Si toutes les femmes du monde...
Grève de femmes travaillant dans le textile.
En Inde, aussi . . .
Quand on parle de Mouvements de Libération des Femmes on pense surtout au féminisme occidental. Pourtant nos soeurs du tiers monde s’organisent, elles aussi, contre leur oppression : ainsi en novembre 83 a eu lieu à Bombay une conférence de 10 jours des « Femmes asiatiques en lutte pour la justice et l’égalité » rassemblant des femmes de 21 pays différents.
C’est à la suite d’une discussion avec l’une des participantes à cette conférence, de passage à Paris, Vibhuti Patel, membre du Forum contre le vill de Bombay, que nous savons essayé de dresser un premier tableau des luttes des femmes en Inde.
Après 150 ans de domination coloniale et 37 années d’indépendance, qu’en est-il du sort des femmes en Inde ? Premier constat, on ne fait pas table rase du passé comme cela. Si le colon a amené avec lui un style de vie et des valeurs dites « modernes » (occidentales), ceux-ci sont loin d’avoir été adoptés par l’ensemble du peuple car qui dit colonisation, dit violence. D’autre part, l’histoire indienne avant la conquête anglaise, faite de guerres internes et d’invasions avait déjà eu pour conséquence de rigidifier la structure féodale particulière à l’Inde, avec son système de castes et le statut extêmement bas donné aux femmes.
Le résultat, c’est la coexistence au sein d’un même pays de deux système de valeurs et pour les femmes, la nécessité de combattre à la fois les formes d’oppression liées à la tradition et celles nouvelles émergeant des nouvelles conditions de vie de la société indienne : luttes à propos de la dot mais aussi mobilisations contre la projection de films pornographiques ou luttes syndicales des travailleuses du textile.
Grève de femmes travaillant dans le textile
Un peu d’histoire
C’est au dernier quart du XIXe siècle que fut pour la première fois soulevée la question des femmes. Ce furent des hommes, issus de l’élite culturelle indienne et imprégnés d’humanisme qui réclamèrent des réformes sociales au gouvernement anglais. Ce mouvement, appelé
Renaissance se pencha sur quatre grandes questions : l’infanticide des petites filles à la naissance ; les mariages d’enfants arrangés par les parents ; la coutume du « sati » selon laquelle à la mort de son mari une femme devait le suivre (s’immoler avec lui) ; et là où le « sati » n’existait pas l’interdiction pour une veuve de se remarier. Sur toutes ces questions ils gagnèrent : des lois furent votées interdisant ces pratiques.
Plus tard, dans les années 30, en pleine période d’effervescence du mouvement anti-impérialiste dirigé par Gandhi1, le problème du purdah fut abordé. Le purdah n’implique pas seulement pour les femmes le fait de se voiler le visage, mais aussi la réclusion totale, l’enferme- ment dans la maison. Cette pratique d'exclusion des femmes de la vie publique, était potentiellement un facteur d’affaiblissement du mouvement pour l’indépendance. Ainsi au début il fut interdit aux femmes de participer aux grandes marches de Gandhi, puis il se ravisa et les femmes devinrent les « mères du mouvement pour l'indépendance », les « soeurs » dans la lutte. Bien entendu quand l'indépendance fut acquise, on les remercia bien gentiment et on n’entendit plus parler des femmes jusqu'aux années 60-70.
Ainsi avant l'indépendance, la question des femmes fut avant tout soulevée par des hommes, dans un esprit de générosité humanitaire ou par calcul politique, c’est-à-dire comme nous le déclare Vibhuti Patel, « de façon très paternaliste ».
L’égalité formelle
La nouvelle Constitution de 47 de l'Inde indépendante annonçait l’égalité des sexes et l'interdiction de toute discrimination sexuelle, mais il y a loin des textes à la réalité !
