La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les raisons d’une participation

· Cahiers du féminisme, n° 27, hiver 1984 · p. 13-14 · 2 009 mots

Les États-Unis, l'Europe de l’Ouest, le Japon ont connu de puissantes mobilisations contre les dangers de guerre. A New York, un million de personnes ont formé, en juin 1982, la plus grande manifestation de l’histoire américaine. En RFA, des centaines de milliers de personnes se sont opposées à l'installation des missiles Pershing et Cruise. En Europe de l'Est, notamment en RD A, des mouvements pacifistes indépendants des gouvernements s'organisent, malgré la répression bureaucratique. En France, le mouvement anti-guerre a rencontré une audience limitée, la plus faible de tousles pays impérialistes. En Grande-Bretagne, en Italie et aussi dans les pays de l'Est, les femmes ont été à l'initiative de certaines mobilisations et ont participé largement aux autres ; en France, les organisations féministes sont restées passives.

Il est vrai que le problème est complexe. La gauche française est profondément divisée sur la question. Des femmes, même motivées, pensent qu'elles n'ont, en tant que femmes, rien à dire de plus que ce qu 'elles affirment dans le cadre des organisations mixtes. D'autres, fidèles à la tradition du PCF des années 50, en appellent à l'aversion spontanée des femmes contre la guerre, suscitant les réserves des féministes. Problèmes complexes sans doute, mais problèmes à aborder franchement.

Depuis 40 ans, existe, pour la première fois dans l’histoire, la possibilité de détruire la planète ou de faire régresser les survivants à un stade primitif de développement. En ce sens, l’arme nucléaire n’est pas un armement comme les autres. On objectera qu’il a peu servi, les multiples conflits localisés étant restés « conventionnels ». Pourtant, les conditions de sa première utilisation devraient faire réfléchir. Hiroshima et Nagasaki, ce n’est pas un pays acculé qui se défend avec l’arme du désespoir, c’est la première puissance mondiale, au faîte de sa domination économique, déjà victorieuse, qui veut économiser ses « boys » et surtout empêcher la deuxième puissance mondiale (l’URSS) de partager avec elle les dépouilles asiatiques. Si la bombe n’a plus été lancée depuis 1945, c’est que l’URSS s’est dotée de l’arme nucléaire dès 1949, empêchant Pékin pendant la guerre de Corée, Hanoï pendant le conflit indochinois de subir le sort du Japon.

En ce sens, nous ne versons pas dans l’ angélisme ; l’équilibre de la terreur qui fait planer une menace de destruction totale sur la tête des classes dirigeantes impérialistes a empêché une troisième guerre mondiale.

Cette donnée fondamentale persiste. L’équilibre des forces ne s’est pas rompu au profit de l’Est, quoiqu’en dise le Pentagone dont les statistiques sont volontairement fantaisistes ou Mitterrand qui ne compte pas la force de frappe française dans le camp atlantique. Comme si les bombes françaises visaient New York...

Cet équilibre est néanmoins susceptible de perdre son efficacité. L’économie capitaliste mondiale est en crise depuis 1974, alors qu’elle avait connu une croissance continue depuis 1945 (les « Trente Glorieuses »). Dès lors, les industries d’armement ne sont plus l’une des branches parmi d’autres d’une économie nationale mais le marché de substitution par excellence qui stimule un nouveau processus d’accumulation. De plus, la crise rend plus impérieuse que jamais l’ouverture de nouveaux marchés. Elle rend plus insupportable, pour le capitalisme, les processus révolutionnaires dans le tiers monde ; elle peut même conduire certains secteurs de la bourgeoisie à vouloir restaurer l’économie de marché dans les pays d’économie planifiée. Tout cela accroît les facteurs de guerre et fait de l’impérialisme le principal responsable de ces dangers. Cette affirmation ne signifie pas que l’on possède un goût prononcé pour les sociétés du « socialisme réel », que l’on prend feu Andropov pour un ami des peuples, et Jaruzelski pour un homme de liberté. La militarisation des pays de l’Est, la répression contre les pacifistes indépendants ôtent toute illusion. Les castes bureaucratiques de l’Est n’hésitent jamais à envoyer leurs chars contre celles de leurs populations qui contestent leur pouvoir. En revanche, il n’existe aucune nécessité dans la logique économique de ces États, comme dans la forme de domination bureaucratique qui les pousse au conflit international. La crise des économies de l’Est provient fondamentalement des distorsions de la planification, et non des blocages sur le marché mondial même si ceux-ci se répercutent par le biais des échanges avec l’Ouest. Les différences de système font que la course aux armements affaiblit l’économie soviétique (malgré des retombées positives dans la recherche), tandis qu’elle renforce la croissance américaine. De plus, les bureaucrates se satisfont du statu-quo actuel, et, malgré leur désir d’élargir leurs « zones d’influence », encouragent très mollement les révolutions du tiers monde.

