La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Être féministe et militante à la L.C.R.

· Cahiers du féminisme, n° 3, mars 1978 · p. 31-33 · 1 949 mots

Dix ans depuis Mai !

Dix ans qui ont signifié, par delà la remontée de la combativité ouvrière, par delà le développement de mouvements sociaux nouveaux (femmes, jeunes, immigrés...), l'engagement -'ène nouvelle génération militante, et parmi elle, de milliers de femmes.

Ainsi se sont tissés pour toutes ces femmes, pour nous toutes, des liens quotidiens avec la politique !

Tournées, comme nous le sommes, vers la lutte pour le socialisme, nous n'avons pas toujours pris le temps de réfléchir aux contradictions multiples auxquelles nous sommes confrontées dans l'organisation de notre vie.

Ces interrogations ce sont trouvées brusquement mises à l'ordre du jour, à travers ce qu'il est convenu d'appeler dans l'extrême-gauche « la crise du militantisme », se traduisant entre autres par le départ de nombreux militants et militantes dans une période pourtant où des millions de travailleurs et de travailleuses expriment clairement leurs aspirations au changement !

Interpellées, nous les militantes, nous l'avons fortement été par le développement du mouvement des femmes, qui mettait à l'ordre du jour la lutte résolue contre la coupure privé/ public, personnel / politique. Aussi naturellement nous avions éprouvé le besoin de confronter l'« expérience » acquise au sein de la Ligue communiste révolutionnaire, avec celle d'autres militantes d'extrême-gauche. L'idée d'une

ET MUTANTE table ronde est ainsi née. La première tentative avait rassemblé des militantes de l'OCT, des CCA, de la LCR. Ce premier débat qui fut riche et positif dans le sens où il constitue un premier bilan de la prise de conscience féministe au sein même de nos organisations, nous est apparue difficilement retransmissible. Il se terminait cependant sur la volonté commune de repréciser notre lien au marxisme-révolutionnaire. Ces débats nous le souhaitons, devraient trouver leur place dans les prochains numéros des Cahiers.

Aujourd'hui, pour lancer la réflexion, nous reproduisons ce qui fut le point de départ de notre démarche, la confrontation d'« expériences » différentes de notre existence de militantes, avec la volonté de détruirel'« image uniforme » que certain(ê)s ont voulu donner aux militant(e)s et en particulier on a trop souvent réduit la prise de conscience féministe à certaines couches sociales « privilégiées ». Donc, trois femmes témoignent. Trois militantes I

Enfin, ce dossier se terminera par la contribution de notre camarade J. Ross, militant de l'IMG publié dans Socialist Woman.

J'ai eu envie d'écrire ce texte après une réunion convoquée par des militantes, ex-membres d'organisations (CCA, LCR, PSU et OCT) sur la région parisienne. Les femmes présentes dans cette région, prévue à l'origine sur « Mouvement des femmes et législatives » désiraient surtout poursuivre le débat plus général sur « Femmes et politique ». Nous fûmes plusieurs militantes de la LCR, à sortir de cette réunion particulièrement frustrées : nous avons eu l'impression d'être interpellées en permanence sur notre double militantisme sans avoir jamais pu nous exprimer.

Des femmes ont rejoint la LCR en étant déjà féministes. D'autres ont découvert le féminisme en étant déjà militantes de la LCR, c'est mon cas.

Militer dans une organisation politique a représenté pour moi, dans un premiertemps, une possibilité de « comprendre le monde », et de passer à l'action, comprendre le phénomène bureaucratique en URSS et ailleurs, agir contre l'impérialisme au Vietnam, agir au moment de Mai 68...

Militer dans le mouvement des femmes a correspondu pour moi à un nouveau stade de compréhension du monde, à de nouvelles possibilités d'action ; compréhension de mon oppression en tant que femme...

Il est vrai aussi cependant que les premiers moments de découvertes passés, il a fallu me (nous) confronter à la « dure » réalité, à des contradictions multiples.