La réalité c’est qu'il est toujours mauvais de naître fille en Inde. Il y a un proverbe indien qui illustre bien l’état d’esprit régnant à ce propos : « si tu mens, tu donneras naissance à une fille » (!). Une fille c’est un fardeau surtout pour les familles pauvres, car il faut la marier ce qui signifie payer une dot. Cela explique qu’il existe une mortalité infantile plus grande chez les petites filles qui sont souvent moins nourries, moins bien soignées, plus négligées que les garçons. Cette mortalité plus élevée se retrouve aussi au niveau des femmes ce qui fait qu’on a en Inde un « sex ratio » inversé et qui continue à s’accentuer : alors qu’en 1901, il y avait 972 femmes pour 1 000 hommes, en 1971 on n'en dénombre plus que 930. La discrimination se retrouve à d'autres niveaux :
Les 3/4 des femmes sont analphabètes et seules 2 % d'entre elles ont accès à l’éducation supérieure. La plupart des femmes ont beaucoup de mal à trouver un emploi2 et quand elles peuvent en avoir un, elles gagnent nettement moins que leurs collègues masculins.
Certes le gouvernement a « généreusement » voté un certain nombre de lois en faveur des femmes depuis l’indépendance, mais celles-ci ont eu très peu d’incidence sur la vie quotidienne des femmes, d’une part parce que la plupart ne sont pas appliquées mais surtout parce qu’elles n’ont pas été le produit des luttes des femmes.
Le réveil des femmes
réveiller et à entrer sur la scène politique en prenant part au mouvement général de radicalisation de la fin des années 60. Elles furent incluses dans le mouvement naxalite au West Bengale, Bihar et dans d’autres régions où elles furent souvent aux premiers rangs des combats contre la police. Quand en 72, le mouvement reflua, plus de 5 000 femmes furent arrêtées. La plupart d’entre elles furent violées et torturées de façon inhumaine.
Plus tard, en 73-74 le rôle des femmes passa au premier plan pendant les famines qui ravagèrent plusieurs Etats de l’Inde. Premier plan ? Certes mais ce ne fut pas le produit d’une mobilisation autonome des femmes mais d’un accord de sommet entre trois partis de gauche (PCI, PCI(M), et PS) qui avaient senti combien les femmes étaient sensibilisées aux problèmes d’inflation et de famine et avaient pu jugé de leur efficacité en
Manifestation d'ouvrières agricoles.
la matière. Ils créèrent donc l’Anti-Pnce Movement (mouvement contre la hausse des prix) qui organisa des marches de dizaines de milliers de femmes dans les villages. Les femmes défilaient soit en frappant avec de lourdes cuillères leurs plateaux de cuivre ou de tôle, ou avec des réchauds éteints (symbole de la pénurie de nourriture)...
Dans cette période précédent l’Etat d’Urgence de 75, il y eut d’autres mobilisations de femmes comme la campagne des femmes dans PO W (organisation progressiste des femmes) luttant contre la dot, et les hommes qui importunent les femmes dans les facultés (« eve-teasing ») ■ etc... Mais à part ces timides tentatives, les femmes ne se mobilisèrent pas à cette époque de façon réellement autonome.
La naissance d’un mouvement féministe
1975, l'Etat d’Urgence est décrété : de nombreuses femmes qui s'étaient mobilisées précédemment sont emprisonnées (c’est au sortir de l’Urgence en 1977 qu'on découvre le traitement qui a été infligé aux prisonniers : tortures, viols etc.). Aussitôt une campagne de masse sur les droits démocratiques est lancée. Paradoxalement 1975 c'est aussi l'Année Internationale des femmes et l’occasion d'une diffusion plus large des idées féministes à travers divers séminaires.
C’est sans doute la conjonction des deux événements qui va susciter petit à petit dans l’opinion publique une prise de conscience de la spécificité des problèmes des femmes.