Il en va autrement de l’impérialisme dont la logique fondamentale, celle du profit, induit une somme de conduites désordonnées des agents économiques, à la dynamique irrationnelle et non maîtrisée.

Toutefois, il n’y a pas de fatalité qui conduise inéluctablement d'une py crise économique majeure à une guerre mondiale même si les suites O de 29 sont peu rassurantes. Les fac-S teurs politiques peuvent jouer dans o un sens favorable ou défavorable. � L’histoire montre que les grandes I guerres éclatent toujours dans un E contexte de défaite décisive ou de t » capitulation du mouvement ouvrier ; � nous n ’ en sommes pas là en Europe . Un conflit international suppose aussi des équipes dirigeantes consciemment résolues à l’assumer (Hitler ou Tojo). Reagan a beau s’être rallié à la doctrine « Airland Battle » qui stipule que les Etats-Unis pourraient les premiers utiliser l’arme nucléaire dès le début d’une guerre, il n’en cherche pas moins à négocier avec l’URSS. La décision d’utiliser l’arme nucléaire supposerait une refonte de la forme de domination bourgeoise et un changement dans les rapports de forces au profit d’équipes extrémistes. Or, Le Pen n’est pas encore à l’Élysée...

Le risque de guerre n’est pas imminent mais il existe. Le seul remède contre les glissements successifs — politiques — vers la guerre est la mobilisation ; à l’Ouest, contre le surarmement impérialiste ; à l’Est, contre la militarisation de la société. En France, cela suppose, outre l’opposition résolue aux Pershing, la lutte contre la force de frappe française et la revendication d’une Europe dénucléarisée du Portugal à la Pologne. Les femmes ont-elles un rôle particulier à jouer ?

Le féminisme contre le sur armement et ses conséquences

La tradition, en matière de rapport entre les femmes et les mouvements de la paix est bien assise. Le courant pacifiste au sein de la IIe Internationale avant 1914 justifiait l’activité des femmes sur cette question par l’amour inné qu’elles portent à la paix. Les PC de la guerre froide ont amplifié le thème. La lecture de l’ouvrage de Renée Rousseau « Les femmes rouges » montre ]. Vermersh imposant à de grandes résistantes de se couler dans l’image de la mère qui refuse la guerre (contre l’URSS) pour protéger ses fils. Récemment, des courants féministes, sous une forme légèrement plus sophistiquée, reprennent les mêmes notions. La guerre serait le stade ultime de la violence patriarcale (F. D’Eau-bonne) ; les hommes seraient culturellement ou biologiquement (ouvrage récent d’Odette Thibaut) programmés pour y prendre plaisir tandis que les femmes, parce qu’elles donnent la vie, parce que leur attachement aux enfants est supérieur, parce qu’elles ont le gène de la paix dans leurs chromosomes. . .

seraient pacifistes par instinct.

Précisons immédiatement que ces théories n’excluent nullement un travail en commun, dans le mouvement anti-guerre avec les femmes qui y adhèrent. Ce n’est pas du point de vue du combat contre la militarisation impérialiste qu’elles nous paraissent dangereuses, mais d’un point de vue féministe. Dangereuse parce qu’elles enferment les femmes dans les valeurs fantasmées pour elles

