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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Marie-Thérèse, infirmière, syndicaliste et mère de trois enfants

Cahiers du féminisme, n° 3, mars 1978 · p. 34-36 · 2 840 mots

Entretien avec Marie-Thérèse.

Marte-Thérèse: infirmière* syndicaliste et mère de trois enfants

J'ai été longtemps très réticente à militer dans une organisation. Je n'en voyais pas tellement la nécessité et puis à cause de mon passé catho. J’avais des réserves vis-à-vis des marxistes.

Michel, mon mari, militait déjà quand je l'ai connu. H m'expliquait ce qu'il faisait. Quelques fois je participais à des réunions. A Rouen avant 68, il y avait le comité Vietnam. J'ai participé à des manifestations, des collages. La lutte contre l’armée US au Vietnam, c'était plus clair que la nécessité de s'organiser politiquement.

A l'époque, comment vivais-tu le militantisme de ton copain ?

Cela ne me gênait pas. Quand nous nous sommes mariés, cela a été plus embêtant parce qu 'il y a eu les gosses. J'ai eu Mathilde à 20 ans. Nous étions très mal logés, dans une maison où il n'y avait rien, pour laquelle nous payions une fortune, 25 000 Francs, j’en gagnais 65 000 à l'époque et j'avais la nourrice à payer !

Tu étais déjà infirmière ?

Oui, je suis devenue élève infirmière à Etam-pès en 1967 et j'ai adhéré à l'organisation en 1971.

En 1968, je ne suis pratiquement pas intervenue dans la grève. 68, je l'ai vu passer de loin. J'étais complètement à côté de la plaque : Michel était à l'armée. J'avais Mathilde. Mes difficultés étaient énormes à 'a maison. J'allais faire mes huit heures à l'hôpital, j'avais des préoccupations tellement importantes au niveau de la vie de tous les jours que je n'avais qu'une hâte : rentrer à la maison. Je n'ai participé alors à aucun piquet de grève, ni à aucune assemblée générale.

Quand t'es-tu sentie impliquée dans la vie militante ?

C'était après le retour de Michel de l'armée, en 1969. Les copains ont commencé à intervenir sur la question de l'armée, puis à être présents sur le quartier où nous habitions tous. C'est ensuite, qu'il y a eu la feuille Taupe sur l'hôpital. Moi, je ne militais pas ; j'ai juste adhéré à la CGT : les bureaucrates faisaient bien leur boulot. Dès que tu étais embauchée, ils venaient te voir, te disaient de prendre ta carte mais ils ne te proposaient pas du tout de participer à la vie syndicale.

Je ne m’imaginais pas militer à l'hôpital face aux militants du PC. Je ne me sentais pas les reins assez solides. De plus, il n'y avait pas une seule fille au bureau syndical.

Je ne participais pas à la rédaction de la Feuille Taupe. Ce sont les copains qui la distribuaient et c'est moi qui me coltinait les remarques à l'intérieur de l’hôpital : sur la feuille Taupe, il y avait un correspondant d'indiqué ; c'était mon nom, enfin pas le mien, celui de mon mari, mais cela revenait au même. Je ne me sentais pas la carrure politique pour répondre aux interpellations éventuelles. J'avoue que lorsque la « Taupe » sortait, je me faisais toute petite. Après, une autre copine est rentrée à l'hôpital d'Etam-pes.. Alors, on a commencé à intervenir un peu dans les assemblées générales. Nous nous mettions toutès les deux, l'une à côté de l'autre.

Quand t'es tu décidée à participer à une réunion de cellule ?

Je ne m'en souviens pas spécialement. H y avait les réunions i ta maison... Petit à petit, j'ai participé aux réunions et

Harte.TItérése: infirmière, syndicaliste et mère de « rois enfante pris en compte ?

puis un jour, j'ai cftt : je ne vois pas pourquoi je ne serais pas dans l'organisation puisque de toutes façons, j'y suis. En plus, je faisais les collages, je faisais presque toutes les tâches militantes qu'il y avait à faire.

Et une fois arrivée dans la banlieue parisienne ?