Tout à coup on s’aperçoit que le viol est une réalité de masse en Inde. C'est non seulement une pratique courante chez tous les détenteurs d'un certain pouvoir policiers, pro-
Manifestation d'ouvrières agricoles
dans les conflits entre ethnies, les conflits religieux qui secouent l’Inde, ou par l’armée contre les minorités nationales. Ainsi le viol a été massivement perpétré sur des femmes pauvres d’origine tribale au Madya Pradesh, Bihar, Rajasthan, Uttar-Pradesh et Maharashtra.
Certaines femmes vont aller jusqu'au bout de cette prise de conscience et refuser d’inclure le viol dans la campagne sur les droits démocratiques. Le viol n’est pas à leurs yeux une torture mais plutôt le produit d’une société patriarcale. Elles vont alors décider de s’organiser seules en tant que femmes : ce sera le Mouvement National contre le Viol.
Le mouvement contre le viol
L'étincelle qui fit démarrer le mouvement contre le Viol fut « l’affaire Mathura » en 1980. Mathura, une adolescente de 14 ans fut violée par deux policiers dans un poste de police. Oiriginellement ils reçurent tous deux des peines de 7 ans d’emprisonnement. Mais ils firent appel et la Cour Suprême les acquitta alléguant que Mathura était consentante. Ce fut un véritable scandale. Partout dans le pays des groupes de femmes demandèrent la révision du procès et des amendements à la Loi sur le Viol. Il y eut des meetings, des campagnes de pétition et la création de groupres autonomes de femmes, tels que le Forum Contre le Viol de Bombay, dans toutes les villes principales.
Ce sujet antérieurement tabou, le viol, fut discuté partout dans la presse, à la radio, à la télévision. Cela a même atteint les villages où les femmes ont spontanément pris des mesures draconiennes : les violeurs sont maintenant couramment montés sur un âne, dans le sens inverse de la marche avec une « guirlande » de chaussures et autres raffinements dans le but de les humilier. Cette forme de punition populaire correspond bien au vécu à la campagne où le violeur (souvent le propriétaire foncier) utilise sa position de pouvoir sur ses employés, et notamment le viol des femmes pour faire pression sur des paysans indociles.
La dot
Officiellement la dot est interdite en Inde par une loi de 1961. Mais là aussi les faits sont contraires aux textes. Alors qu’ originellement cette coutume ne concernait que les castes les plus riches, à l’heure actuelle elle s’étend à toutes les castes.
La dot est un véritable problème : une famille peut s’endetter à vie pour la payer, mais aussi une fille sans dot n'est pas un « parti » pour personne. Cette angoisse des femmes par rapport à la dot est exprimée par cette jeune femme, chargée de recherche en sociologie, dépeignant amèrement son sort : « Je suis obligée de travailler pour gagner l’argent de ma dot : mes parents n'ont pas les moyens. Mais plus longtemps je travaille et plus je vieillis, et plus je devrai payer ! » 3.
Récemment on assiste à un phénomène qui s’amplifie : les assassinats de jeunes mariées. Ces meurtres sont commis par le mari ou sa famlille afin que celui-ci puisse se remarier et toucher ainsi une nouvelle dot. Généralement ils consistent à enduire la femme de kérosène (combustible utilisé pour la cuisine) et à y mettre le feu, pour ensuite déclarer qu’elle s’est suicidée. Entre 1975 et 1978, 5 248 femmes sont mortes des suites de brûlures en Inde. Les femmes ont commencé à se regrouper autour de cette question : d’une part les féministes dénoncent cette violation de la dignité humaine qui réduit des êtres humains à n’être que des valeurs marchandes ; d’autre part il y a de plus en plus de réactions spontanées venant des femmes du peuple contre les meurtres des jeunes mariées. Ce sont là les signes d’une campagne à venir sur la question de la dot.
Elisabeth Renan
« Nous ne serons pas brûlées vives, ... nous nous battrons pour nos droits »
Notes
- 1 . Le Parti du Congrès
- 2. Les femmes représentent 14 % de la population active.
- 3. In «Nous démolirons cette prison » de Gail Omvedt.