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En France si vous saviez...

Le Pen : Derrière le papa, le para

Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 4-5 · 1 641 mots

C’est un fait, les femmes ont accordé moins de voix à Le Pen que les hommes aux dernières élections européennes: 9 % contre 13 à 14 %. C’est encourageant, et cette « réticence » révèle sans doute, comme l’écrit Jeanine Mossuz-Lavau dans le Monde du 15 août : « une sorte de “féminisme ordinaire” qui se trouve heurté par chaque énoncé du Front national. La mise en cause de l’avortement, l’hymne à la famille traditionnelle ont sans doute paru inacceptables à bon nombre de ces femmes. ». Pour autant, il n’y a pas lieu de crier victoire car les résultats font apparaître des différences de comportements très importantes suivant les catégories sociales. Ainsi, si seulement 5 % des étudiantes et 6 % des femmes cadres supérieurs (contre 13 % des étudiants et 15 % des hommes cadres supérieurs) ont voté pour lui, 10 % des ouvrières (11 % des ouvriers) se sont ralliées à lui. Et même si les chômeuses ont moitié moins voté pour lui que les chômeurs (10 % contre 21 %), ce sont tout de même 10 % d’entre elles, ce qui n’est pas négligeable. Une des explications décisives de ce phénomène a déjà été donnée à plusieurs reprises ; une petite partie des travailleuses et des travailleurs qui avaient mis leurs espoirs dans la gauche enl981, dégoûtés, désespérés par la politique du gouvernement se tourne vers Le Pen en croyant trouver un homme nouveau et des solutions nouvelles à ses problèmes quotidiens.

De ce point de vue, les résultats du sondage publiés dans le Monde daté du 6 septembre, sans apporter de révélation, sont tout à fait significatifs .-82 % des personnes interrogées estiment (à juste titre) que les hommes politiques (c’est-à-dire ceux qu ’ils connaissent par les médias) ne disent pas la vérité et 62 % d’entre eux qu’ils ne traitent pas des grands problèmes qui les concernent (le chômage en premier lieu). A sa manière, Le Pen, avec son franc-parler qui tranche avec les conventions de langage respectées par les professionnels de la politique et surtout par la solution « radicale » qu ’il propose pour résoudre la crise, le renvoi pur et simple des immigrés, peut faire illusion auprès d’un électorat populaire complètement désorienté. La « banalisation » de l’extrême droite réalisée de manière foudroyante en un an, au point que « mon -sieur » Le Pen est maintenant considéré par la plupart des journalistes et des représentants de la droite (sauf S. Veil, il faut le noter) comme un interlocuteur respectable, contribue, bien sûr, à accréditer l’idée que le programme de l’extrême droite n’est pas pire qu’un autre...

Dans ce contexte, il n’est pas inutile d’analyser ce qui se cache derrière la pratique « légaliste » et les discours encore mesurés des périodes électorales. Il s’agit simplement d’introduire la question. Dans un prochain dossier nous reviendrons en détail sur ce sujet.

Dans une conférence de presse, tenue le 28 mai dernier, Le Pen s’exclamait bon enfant : « Plus on me connaît, plus on m 'aime ! » Par cette « boutade », Le Pen résumait très bien la stratégie actuelle du Front national et de l’extrême droite : cultiver auprès de l’opinion une image de marque rassurante pour capter le plus .rgement possible les voix des électeurs. Même tactique lorsque Le Pen accorde une interview au Figaro magazine du 23 juin, sa photo souriante en première page. A l’intérieur, le reportage photo le présente comme un père « sympa » en train de danser le rock avec une de ses trois filles. Peu de choses à voir donc avec le livre de Hafid Keramane, la Pacification paru à Lausanne en 1960 et qui décrit les scéances de tortures pratiquées en Algérie en accusant nommément Le Pen : « L ’un des chefs qui administraient la “ question ” et dirigeait la torture n’était autre que le lieutenant Le Pen, député à l’Assemblée nationale française. (...) Mais les activités de Le Pen débordaient le cadre de la villa des “Roses”. Il sévissait également dans une autre villa : la villa “Susini” (...) ; là, il fit jeter de l’essence sur le visage d'un détenu et y mit le feu. (...) La dernière trouvaille de Le Pen avant qu’il ne quitta le service de renseignements (!) fut de faire parler les suspects en les “travaillant” au chalumeau. » Comme l’a fait remarquer le Canard enchaîné du 2 juillet 1984 à qui nous devons ces extraits, « Le Pen n ’a jamais poursuivi en diffamation l’auteur et l’éditeur » de ce livre, à rapprocher du rapport du commissaire R. Gilles, responsable de la Sûreté nationale en Algérie, reproduit également par le Canard enchaîné (cf. le numéro du 4 juillet).

