La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Féminisme et réformisme

Cahiers du féminisme, n° 3, mars 1978 · p. 25-27 · 2 264 mots

Le PCF s'intitule fièrement « parti de la libération des femmes »; G. Marchais a même déclaré, lors du meeting au Palais�des congrès que les communistes sont féministes : « si cela veut dire défendre è fond, totalement les droits des femmes, agir pour créer une société d'égalité, de justice, une société où enfin les hommes et les femmes soient libres et heureux » (1).

Mitterrand, quant à lui se défend d'être misogyne et aime à rappeler son rôle de « pionnier ». En 1965, au cours de sa campagne présidentielle, il a proposé de libéraliser la contraception et a défendu le divorce par consentement mutuel (2). De plus le PS a tenu une convention nationale, le 15 janvier 78, sur le thème : « Féminisme, socialisme, autogestion » dans le but de « répondre aux aspirations des femmes françaises, d'accroître le rayonnement de notre parti et d'englober la lutte féministe dans la lutte pour le socialisme » (3). Enfin PCF et PS ont élaboré chacun leurs propositions pour les femmes. (4).

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Les partis ouvriers les plus influents seraient féministes, les femmes ont donc toutes les raisons d'entrer en masse dans ces partis et de voter en masse pour eux aux prochaines élections. Et les Femmes qui « gaspillent » leur énergie à l'extérieur des partis feraient mieux d'adhérer massivement è ces partis pour les féminiser toujours plus : « Tant qu'on n'est même pas 20 % du parti, il ne faut pas se faire d'illusions et les groupes à l'extérieur sont importants à ce moments là. Mais il faudrait mieux que beaucoup d'entre elles viennent chez nous. Je suis souvent d'accord avec les analyses théoriques des groupes mais pas stratégiquement, puisque je pense qu'il faut se battre è l'intérieur des partis et pas à l'extérieur... » (5) Pourtant tout n'est pas si simple. Et nombreuses sont les femmes qui è l'extérieur mais aussi à l'intérieur de ces partis, se posent de multiples questions.

Une société de progrès social et de démocratie

Féminisme et stratégie globale

Nous sommes d'accord avec le PCF et le PS quand ils expliquent qu'il faut un « changement de société » pour que la condition des femmes soit transformée radicalement. Il ne peut pas y avoir de libération des femmes tant que la société fonctionne selon la loi du profit. C'est d'ailleurs le sens du mot d'ordre popularisé par les groupes femmes : « Pas de Libération des Femmes sans Socialisme ».... Mais PCF et PS proposent-ils le vrai changement ? Au vu des propositions des uns et des autres, il est permis d'en douter : ces deux partis défendent le droit au travail des femmes et insistent à juste titre sur la nécessité de favoriser par tous les moyens la participation active des femmes à la vie politique, sociale etc... or que proposent-ils pour lutter contre le chômage (et libérer les femmes des tâches ménagères, pas « à terme » mais tout de suite ? Le retour immédiat aux 40 heures (déjà obtenues au moment du front populaire), la création de 500 000 emplois par an (tout le monde est d'accord maintenant pour évaluer à 3 ou 4 millions le nombre de femmes qui actuellement sont femmes au foyer sans l'avoir choisi), un programme « hardi » d'équipements collectifs et plus précisément 1000 crèches, c'est-à-dire 50 à 60 000 places de crèches supplémentaires (or, il existe aujourd'hui 60 000 places de crèches, seulement pour 2 400 000 enfants âgés de trois ou moins de trois ans).

Dans ces conditions, les femmes supporteront encore le poids des tâches ménagères, la responsabilité des enfants, ne trouveront pas de travail et seront toujours exclues de la vie politique, sociale... Sur la question de l'avortement, PCF et PS demandent le remboursement par la sécurité sociale sans préciser à quel taux (la CGT et la CFDT précisent à 100 %) et ne disent rien sur le problème de la clause de conscience qui permet aujourd'hui à des médecins de s'opposer à la volonté des femmes d'avorter.

Pourquoi cette timidité dans les propositions concrètes ? Par réalisme ? Mais il n'est pas réaliste de prétendre changer la vie des travailleurs et des travailleuses par ce type de propositions de même, il n'est pas réaliste de prétendre imposer un programme économique et social favorable aux travailleurs (les nationalisations, le SMIC à à 2 400 fanes etc...) en gardant Giscard et la constitution de 1958, constitution issue directement d'un coup d'état, celui de De Gaulle. Par cette constitution, Giscard est chef des armées, et la �bourgeoisie a tous les moyens institutionnels pour empêcher l'application des lois votées par une majorité de gauche au parlement. Le PCF et le PS, quelles que soient leurs divergences par ailleurs développent ainsi une stratégie globale de collaboration de classes qui loin d'aboutir à un véritable changement risque d'aboutir à ne rien changer du tout.

