La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les femmes dans les luttes de libération nationale

· Cahiers du féminisme, n° 27, hiver 1984 · p. 25-27 · 2 830 mots

Dans le cadre d'une lutte de libération nationale, la question de la participation des femmes à la guerre et à l'armée de libération se pose, à l'encontre des positions pseudopacifistes, dans des termes radicalement différents des pays dominants.

La nature de la lutte, son caractère anti-impérialiste et de guerre civile, déterminent ses formes et ses fonctions et notamment son caractère révolutionnaire : elle est le fruit de la mobilisation de l’avant-garde du prolétariat et de la paysannerie. Participer à cette armée, c'est participer à l'émancipation de la société toute entière.

Ces luttes se développent dans les pays dominés, c’est-à-dire ceux où le retard économique est le plus prononcé, retard qui s'exprime par un niveau de vie moyen extrêmement bas, un chômage massif et un exode rural menant à la formation d’un sous-prolétariat qui s’entasse dans des bidonvilles autour des villes. La sujétion économique dans laquelle sont maintenus ces États par l’impérialisme se double des taux d'analphabétisme les plus élevés du monde. Ces conditions objectives pèsent sur la vie des femmes : déjà les plus faibles économiquement, elles sont les premières chômeuses avec le développement de la crise, ou bien, au mieux, elles sont reléguées dans des travaux marginaux à peine rémunérés. L’idéologie dominante, machiste et patriarcale, confortée par l'impérialisme, les maintient dans cet état de surexploitation et d’oppression spécifique.

De la défense des droits démocratiques...

La participation des femmes aux luttes de libération nationale peut revêtir différentes formes. Elle commence plutôt par des manifestations de femmes dans la rue (par exemple : les mères de la place de Mai, les défilés de femmes nues sous une couverture en Irlande qui protestaient ainsi contre les conditions de détention des militants de l’IRA...). Ces actions, souvent présentées comme de simples démarches en vue de faire respecter les droits de l’homme, démontrent en fait que cette lutte, loin d’être isolée, recueille le soutien d’une large partie de la population et permettent de populariser à l’extérieur du pays le combat qui s’y déroule. Enfin, ceci constitue pour les femmes une première approche de résistance active, une reprise en compte des problèmes politiques existants. Elles prennent conscience qu'elles peuvent elles aussi se regrouper, s’organiser, et apporter à la lutte une dimension nouvelle.

Dès lors, lorsque la situation politique s’y prête, elles se trouvent naturellement amenées à participer de plus en plus étroitement à la lutte proprement dite.

Souvent, leur action commencera par porter de la nourriture aux clandestins, soigner les blessés, organiser des caches, collecter des renseignements..., autant d’actions qui, d’une part, les rendent indispensables au sein même de la lutte et, d’autre part, bouleversent leur propre vie, les amènent à considérer autrement les tâches familiales ordinairement prioritaires pour elles. Elles se tournent alors vers la résistance, essentiellement au niveau de leur quartier, de leur usine. Ce sont en effet les lieux où elles subissent le plus directement l’oppression ; misère du cadre de vie quotidien, surexploitation au travail. Cette première démarche est donc plus facile à accomplir, d’autant que cela leur permet de maintenir une présence dans le milieu familial. Dans un contexte de répression sanglante et d’absence quasi-totale de libertés, cette résistance prend souvent la forme d'une lutte armée et amène rapidement à la création de milices ouvrières. C’est donc d’abord dans les combats de rue que les femmes apprennent le maniement des armes, qu’elles sont amenées à prendre des décisions, et leur rapport à la lutte et à la violence évolue rapidement. Une partie d’entre elles (en majorité celles qui n’ont pas d’enfants), rejoignent alors les rangs de la guerilla et, par la place active qu'elles prennent au combat, accèdent aux différents niveaux de responsabilité de l’armée de libération nationale.

... à la participation à la lutte armée

L’histoire récente fournit des exemples concrets de participation des femmes à la lutte armée proprement dite. Ces exemples révèlent tous les mêmes schémas : les femmes sont d’abord cantonnées au sein de la lutte à des tâches plus « subalternes », elles doivent se battre et s’organiser entre elles pour faire reconnaître leur droit à participer directement à la lutte armée. Nous avons choisi d’illustrer cet article en accentuant plus précisément le rôle actif qu’ont joué les femmes au sein du combat, afin de mettre en lumière de manière concrète les enjeux de la lutte armée face à l’objectif d’émancipation des femmes.