Là, c’était déjà un peu différent. Là, les rapports interpersonnels étaient plus développés. Là, les militants travaillaient au même endroit. C’était plus agréable pour moi d'être avec des militants qui travaillaient dans la même entreprise que moi. Là, nous avons eu de bonnes discussions. Ma participation à l'organisation est liée à mon travail syndical : si je n 'avais pas eu de travail de masse, je serais sûrement sortie de l'organisation. Le travail de masse te motive pour rester dans l'organisation et l'organisation te motive pour rester dans V organisation de masse. Parfois, le syndicat, j'en ai ras le bol, je voudrais bien tout lâcher mais je me dis : non je suis dans I’ organ -station, ce n'est pas possible. D'autres fois c'est le contraire ... Je ne regrette pas que cela soit comme cela car si je voulais vraiment tout lâcher, je le ferais quand même...

Dans cette cellule, je me suis sentie partie prenante des discussions et j'ai progressé politiquement. On a commencé à parler de l'intervention syndicale. Parler politique à partir d'une intervention, c'est un facteur de formation important. Cela m'a motivée pour lire et pour participer plus à la vie de l'organisation.. malgré cela je suis encore très marginale par rapport au jnouvement des femmes par exemple. Est-ce que à E. les problèmes de la vie quotidienne étaiënt davantage

Non ! ce n’était pas pire mais pas mieux non plus ! Ces problèmes, je n'ai jamais pu trouver les moyens de les résoudre dans l'organisation... De fait, petit à petit, j'ai vraiment eu l'impression de plus me politiser, de participer davantage aux débats. Bien que tant que j'ai été avec Michel, cela ait été assez limité : d'être mariée à un militant, j'ai l'impression que cela m'empêchait de prendre mon autonomie politique. Par exemple, je ne lisais pas : i/ Usait pour moi... et puis il me résumait ses lectures, les bulletins internes, il me les résumait... De fait, ce n'était pas très stimulant.

Du jour où il a été parti, curieusement, j'ai eu plus de temps. H devait être super bouffant.

Pourtant tu t'es retrouvée avec tes trois enfants ?

Oui, mais les gamins, ils sont couchés à 8 heures et demi. Quand tu es toute seule, tu as fini ta popote, tu prends un bouquin et puis tu iis. Quand tu as quelqu'un avec toi, tu discutes... En plus, je ne sais pas comment sont les autres militants, .mais Miche! disait qu 'if n 'était pas phal/o. Et H prenait en charge un certain nombre de tâches... Mais en réalité, je me suis, retrouvée avec un travail beaucoup plus allege. Maintenant, je m'organise toute seule et j’ai plus de temps . que lorsqu 'on était deux. Je ne sais pas exactement à quoi cela est dû : peut-être qu 'il prenait des trucs en charge et qu'il les faisait de façon tellement peu efficace que j' étais obligee de passer derrière lui...

Comment s'organise ta vie de tous les jours ?

En général, je me lève à 8 h. Les enfants partent à l'école à 8 h 112. Moi je pars à 9 h. Je suis jusqu'à 17 h au boulot. A 17 h je reviens. Si je n'ai pas de courses à faire, ça va : de 17 h à 20 h 30, H faut que je prépare à diner, que je lave les gosses, que je les mette en py jamas, U y a au si les leçons. Là j'ai trois heures régulièrement occupées. Avec les enfants je ne peux rien faire. Si j'ai une réunion le soir, c'est foutu, je rentre à minuit et je me couche. Il n'y a que les jours où je suis libre que je peux lire. L e samedi et le dimanche, je fais le ménage que je n 'ai pas fait en semaine. H faut que je fasse le repassage, en général j'en ai pour trois ou quatre heures. Je fais aussi les courses pour la semaine. Le dimanche c’est plus calme mais il ne faut pas que je sois prise par des réunions le week-end... ou alors c'est un peu le chantier !

Qu'est-ce que tu as comme enfants ?

Une fille et deux garçons. Ils ont 1 1 ans, 7 ans, 5 ans. Maintenant c'est moins difficile parce qu'ils grandissent et que pour les garder, cela pose moins de problèmes. Ce qui me tue ce sont les réunions à 17 h 30 ou 18 h. Car si je ne trouve personne pour leur donner à manger, ils doivent se débrouiller tous seuls... et en plus ils ne sont pas tellement contents.