Féminisme et démocratie

Par ce qu'elles ont la responsabilité du ménage et des enfants par leur éducation, les femmes ont appris à se taire. Minoritaires dans les organisations du moiï-vement ouvrier, les femmes ne peuvent participer activement à

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la vie de ces organisations que si celles-ci ont un fonctionnement démocratique. Or lé PCF et le PS ne peuvent servir de modèle de ce point de vue. Où et quand le PCF a-t-il discuter collectivement de la loi pour la promotion, l'égalité, la liberté des femmes, dans le travail, la famille, la société ? Comment le PCF, dans son ensemble, a-t-il procédé aux réajustements sinon à la réorientation de la ligne du parti sur la question du féminisme ?

En 1975 (dans le cadre de la semaine de la pensée Marxiste » au cours du débat consacré à « Démocratie, socialisme et promotion de la femme », voilà ce que répondait René Piquet (membre du bureau politique) à la question de Marie-Françoise Leclère (du journal ELLE) : « pourquoi récusez vous le combat féministe ? », R. P. : »... C'est pourquoi, au combat féministe qui dresse les femmes contre les hommes, je préfère et de très loin, le combat des hommes et des femmes contre le régime ». (6) Comment est-on passer de cette dénonciation du « Féminisme-Division » à la notion de « Parti de la Libération de la Femme ». Y-a-t-il eu un bilan critique de l'orientation passée rendu public quelque part, qui aurait donné lieu à un débat dans tout le Parti ? y-a-t-il eu un débat pour savoir si les militantes du PCF doivent ou non participer à la construction de Groupes Femmes dans les quartiers, les entreprises, ou être membres de l'UFF ? Si il y a des divergences au sein du Parti, comment peuvent-elles s'exprimer de telle manière que la direction ne bénéficie pas de privilèges pour affirmer ses ppsitions ? Rien ne peut remplacer le droit de constituer des tendances, au cours d'un débat, dans le cadre du centralisme démocratique. Or ce droit n'est pas reconnu au sein du PCF. Seules les directions centrales du PCF peuvent avoir en définitive droit au chapitre. Le PS, quant a lui ne présentera que 24 candidates aux législatives. Ce qui est d'après F. Mitterrand la preuve que le PS est un parti démocratique car les candidatures ne sont pas désignées d'en haut mais par les fédérations et les fédérations étant composées par une majorité d'hommes (cela prouve surtout que les militantes sont loin de partager le pouvoir avec les hommes au sein du PS) !

Mais le déroulement même de la convention sur les droits des femmes fut particulièrement éclairant sur le soi disant fonctionnement démocratique du PS : le débat a peut-être eu lieu au préalable dans les fédérations, mais lors de la convention, il n'y eu pas de débats sauf peut-être dans la commission chargée de rassembler les amendements, qui vint rendre compte d'une partie seulement de ses travaux en fin d'après-midi, au moment où toutes les dé'égations de province quittaient la salle. De plus les intervenantes n'ont eu droit qu'à 5 ou 8 minutes de temps de paroles alors qu'elles étaient déléguées. Mitterrand lui en tant que 1e’ secrétaire eu droit à une heure d'intervention au moins pour apporter la bonne parole aux délégué(e)s. Tout au sein du PS dépend du bon vouloir de Mitterrand/Père. Ainsi Mitterrand comme il l'a rappelé lui-même s'est d'abord opposé à la mise sur pied d'un secrétariat national à l'action féminine « car le pouvoir n'appartient pas jux groupes de pression », « mais je savais que vous aviez raison et je vous Fai accordé ». Ainsi le fonctionnement bureaucratique du PCF et du PS constituent un premier obstacle important à la participation active des militantes à l'évolution de leur parti.

Féminisme et Mouvement autonome

Au sein de la CFDT, de la CGT, du PS, on reconnaît main tenant qu'il faut une action consciente de l'organisation pour surmonter les comportements reactionnaires, des militants eux-mêmes. Quant au PCF il insiste sur la nécessité de « combattre et faire disparaître les mentalités » réactionnaires » (8) au sein de la société mais le parti, lui, reste, dans les discours officiels, le paradis des femmes : « Notre parti fait la preuve chaque jour qu'il est bien le parti de la libération de la femme. Quel autre parti compte autant de femmes dans ses rangs ? aucun... Que! autre parti fait autant de place aux femmes à tous les échelons de son organisation ? aucun. Que! autre parti fait autant confiance aux femmes pour le représenter dans les conseils municipaux, les conseils généraux, à l’Assemblée Nationale et au Sénat ? aucun... Comment dans un te! parti, les femmes ne se sentiraient-elles pas chez elles ?