L’exemple vietnamien

Au Vietnam, pendant la guérilla contre les Français, des millions de femmes combattaient, mais leur action relevait souvent de l’activité ordinairement dévolue aux femmes (eriger des barrages sur les routes,

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22e anniversaire du FSLN à Managua.

n'ai pas d’armes... Rebrousse che- transporter des vivres et des munitions, remettre en état les routes, soigner les blessés, transmettre les messages, préparer des cachettes). Elles n'assumaient pas les mêmes charges que les hommes au front et dans la direction des opérations militaires. Au sud, où la distinction entre front et arrière était moins nette, les femmes accédaient peu à peu à des fonctions d’importance vitale.

Ainsi, en 1961, l’Union des Femmes pour la Libération du Vietnam du Sud est fondée pour lutter aux côtés des hommes et aussi prendre en charge directement la libération de villages et la mise en place d'administration dans les régions frontières. Les membres de l’Union des Femmes se rendent dans les régions envahies par l'ennemi pour y organiser des unités de combat féminines. En 1965, l’Union des Femmes au Nord Vietnam lance le mouvement des « Trois prises en charge » pour préciser le rôle indispensable joué par les femmes dans ce nouveau combat populaire. Les femmes sont appelées à remplacer les hommes dans le travail de production, à gérer les affaires de la famille et à soutenir le front, en combattant s'il le faut.

Les femmes vietnamiennes ont mené leur lutte politique dans « l’Armée aux cheveux longs » qui réunissait des milliers de femmes et qui avait l'objectif d’entraîner la population dans la résistance, organiser des manifestations, projeter des rassemblements pour stimuler le courage du peuple et persuader les soldats de déserter l’armée de Thieu. Ainsi, Minh Khai , héroïne de l'Armée aux cheveux longs, militait dans la clandestinité dès 1926 à l’âge de 16 ans. Déléguée syndicale clandestine, elle est arrêtée en 1940 par les Français qui l'accusent d’avoir mené une action de grande ampleur à Nam Ky. Torturée, puis jugée et condamnée à mort, elle écrivit un poème avec son sang sur les murs de sa cellule :

« Femme aux joues roses, me voici avec vous les hommes ! Sur mes épaules pèse la haine qui nous est commune.

La prison est mon école, les prisonniers mes camarades, “Épée” le nom de mon enfant, “Fusil' ' celui de mon mari. »

Les femmes excellent dans le travail de persuasion auprès des troupes ennemies dont elles sapent le moral et qu'elles engagent à déserter : toutes les nuits, au Sud Vietnam, on voit des centaines de filles, un mégaphone à la main, ramper dans l’herbe et se faufiler dans les arbres pour se rapprocher des lignes ennemies. Après avoir chanté un poème qui évoque le souvenir de la vie au village natal, elles appellent celui qui est de l’autre côté par son nom : « Chanh Chanh, c'est ta cousine Thi Lau. Pourquoi est-ce que tu tires ? Je mm, reviens dans ton village. Nous avons mis de côté une terre pour toi. Sois du côté du peuple. »

Nguyen Thi Dihn , commandante en chef adjointe des F APL et présidente de l’Union des Femmes pour la libération du Sud Vietnam, pense que sa vie ne diffère en rien de celle des autres femmes vietnamiennes : « Si j’occupe un poste de haut commandement, c’est parce que le peuple m’a appris ce que je sais. Mais je suis semblable à des milliers d’autres femmes. Je ne suis que l'une d’entre elles. Et combien ils sont nombreux les combattants morts, hommes et femmes, qui auraient pu occuper mon poste. » (Extraits de « Femmes du Vietnam », A. Eisen-Bergman.)

