt-cinq et quarante ans. Toutes ont un emploi, une expérience de la vie. Certaines comprennent un beau jour qu'étant femmes, leur ascension sociale, leur carrière ne saurait aller au-delà d’un certain palier, qu’une femme médecin ne deviendra pas médecin-chef, etc. D’autres ont entendu avec surprise leurs maris leur reprocher vigoureusement d'avoir signé la pétition à propos du service féminin, les exhorter à penser à leur carrière, tenter de les contraindre à retirer leur signature !

— Ne ressentez-vous pas, dans la phase actuelle, la nécessité de développer une base programmatique plus solide à votre activité ?

— Oui, nous avons ressenti l’impossibilité de continuer à travailler de cette manière, en dépit du succès qu'ont connu certaines de nos initiatives ; nous devons dépasser l'approche émotionnelle du problème qui a été la nôtre jusqu’alors et qui constitue la cause de notre agitation actuelle : chacune lit un livre, et hop !, nous mélangeons tout ça, une vraie salade russe ! Il faut que nous nous orientions vers une méthode plus rigoureuse, que nous mettions en place des groupes de travail sur un certain nombre de thèmes et qu’ ensuite soient mis en commun les fruits de l’élaboration de chacun de ses groupes...

Propos recueillis par Laura Salman

Récompense à un enfant méritant dans une petite ville d'Allemagne de l'Est.

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