Comment les femmes communistes ne se sentiraient-elles pas femmes à part entière et communistes à part entière ?... »

Le Parti Socialiste et les droits des femmes

Présenter 190 candidates aux législatives {8) peut paraître « extraordinaire » par rapport au nombre dérisoire présenté par le PS ou les partis bourgeois mais cela ne nous renseigne en rien sur la place des femmes dans le parti, dans l'activité quotidienne. De ce point de vue les témoignages de militantes du parti dans les meetings à Paris ou en province sont tout aussi intructifs. Ils confirment les blocages que rencontrent les femmes du parti quand elles désirent se réunir entre elles, ils confirment aussi la tendance des militants à laisser reposer sur les femmes la responsabilité du ménage et des enfants, à oublier d'en tenir compte pour les heures de réunion etc...

Au sein du PS les contradictions entre les hommes et femmes existent aussi ; la révolte qui s'est manifestée lors de la convention nation le à propos du chiffre dérisoire de candidats pour les prochaines élections, parlait d'elle-même ; ainsi d'ailleurs que le témoignage embarrassé d'une militante de la région du Nord sur l'attitude de certains militants qui se refusaient à défendre le droit au travail des femmes, par peur de voir ces nouvelles travailleuses exiger de nouvelles libertés auxquelles elles n'auraient peut-être pas songé si elles étaient restées de simples ménagères !

Et ces contradictions, faut-il les nier comme le fait encore le PCF, ou peut-on penser qu'elles seront surmontées par l'action progressive des militantes à l'intérieur du parti seulement.

Non . D'ailleurs les organisations ouvrières ont été conduites à « féminiser » leur programme sous la pression des luttes de masse des femmes elles-mêmes, sur l'avortement, le viol, l'emploi, etc...

Les contradictions entre hommes et femmes s'enracinent dans l'organisation de la vie sociale. Les hommes ne sont pas prêts à abandonner leurs privilèges spontanément, même si ils ont tout à gagner à de nouvelles relations entre hommes et femmes, qui ne seraient plus fondées sur la violence.

Rien ne peut remplacer l'action collective des femmes elles-mêmes. Les femmes ont besoin de se regrouper entre elles pour prendre confiance en elles, pour lutter contre leur oppression spécifique, pour gagner à cette lutte l'ensemble du mouvement ouvrier, pour garantir aussi le contenu féministe du socialisme que nous souhaitons.

Lutter pour le développement du mouvement autonome des femmes n'a rien de contradictoires avec l'appartenance à un parti politique et ce n'est pas non plus prôner la collaboration de classes entre femmes bourgeoises et femmes travailleuses.

Les femmes du PCF et du PS sont d'ailleurs de plus en plus nombreuses à le comprendre et a interpeller leurs propres partis sur, ce point.

En conclusion, revenons sur la notion de « Parti de la libération de la Femme » d'abord pourquoi parler de LA femme, notion abstraite générale au lieu des femmes, avec leurs différen ces et leurs exigences ? En outre prendre le titre de « Parti de la libération des femmes » signifie non seulement être en faveur de la libération des femmes mais être à l'avant garde sur cette question. En reprenant la lutte pour l'avortement libre et remboursé, contre le viol, contre les discriminations sous toutes leurs formes, le PCF n'a fait pourtant que combler un retard qui pendant très longtemps l'a tenu à l'écart des luttes menées par le Planning Familial, le MLAC, les Groupes Femmes, Choisir, la masse des femmes.

Enfin, il nous semble contradictoire dans les termes de parler de « Parti de la libération de la Femme ». La meilleure preuve que peut donner un parti de son féminisme n'est-ce pas de favoriser par tous les moyens, le développement du mouvement autonome des femmes, c'est-à-dire leur regroupement en tant que force collective. De ce point de vue ni le PCF, ni le PS en tant que partis n'ont reconnu l'importance fondamentale du mouvement autonome des femmes, dans le cadre de la société capitaliste ou d'une société socialiste.

Extrait de « Vivre », édité par le PC

Notes

  1. (1) Meeting du Samedi 3 décembre.
  2. (2) Cf. F. Magazine N° 2, Février 78 l'interview de Mitterrand.
  3. (3) Yvette Roudy dans le supplement N° 66 du Poing et la Rose, à la préparation de la convention nationale, sur les Droits des Femmes.
  4. (4) Pour le PCF, cf la Proposition de loi pour Le PS le supplement au Poing et la Rose, et le programme commun reactualise
  5. (5 ! Yvette Roudy dans Rouge N° 550, du 14 15 janvier 77
  6. I6i a Les femmes aujourd'hui, demain >• CERM éditions Sociales p 255
  7. (7i Discours de Mitterrand lors de la Convention.

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