Contradictions au sein de l'organisation : l'impression d'être écartelée entre ma réalité de militante et ma réalité de femme, l'impression de ne pas exister en tant qu'individu à part entière. Une femme qui prend des responsabilités dans l’organisation est souvent perçue par les hommes comme une « femme-mec » et par les femmes elles-mêmes, un peu comme une étrangère (Nous aurions surmonté nos blocages, nous ne partagions plus le sort commun des femmes qui n'ont pas droit à la parole, etc...)

« Des emmerdeuses »

Cette contradiction se double d'une autre difficulté ; être active dans l'organisation signifie ne pas se satisfaire de l'état de choses actuel, par exemple combattre pied à pied pour que l'organisation soit féministe dans son ensemble. Or le fait même d'être minoritaire en tant que femmes dans l'organisation, dans ses directions centrales en particulier, nous place en situation « d’emmerdeuses ». Ainsi, notre intervention politique au sein de l'organisation est souvent enregistrée par les militants comme un signe de « mauvaise humeur ».

Le seul moyen de surmonter cette contradiction, c'est l'action collective des femmes au sein même de l'organisation : par exemple discuter collectivement non seulement dans l'orgaisa-tion de manière mixte mais aussi entre les femmes de l'organisation, de nos prises de responsabilités à tous les niveaux. Là encore une nouvelle difficulté : comment concilier notre solidarité de femmes et nos divergences politiques possibles, entre femmes ?

Idéal et militantisme quotidien

La deuxième contradiction que j'ai ressentie et ressens encore de manière aigüe en tant que militante féministe et membre d'une organisation dont l'objectif est la transformation socialiste de la société, c'est le décalage énorme entre mes aspirations et la réalité quotidienne du militantisme.

Au début de mon militantisme, j'avais le sentiment de m'enrichir en permanence. Aujourd'hui l'accumulation de tâches et de réunions aboutit souvent à une impression de routine, à l'impression de gaspiller mon énergie. Cette impression de perdre beaucoup de temps pour pas grand chose est liée à plusieurs éléments.

D'abord aux problèmes de fonctionnement de la LCR, à la difficulté de fonctionner en tant « qu'intellectuel collectif » mais aussi au statut même du militantisme dans la société capitaliste : en effet militer, c'est prendre du temps après le temps de travail, de transports, de ménage ; c'est en permanence sacrifier ses loisirs ; c'est aussi ne plus être aussi disponible pour nouer de nouvelles relations ou plutôt pour les « cultiver », les approfondir. Et c'est vrai que lorsqu'on travaille 40 h ou plus, que l'on a des enfants... cela peut devenir insupportable. Et parce que j'ai un travail intéressant, que je ne travaille que quelques heures par semaine, je peux moi, supporter. — Décalage aussi entre ce qu'on attend des camarades avec lesquels on milite et ce qu'ils sont.

Ceci est vrai en particulier des militants. Eh oui les militants sont eux aussi imprégnés de l'idéologie bourgeoise et leur vision des femmes encore marquée par les critères traditionnels de la féminité (femme « sexy », douce, passive, reflet de leur propre activité...). C'est d'ailleurs le mouvement des femmes qui m a permis de trouver les racines sociales et politiques de ma désillusion et de faire de ma révolte individuelle, une force collective. Ce qui ne veut pas dire que rien n'ait changé dans la Ligue : notre programme s'est « féminisé », notre intervention dans les entreprises s'est enrichie de la dimension féministe même si c'est encore de manière imparfaite, notre quotidien exprime de manière plus systématique cette dimension féministe, les militants se posent des questions nouvelles sur leurs comportements, notre revue « Les Cahiers du Féminisme » peut enrichir le débat sur le féminisme aussi bien au sein de la Ligue, que dans l'ensemble de notre intervention de masse... Mais il est vrai que les progrès sont lents proportionnellement à nos efforts et notre impatience.

Alors, pourquoi assumer ce double militantisme, avec toutes ces contradictions ?

Les contradictions, elles n'existent pas seulement à l'intérieur de la Ligue ou des autres organisations d'extrême gauche. Elles existent aussi à l'intérieur des organisations syndicales, et à tous les niveaux de la vie sociale. Sortir de l'organisation ne règle en rien la contradiction hommes/ femmes.