22e anniversaire du FSLN à Managua

Les Nicaraguayennes

Au Nicaragua, jusqu’en 1977, les femmes n’ont pas pris directement part au combat, mais elles ont lutté en aidant les combattants révolutionnaires : organisation de la solidarité avec les prisonniers, manifestations devant les commissariats et les prisons, etc. En 1977 a été fondée l’association AMPRONAC (Asociacion de Mujeres ante la Problematica Nacional), première organisation construite, dirigée et animée par des femmes et dont les objectifs explicites étaient « d'obtenir la participation des femmes pour résoudre les problèmes posés au pays, de défendre les droits des femmes et les droits humains en général ». L'audience accrue d’AMPRONAC à partir de 1978 témoigne de la volonté des femmes de participer à la résistance et entraîne leur engagement massif dans les rangs de l’armée Sandi-niste. « Dans la guérilla en général, il y avait environ 30% de femmes dont la moitié était des combattantes et l'autre moitié chargée des tâches organisationnelles. Même minoritaires, elles ont eu pendant l'insurrection un rôle militaire important. » Cependant, l’accélération des événements au cours de l’année 1978 a conduit à ce que la participation directe des femmes à la lutte armée, si elle fut intensive plus que partout ailleurs dans le monde, fut dans une certaine mesure de courte durée.

D’autres luttes de libération dans le monde illustrent encore ce thème où l’on retrouve les mêmes schémas : « aux premiers temps de la lutte armée érythréenne contre l'Éthiopie, le rôle des femmes se limitait à l’intendance. Au cours des années 70, avec la création du FPLE (Front de Libération du Peuple Èrythréen), la situation a radicalement changé puisque le front a affirmé son objectif de supprimer les discriminations traditionnelles les plus flagrantes. Les femmes constituent le tiers des combattants, elles participent à tous les types d'action, elles sont dans les premières lignes. Elles sont aussi cadres politiques mais n’ont pas encore accès au Comité central ni au Bureau politique ». (Terre des Femmes, p. 117, article de C. Berhane).

Au Salvador, les femmes se sont engagées dans le combat quotidien contre la dictature : « elles prennent totalement part à la lutte pour le pouvoir, tout comme les hommes et sans être reléguées à des tâches subalternes. Elles ont les mêmes obligations, le même droit à la parole, à la décision, au combat. Trois des sept membres de la commission politique de l’ERP sont des femmes (. . .). Elles luttent dans les montagnes et dans les milices. Elles font des journaux et fabriquent des explosifs. Elles participent à des grèves (comme meneuses souvent), à des prises d’armes à l’ennemi, à des manifestations qui ont lieu sous le feu des balles policières ». (El Salvador, Ana Guadalupe Martinez.)

Ainsi, la participation des femmes aux luttes de libération nationale est très importante, et reconnue par tous en tant que telle. Ceci est d’autant plus remarquable que cette image nouvelle des femmes et du rôle qu’elles peuvent jouer sur la scène politique et militaire rompt totalement avec leur image et leur rôle traditionnels. Elles ont de plus à surmonter l'énorme handicap de l’analphabétisme et ont tout à apprendre de la vie politique du pays.

Les difficultés d’un engagement

Ceci leur est extrêmement difficile, non seulement de part la nature des régimes en place, mais surtout à cause de l'absence ou de la faiblesse d’un mouvement des femmes au moment où la lutte armée s’engage, mouvement qui leur aurait permis au départ de réfléchir consciemment à leur oppression spécifique, d’avancer leurs revendications, de prendre leur place dans la vie sociale du pays. Elles doivent s’engager dans la lutte armée, domaine traditionnellement dévolu aux hommes, sans aucune expérience préalable de lutte des femmes, sans aucun acquis.

Les obstacles à leur participation directe et reconnue en tant que telle à la vie politique et à la lutte sont . donc la plupart du temps surmontés grâce à leur quotidien dans la résistance, à la place qu'elles y prennent, et non grâce à un important mouvement de femmes qui aurait impulsé au préalable un débat idéologique. Leur participation aux combats révèle en effet leur courage et leur détermination ; tous les récits existant sur la résistance au Salvador, la guerre du Vietnam, la révolution cubaine ou nicaraguyenne, la guerre d’Algérie, etc., témoignent de la résistance des femmes aux humiliations diverses, aux tortures, aux viols, ainsi que leur détermination farouche au cœur même du combat où elles participent à tous les types d’actions : attaques de guerilla, batailles conventionnelles, premières lignes, etc.

Il n’est dès lors plus possible de n’appliquer les notions de courage ou d’héroïsme qu’aux hommes, le quotidien faisant la preuve que l’attitude et l'engagement dans la lutte sont bien fonction de la prise de • conscience politique et de la détermination de chacun. Ceci est un facteur fondamental dans le changement des rapports qui s’opère alors, permettant aux femmes d'accéder à des responsabilités dans la vie du pays. Cependant, dans quelle mesure ces acquis, obtenus au moment de la lutte, sont-ils conservés ensuite ?

