Ils voulaient un enfant mais ils ne pouvaient pas... Qui dira jamais assez la douleur du vide au moment du verdict : impossible. Jusqu’à l’extrême limite, on avait refusé de savoir. Jusqu’à la rupture. Jusqu’à la conscience soudain aveugle de cette vérité : non mon amour, nous ne nous prolongerons pas, nous ne créerons pas une synthèse vivante de nos deux êtres, je ne retrouverai pas l’ombre de ton sourire sur ses lèvres, tu ne sauras jamais quel visage aurait eu l’enfant sorti de mon ventre, notre enfant. Embarqués à des années-lumière du cabinet clos, on rouvre les yeux sur la surface polie du bureau du médecin. Patient, il attend que les regards se croisent... « Et l’adoption, vous y avez pensé ? » Tâtonnements. Le couple pleure, sombre, bascule, éclate, cherche à se retrouver.
Pourquoi être deux si... L’amour, qu’est-ce que ça veut dire ? Qui ose nous proposer un simulacre d’enfant, une parodie de famille ? Le temps passe. Il passe toujours. Lentement, les relations du couple évoluent, se ré -organisent. L’adoption. Tous deux ont réfléchi, isolément et ensemble, comme jamais peut-être ils ne l’auraient fait si... La « notion » d’enfant change : l’enfant « fruit de nos entrailles » devient enfant tout court, être à part entière. Singulièrement, il est à la fois lointain et très proche. Lointain, étranger, parce qu’il est fabriqué par d’autres, proche, familier parce qu’il a autant besoin de tendresse qu’on a envie et besoin d’en donner... La décision est prise, on adopte.
Aussitôt dit, mais pas aussitôt fait. A cette étape, la patience a acquis une autre dimension, le désir est devenu volonté farouche. Heureusement, car c’est le début d’un très long voyage, en forme de course d’obstacles. « La demande d’adoption doit être présentée dans le département de son domicile. La procédure administrative est simple puisqu’il suffit, après un premier entretien, de remplir un questionnaire et de fournir certains documents pour la constitution du dossier : pièces d’état civil, extrait de casier judiciaire, certificats médicaux. (...) Mais il faut des semaines voire des mois pour obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale, des années parfois pour obtenir son enfant (1). » si le « conseil de famille » a donné un avis favorable. « Ce conseil de famille est présidé par un grand pédiatre, et composé de deux magistrats, de plusieurs conseillers généraux, d’un représentant des mouvements familiaux, d’un délégué des parents adoptifs, d’une assistante sociale, d’un ancien pupille, d’un médecin et d’un inspecteur d’académie (2). .. » Monument qui a de quoi décourager, surtout quand on sait qu’il y a peu d’enfants « adoptables ». Alors l’administration, la loi, la légalité, certains apprennent à les contourner. On entre de plein fouet dans une autre réalité, dans un autre monde aussi. Celui qu’on a coutume d’appeler « tiers-monde », en deux mots. Les rapports de domination économique, le dialogue Nord-Sud, sortent de la sphère pseudo-intellectuelle de « l’information » et c’est à un tableau autrement violent que se retrouvent confrontés les parents en puissance.
« L’adoption internationale est un marché prospère (...) La demande occidentale est si pressante que les filières de trafiquants fleurissent (...) certaines ont déjà été démantelées mais se sont reformées ailleurs (...) Les trafiquants les plus efficaces agissent en Asie et en Amérique latine. Ils achètent ou kidnappent des enfants dans les régions les plus démunies, puis les revendent soit directement aux candidats à l’adoption, soit à des orphelinats dont le
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On a tué les parents mais on a du cœur
Quel « drôle » de chemin certains ont parcouru
Adoption : quoi, qui, comment ?
L’adoption plénière : c’est la forme la plus radicale puisqu’elle supprime carrément la filiation originelle et entraîne une rupture complète avec la famille d’origine ; elle a pour effet d’assimiler strictement l’enfant au sein de sa nouvelle famille à un enfant légitime (1 ).