. par la société patriarcale : déterminations psychologiques et politiques issues de la fonction maternelle, aptitudes « naturelles » à la douceur et à la bienveillance envers le genre humain. Tout ce qui fait procéder les comportements humains d’une logique biologisante nous paraît scientifiquement erroné et politiquement réactionnaire. L’histoire démontre à l’envie, la faiblesse des prédispositions naturelles des femmes pour la paix. L’écrivain, M. Yourcenar, faisait remarquer que les mères fières d’avoir un fils mort au champ d’honneur étaient nettement plus nombreuses que celles qui se couchent sur les rails devant les trains de mobilisés. On peut faire tout dire à l’instinct maternel, et la bourgeoisie qui a inventé le concept au XVIIIe siècle l’a utilisé mieux que personne. A qui en douterait, il faudrait conseiller la lecture de l’« Appel des mères chiliennes à la Marine », un mois avant le renversement d’Allende. Dans le mouvement ouvrier aussi, la maternité est sommée de s’exprimer dans un sens et son contraire. Le PCF des années 50 en faisait le rempart contre la guerre. Durant la guerre civile espagnole, la Passionaria lançait le slogan : « Mieux vaut être la femme ou la mère d’un héros mort que d’un lâche vivant. »

Dans le cas des PC, il est atterrant de penser que des femmes intelligentes et énergiques aient pu, par conformisme politique et masochisme, proférer ces grandiloquentes sottises. Que l’on nous comprenne bien : si nous pensons que les femmes doivent être nombreuses dans le mouvement anti-guerre, ce n’est pas horreur instinctive de la violence, ni même par amour instinctif aussi des enfants que toutes n’ont pas ; c’est par refus raisonné d’un conflit nucléaire et plus immédiatement des conséquences de la course aux armements. Si un jour la situation politique était telle que le mouvement ouvrier doive prendre les armes, il faudrait que les femmes participent à la lutte armée et laissent de côté leur douceur naturelle et les trémolos sur les héros masculins. Autre chose est de ne pas goûter la violence pour la violence, et de ne pas priser les comportements viri-loïdes associés au maniement des armes. Le rejet d’un grand nombre de femmes à l’égard de ces attitudes est certainement à cultiver ; de

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même, la plus grande imperméabilité aux délires nationalistes due à une plus grande distance des femmes des lieux de pouvoir et de leurs valeurs fait que le rapport à la guerre est différent. Mais il s’agit d’un fait de culture et, pour l’heure, le sentiment humain — et bisexué — de la nécessité de sauver la planète suffit pour participer au mouvement anti-guerre.

Néanmoins, les femmes ont bien des raisons particulières de refuser la course aux armements sans aller chercher un attirail biologisant. Le programme militaire français (1984-1988) coûtera 830 milliards de francs, soit une augmentation de 35 milliards par an par rapport aux budgets antérieurs. Combien de crèches, de garderies, d’écoles... pourraient-ils être construits avec ces 830 milliards ? Le gouvernement annonce précisément des réductions importantes sur les budgets dévolus aux équipements sociaux dont les femmes sont les principales utilisatrices. Le lien est direct entre l’effort de guerre et l’austérité, et l’on ne peut lutter contre l’un sans lutter contre l’autre.

De plus, les féministes ont tout à perdre dans une société où le pouvoir de l’armée est renforcé. L’institution militaire fonctionne aussi par l’exclusion réelle et/ou symbolique des femmes. Cette moderne « maison des hommes », hyper hiérarchisée, violemment oppressive où la virilité est revendiquée comme vertu suprême est la quintessence de la domination patriarcale. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur l’entrée des femmes dans cet univers, force est de reconnaître qu’elles n’ont guère bouleversé l’institution. Un reportage de la télévision française montrait récemment l’image ubues-que de commandos féminins de l’armée américaine scandant : « Je veux violer, je veux tuer... »

Enfin, un durcissement de la situation internationale, une flambée des nationalismes, que ne combattrait pas un mouvement de la paix résolu et massif, pourraient conduire à une affirmation des forces les plus réactionnaires de la bourgeoisie. Les féministes y perdraient des libertés pour leurs organisations, et un espace politique pour s’exprimer et exister. Toutes les femmes seraient victimes d’un climat idéologique dont l’histoire montre qu’il va toujours dans le sens d’un resserrement de l’oppression. Les gouvernements musclés aiment bien les mères (eux aussi) ; ils aiment moins les femmes au travail en temps de crise et encore moins les femmes qui manifestent dans les rues.

Autant de raison pour les féministes de participer au mouvement antiguerre.

Frédérique Vinteuil

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