Comment te perçoivent-ils en tant que mère militante ?

Cela fait très longtemps, même quand j'étais avec Michel, qu’on les laisse le soir tous seuls, en les prévenant. Même quand Mathilde était toute petite, on ne fermait pas à clef pour que les voisins puissent entrer au cas où H y aurait eu un incendie, il n'y a jamais eu de problèmes. Quand je pars, je leur dit toujours que je m 'en vais et pourquoi.

Est-ce que tu as eu l'impression d'être culpabilisée et d'étre freinée dans tes activités ?

Non, je n'ai jamais ete une grande anxieuse. Ce qui me culpabilise le plus, c'est de les laisser seuls pour dîner ou toute une journée, ou quand je vois que je les prive affectivement de quelque chose. Là, ils sont tout de mêrr 2 trois et Mathilde me remplace bien maintenant.

L 'attitude de Mathilde fait d'ailleurs problème : Mathilde, c'est moi, quand je ne suis pas là... Dès que je suis partie, elle me calque, elle me copie littéralement.

Est-ce que tu as des relations avec d'autres copains qui ont des gosses ?

Avec une copine, on fait des échanges quelque fois, mais on habite très loin l'une de l’autre. Sinon les copains qui prennent un peu en charge mes gamins, ce sont des copains qui ne sont pas de gauche. H y en a qui vivent en commun. Je trouve toujours quelqu’un.

Quand je pars à des congrès syndicaux, c’est pour 314 jours, parfois une semaine. Alors // faut trouver quelqu’un pour les garder. Parfois les gosses ne disent rien mais quand ce sont des personnes qui ne leur plaisent pas, ils râlent. Quand ils étaient tout petits, nous étions deux. Michel et moi, nous ne sommes pus ensembe depuis 75 seulement. Mathilde, de plus, a toujours pris beaucoup de choses en charge : à cinq ans, elle préparait son déjeûner toute seule... je l’ai tellement poussée mais je n’avais pas le choix. H y a des trucs qu 'elle faisait à cinq ans et que je ne pourrais pas demander aux garçons.,

Harte-Thérése.-fcitirmlcrc, syndicaliste et mère de trois enfants

C'est parce qu 'elle est une fille, sûrement et aussi parce qu’elle est l'aînée. Elle me copie en tout.

Maintenant que Michel n 'est plus là, j’obtiens plus facilement que les garçons s'y mettent aussi. Mais quand U était là, cela n 'était pas évident. H m ’arrive de demander un coup de main aux voisines : il y en a une au dessus dont lé mari travaille très loin, alors elle est toute seule et elle a une fille. On s’échange les gosses.

Comment vis-tu ton travail à l'hôpital... tu as des responsabilités syndicales, comment est-ce arrivé ?

Quand je suis rentrée à l’hôpital ici, j'ai adhéré à la CFDT qui était majoritaire. C’était une copine qui était l’animatrice de la section. C’était le début du développement de la CFDT sur le département. Mon intervention se situait juste au niveau de l’hôpital. En plus, je suis en psychiatrie, ce qui est un peu marginal par rapport à l’hôpital général. Puis la copine est partie et il y a eu une grève en 74. Pascale partie, j’ai forcément été mise en avant, poussée par la grève. Le bureau CFDT était contre cette grève qui était partie de la psychiatrie, nous n’étions que deux de la CFDT à soutenir cette grève et j’étais la seule militante politisée : il a bien fallu que j’y aille. J’ai commencé à vraiment militer syndica/ement à partir de cette époque là.

Pendant cette période j’ai eu des problèmes énormes avec mon mari qui était pourtant militant : il gueulait chaque fois que je partais au piquet de grève, de nuit. On a eu des scènes épouvantables à ce sujet là. H me disait : « tu n’es pas obligée d’y aller, il y en a d’autres qui peuvent te faire à ta place ». Pourtant il n’était pas tout seul pour garder mes mômes. // y avait une autre copine qui était là, qui était sans boulot et qui vivait à la maison. Je partais le matm à 8 h et je rentrais à 22 h : je travaillais l’après-midi, alors j’étais au comité de grève de 8 h du matin à 16 h 30 et après j’allais bosser dans mon service. Vraiment // ne supportait pas que j’aille, en plus, à un piquet de grève de nuit /// Autrement pour les mômes il n’y avait pas tellement de problèmes dans la mesure où il y avait une autre copine qui était là : elle le soulageait bien pir rapport à la prise en charge des gosses. H est certain que si cette copine n 'avait pas été là, il y aurait eu un problème énorme à propos des enfants.