Être seulement militante du mouvement des femmes ?

Nombreuses sont les femmes qui aujourd'hui viennent à la politique par le biais de la lutte contre leur oppression. Au sein du mouvement des femmes se côtoient des femmes d'origines politiques différentes et avec des demandes politiques différentes.

Dans les entreprises, au sein des groupes femmes, se retrouvent des femmes syndiquées et des femmes non syndiquées. Et plus le mouvement des femmes élargira son implantation sociale, parmi les femmes travailleuses en particulier, plus se diversifieront en son sein, les prises de position politiques. C'est ce qui garantit son caractère de masse.

A partir de cette volonté de luttes contre notre oppression, nous sommes nombreuses à vouloir être actives en même temps dans la lutte de classes et à considérer que la lutte féministe est traversée elle-même par la lutte de classes.

Rejoindre le syndicat apparaît alors nécessaire pour y forger l'unité des travailleurs français et immigrés, des travailleurs et des travailleuses,. Et à nouveau la contradiction entre hommes et femmes resurgit.

Unp autre question se pose :

Comment faire pour unifier l'ensemble de nos luîtes sur tous les terrains de la vie, sociale et politique contre l'état bourgeois ?

Comment globaliser notre �.ite qui ne se réduit pas à la simple juxtaposition de prise de positions contre l'oppression des femmes, contre le nucléaire, mais s'inscrit dans un projet de société socialiste. De plus nous ne pouvons pas échapper en tant que femmes au débat sur stratégie réformiste ou stratégie révolutionnaire.

Nous n'avons qu'une seule alternative possible :

• Soit construire un parti de femmes. Cela exclue d'emblée les millions de femmes qui ne se reconnaissent pas forcément dans un monde exclusivement féminin. C'est de plus considérer que les contradictions de sexe surdéterminent les contradictions de classes, ce avec quoi je ne suis pas d'accord. Enfin c'est croire qu'il est possible de transformer l'ensemble de la société sans que les hommes soient intégrés à cette lutte. Cela est aussi faux que de prétendre transformer la société sans les femmes.

• Soit militer dans une organisation politique mixte en même temps que dans le mouvement des femmes, avec toutes les contradictions que cela implique.

Enfin ce qui je crois a aussi motivé le départ de nombreuse militantes, de nombreux militants des organisations d'extrême gauche, en particulier de l'OCT, c'est l'impression de ne pas pouvoir peser dans la situation politique actuelle, dominée par l'attentisme électoral et la division de la gauche, et de ne pas être en prise avec la radicalisation des masses qui s'exprime sur des thèmes diversifiés (lutte contre l'oppression des femmes, contre le nucléaire...)

Oui, c'est vrai les organisations d'extrême gauche ne sont pas crédibles aux yeux des larges masses. Mais leurs mots d'ordre, les idées qu'ils défendent deviennent de plus en plus populaires : les idées féministes par exemple l'idée des 35 h tout de suite ne sont plus seulement portées par une minorité. L'approfondissement de la crise économique, sociale, politique de la société capitaliste, ne peut qu'aç-centuer ce phénomène, à la condition que les organisations d'extrême gauche soient capables de favoriser l'unité de la masse des travailleuses et des travailleurs sur des mots d'ordre anticapitalistes clairs.

Les révolutionnaires ne doivent pas pratiquer l'invective à l'égard des organisations réformistes, mais au contraire développer une pratique unitaire systématique visant à associer à nos initiatives la masse des travailleurs et des travailleuses qui font encore confiance aux directions du PC et du PS, mais aussi les organisations réformistes en tant oue telles. C'est le seul moyen de favoriser le maximum de débats.

C'est sur la question de l'unité ouvière, et des rapports aux organisations réformistes que s'expriment notamment les divergences entre les organisations d'extrême gauche.

C'est à travers ces débats et sur la base de leurs expériences concrètes que les travailleurs(e)s peuvent faire un choix conscient entre réformistes et révolutionnaires. Et c'est parce que je suis en accord avec cette démarche politique de LCR que j'en suis militante.

JOSETTE

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