Après la victoire, lutter pour l’émancipation

Il semble difficile d’exiger des femmes, sitôt la guerre finie, qu'elles se cantonnent au rôle qui leur était anciennement dévolu. D’une part, la dimension socialiste des luttes de libération nationale prend en compte les problèmes spécifiques des femmes et leur émancipation. Mais, surtout, les femmes ont appris à se regrouper, elles ont pris conscience de leur force, elles sont intervenues et ont pris des responsabilités pendant la lutte, ce qui les amène ensuite à revendiquer leur intégration à tous les niveaux de la société.

La plupart du temps, elles participent activement à la reconstruction du pays et de son appareil productif. Elles doivent par contre se battre pour pouvoir conserver leur place dans l'armée. Au Nicaragua, au lendemain de la victoire Sandiniste, l'armée était composée de 25 % de femmes que l'on retrouvait à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Ce phénomène n'est pas étranger au maintient et au développement de

Bibliographie

_ l'organisation autonome des femmes. Aujourd’hui, l’existence de ce mouvement est très important car les Nicaraguayennes doivent lutter pour maintenir cet acquis et continuer à être intégrées à la formation militaire.

Le problème est donc de savoir si leur participation à la lutte armée entraîne une transformation profonde de la société remettant véritablement en cause leur infériorité séculaire. C’est là que l’existence d’un mouvement autonome des femmes prend toute son importance. En effet, seul ce mouvement peut garantir un maintien constant de la mobilisation des femmes, pour conserver et élargir leurs acquis. En Algérie, 20 ans après la victoire, les conditions de vie des Algériennes témoignent de manière exemplaire que même l'engagement dés femmes dans la lutte révolutionnaire ne garantit en rien leur émancipation. Pour avancer dans la voie de la libération, l’expérience d'une organisation autonome de femmes et de ses combats paraît donc tout autant décisive que la participation à la lutte armée.

Natacha Brink Françoise Foucault

Les Cahiers du féminisme ont déjà publié

El Salvador : La lutte héroïque des femmes salvado-riennes contre la dictature, n° 24, avril-mai 1983.

R.D.A. : Les femmes et le service militaire, n° 23, février-mars 1983.

Grande-Bretagne : Les femmes de Greenham Common, n° 23, février-mars 1983.

Palestine : Scènes de l'occupation en Cisjordanie — la résistance au féminin, n° 23, février-mars 1983.

Israël : De la lutte pour l'avortement à la lutte contre la guerre du Liban, n° 22, décembre 1982-janvier 1983.

Chili : Interview d’Ana L. Pinailillo, militante du MIR, n° 22, décembre 1982-janvier 1983.

Palestine : Les femmes dans la lutte du peuple palestinien, n° 21, novembre-décembre 1982.

R. F. A. : Quel pacifisme pour les féministes allemandes ? n° 20, juin-août 1982.

Historique : La ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (1919), n° 18, décembre 1981-janvier 1982.

Irlande : Lutte des femmes et lutte nationale en Irlande, n° 15, mars-avril 1981.

El Salvador : Les femmes dans les luttes, n ° �.mars-avril 1981.

En langue française, à consulter

« Non à la guerre disent-elles », Odette Thibault, Chronique sociale, 1982.

« Paris Féministe », n° 7 juillet 1983, Dossier Guerre et Paix, 8, cité Prost, 75011 Paris.

« L’Alternative », n° 24, novembre-décembre 1983, « Pacifistes à l’Est », voir l’URSS, femmes anglaises à Moscou.

« Femmes et mouvement ouvrier » : Allemagne d'avant 1914, révolution russe, révolution espagnole, A. Mahairn, A. Holt, J. Heinen, La Brèche 1979.

« Inprecor » : il y a des articles généraux sur le mouvement anti-guerre dans presque tous les numéros. En vente à la librairie La Brèche.

En langue anglaise

« Does Khaki become you ? » The Militarisation of Women’s Lives. Cynthia Enloe, Pluto press, 1983.

Disarmament Campaigns, International Newsletter on actions against the arms race, Women & Peace — « Les femmes et la paix », rubrique dans chaque numéro, Anna Paulowna-plein 3, Post box 18747, 2502 ES, La Haye, Pays-Bas.

International Viewpoint, n° 30, 16 mai 1983, « Women’s World Peace Day ».

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