Comment as-tu vécu cette période ? Comme une période un peu folle ?

Oui plutôt ! J’ai maigri de trois kilos. On n ’arrêtait pas. Mes souvenirs sont un peu flous. Cela a duré 10 jours... La grève n’était pas brillante. Elle avait été parachutée sur l’hôpital général et H n’y avait que quelques services en grève. On n’a rien obtenu : nous étions partis sur le problème des effectifs et nous avons fini la grève en demandant que soient payés nos jours de grève. La CFDT s'est fait casser les reins par la CGT. Toute la période qui a suivi, a été très dure. Il a fallu remonter/a pente et jusqu'à ce que de nouveaux copains arrivent, la pratique syndicale s’est réduite à la gestion du syndicat, sans beaucoup d'espoir.

Dans la cellule, on discutait de l’intervention syndicale mais cela était très difficile : nous disposions de très peu de moyens. A ce moment là, je travaillais dans les services, en équipe. Militer syndica/ement alors, posait de nombreux problèmes : Tu commences très tôt le matin, alors tu es complètement crevée et si tu veux vraiment militer, il faut que tu passes ton temps de repos, c'est-à-dire l'après-midi, à i'hosto. Cela me prenait vraiment trop de temps. Pour moi, la situation est différente maintenant : je suis monitrice, je forme les élèves infirmières... Ce que je bouquine dans le cadre de mon travail (questions de statuts, connaissance du fonctionnement de l'hôpital...) me sert pour mon intervention syndicale. Cela me laisse plus de temps. Un copain vient d'arriver, il travaille en équipe mais il a tout de même plus de temps que je n’en disposais quand j'étais en équipe. Lui, il est tout seul, tandis que moi je devais encore m'occuper des gosses...

Au niveau de l’organisation, il y a une chose qui m'énerve toujours : par exemple , quand on pose le problème des enfants, on parle seulement du problème de la garde des enfants. Moi, une garde d'enfants, cela ne me sert à rien, surtout maintenant. Mais si l’on me propose une équipe de ménage, je dis O.K. Les problèmes que rencontrent les femmes qui militent et ont des enfants ne peut se limiter à une question de garde d'enfants. C’est un problème pratiquement insoluble... et de toutes les façons les copains ne le comprennent pas.

As-tu l'impression que ton travail syndical t'a permis de te faire reconnaître auprès des camarades de' l'organisation ?

Maintenant, quand nous discutons de l’intervention syndicale, du travail ouvrier, j'ai quelque chose à dire, on m'écoute.

Avant, je ne disais rien : il y avait lés grands théoriciens qui parlaient... H y a des camarades d’un niveau politique élevé : certains le font sentir, d’autres moins. Ce qui pose le problème des possibilités d’expression des femmes mais aussi dé certains copains. Pouvoir lire est aussi important si nous voulons avoir des discussions intéressantes. Pendant tout un temps, je discutais peu de politique, maintenant, je m’y mets. Militer dans le syndicat, me motive pour lire pour me former...

Et sur le plan de ta vie personnelle ?

Je crois que si je ne militais pas, je m 'emmerderais... Quelquefois, qund // y a des réunions tous les soirs, j’en ai ras le bol. Mais je sais que si je m'arrêtai, je me ferais chier ! De plus comme je suis seule, si je n 'avais pas l’organisation, le syndicat et tous ces liens que ce/a me crée avec les gens, je serais très isolée avec mes gosses. C’est ce dont j’ai eu très peur quand Miche! et moi nous sommes séparés : me retrouver complètement isolée. En fait, je me suis aperçue que je pouvais très bien me débrouiller toute seule. Cela s’est très bien passé et je me sens mieux : d’ailleurs les copains l’ont remarqué. Je fais ce que je veux, je n 'ai pas besoin de rendre des comptes Je suis reconnue indépendamment de Michel.

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