« Promouvoir la famille française »

Voilà pour l’homme, mais le programme ne vaut pas mieux même si les propositions actuelles ne représentent que la partie visible de l’iceberg. Parmi les principaux points rendus publics, il faut retenir : la dénationalisation de l’industrie ; la « désétatisation » de l’enseignement national ; en clair, il n’y aurait plus d’école publique ! Conséquence logique : la suppression du ministère de l’Education nationale ; le retour des immigrés dans leur pays d’origine ; le rétablissement de la peine de mort ; la constitution d’une armée de métier ; la suppression du droit de grève pour les fonctionnaires. En ce qui concerne la famille, voici ce que propose Le Pen dans son livre les Français d’abord : « Il faut défendre, aider, honorer la famille (...) Contrairement à une idée reçue, la France, qui compte moins de cinquante millions d’habitants français, reste bel et bien un pays sous -peuplé. Elle ne surmontera ce handicap que par la mise en place d’une. politique nataliste vigoureuse, basée sur la promotion de la famille française. En conséquence nous proposons :

— la révision du Code de la nationalité et notamment la suppression de son article 23, selon lequel tout enfant né en France de parents étrangers nés de nos anciennes colonies (Algérie, Maroc, Afrique noire) est automatiquement français.

— L’abrogation des accords d’Evian Que l’Algérie n’a jamais respectés.

— La suppression des allocations familiales aux immigrés.

— Le réajustement et l’indexation des allocations existantes (familiales, logement).

— L’instauration d’un véritable salaire maternel, qui donne à la femme française la liberté du choix entre le travail à l’extérieur et sa présence au foyer.

— Une retraite pour la mère de famille française ; aide aux mères françaises célibataires (logement, priorité à l’emploi).

— La réforme du droit à l’adoption avec priorité d’adoption pour les enfants français.

— Une justice fiscale pour les familles françaises par des mesures concrètes immédiates (une part fiscale par enfant).

— Abrogation de la loi Veil autorisant l’avortement. Par ailleurs, estimant que les assurés sociaux et les contribuables n’ont pas à être les complices et les bailleurs de fonds des assassinats autorisés par l’Etat, nous nous opposons au remboursement des avortements par la sécurité sociale. »

Un programme qui, somme toute, pourrait encore être « amélioré » si l’on réfère à l’étude de Y. Christen, un sorte. Raison de plus pour les « décortiquer » et apprendre à les mettre en relation avec l’idéologie fondamentale de l’extrême droite très bien exposée dans le livre de Le Pen les Français d’abord : « Dans ce monde où il existe des races différentes, des ethnies différentes, des cultures différentes, je prends acte de cette diversité et de cette variété (...) Je ne peux pas dire que les Bantous ont les mêmes aptitudes ethnologiques que les Californiens (...) Les citoyens sont égaux en droit, pas les hommes. Et, d’un autre côté, s’il est exact que les hommes ont droit au même respect, il est évident qu’il existe ■des hiérarchies, des préférences, des affinités qui vont de soi. (cf. le Monde du 29 mai 1984) »

Il suffit de présenter « l’ordre » social et ses inégalités comme relevant d’un « ordre naturel » pour justifier à l’avance toutes les injustices, toutes les discriminations racistes ou sexistes car dans ce tableau les femmes sont des porte-parole de la « nouvelle droite », chroniqueur au Figaro magazine, et supporter de Le Pen : « Le certificat prénuptial amélioré, le planning familial organisé, la stérilisation des tarés les plus notoires, les inséminations artificielles programmées, apparaîtront très vite comme des mesures de bricolage ou d’urgence dès lors que les perspectives eugéniques laisseront envisager la programmation des types souhaités, (cf. le Monde du 20 avril 1982) »

L’ordre social présenté comme un ordre naturel

Bien sûr, ces propositions programmatiques exposées froidement et sèchement ne suscitent pas en nous les mêmes réactions instinctives de répulsion que lorsqu’elles sont présentées dans le cadre d’un discours haineux et violent contre les immigrés, les délinquants, les « pédés » ou les féministes, la « racaille » en quelque toujours réduites à leur fonction biologique de procréation. Elles ne sont pas des individus à part entière pouvant prétendre à tous les droits mais elles sont mères avant tout, au service de la famille et de la nation. Il faut, dit un tract du Front national, « Enseigner, dès le plus jeune âge, le sens du devoir, l’amour de la patrie, de la nation et le respect de la femme (...) Préserver la famille et la vie des enfants à venir. »

Il est clair que cette idéologie inégalitaire n’est pas propre au Front national. Elle est partagée par toute la droite aujourd’hui. Depuis des années, elle alimente la polémique scolaire en justifiant par avance la sélection et le rejet des enfants hors du système scolaire par des aptitudes « naturellement » inégales entre les enfants issus des classes populaires et les autres. Elle a déjà pénétré les rangs du mouvement ouvrier par le biais du racisme. Il n’est pas trop tôt pour la combattre par tous les moyens.

Claire Bataille

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