L’adoption simple : donne à l’adopté au sein de sa nouvelle famille des droits et des devoirs équivalents à ceux des enfants légitimes (autorité parentale, obligations alimentaires, droits patrimoniaux...) sans que soient supprimés sa filiation personnelle et ses liens avec sa famille naturelle (pas de modification de l’état civil en particulier) (2).
Les Romains ont été les premiers à avoir établi une juridiction de l’adoption, dans un but d’abord religieux : le fils adoptif assure le culte sacré des ancêtres... Puis le but évolue : il est d’avoir un héritier, on lui transmet ses droits, ses biens et son rang social, l’adoption cesse d’être pratiquée avec l’apparition du christianisme...
En France :
1 803 : L’adoption est inscrite au Code civil, pour « consolidation des mariages stériles ». Joséphine ne pouvait pas avoir d’enfants... L’adopté doit avoir plus de vingt-et-un ans et l’adopteur plus de cinquante.
1923 : Après la Première Guerre mondiale... Loi d’urgence... L’adopté peut être mineur et étranger. Pour la première fois, on précise que l’adoption est une institution créée en faveur de l’enfant. 1939: L’adopté est légalement considéré comme un enfant par le sang, l’adoption est irrévocable.
Qui adopte aujourd’hui ? Selon l’article 346 du Code civil, l’adoption peut être demandée soit par deux personnes mariées depuis plus de cinq ans, non séparées de corps et ayant au moins quinze ans de plus que l’adopté (différence qui peut être réduite sur demande des adoptants par autorisation du tribunal), soit par un ou une célibataire de plus de trente ans.
Qui est adoptable aujourd’hui? Juridiquement, il existe trois catégories d’enfants adoptables : les pupilles de l’Etat, les enfants pour lesquels le père et la mère ou le conseil de famille ont valablement consenti à l’adoption (ces enfants sont remis à l’Aide sociale à l’enfance ou à une oeuvre privée) ; ceux qui font l’objet d’une déclaration judiciaire d’abandon en application de l’article 350 du Code civil).
Mais sur les 560 000 enfants relevant de l’Aide sociale à l’enfance, 14 303 sont immatriculés comme pupilles : ce sont eux qui sont adoptables. Plus d’un tiers de ces pupilles ont au moins quinze ans, 60 96 au moins douze ans, plus des deux tiers ont au moins dix ans et seulement 18 96 ont moins de sept ans. Les admissions diminuent constamment : 1 2 96 en moins par an depuis 1975. Seulement 17,8 96 des pupilles sont placés en vue d’adoption et sur ceux-là 73 % ont moins de sept ans. En ce qui concerne les demandes d’adoption, près de 20 000 dossiers sont en instance. On peut donc considérer qu’il y a dix demandes pour une adoption.
rôle dans cette affaire est plutôt suspect (3)... »
Quels sont les pays les plus grands « fournisseurs » de bébés ? La Corée du Sud : 75 96 des orphelins s’envolent vers l’Occident. La Colombie aussi, le Mexique, le Brésil, l’Inde, quelques pays d’Afrique... En clair : après avoir
""On exploité, affamé, et intrigué pour faire naître, entretenir ou développer des foyers de guerre qui lui permettent de trouver un nouveau souffle, l’Occident capitaliste cynique, mais efficace, se permet à la fois de pallier la baisse de sa natalité, et de se donner bonne conscience : on a tué les parents, mais on a du cœur. Tout ça en jouant sur des détresses et des sentiments eux bien humains. On peut être fiers d’être « civilisés », non ? Ce constat-là, les parents adoptifs peuvent également le faire. Quel « drôle » de chemin certains ont parcouru... Un couple banal, traditionnel, qui veut fonder une famille, comme tout le monde, et qui, stérile, doit adopter pour le faire, se retrouve engagé dans une réelle aventure. Il commence nécessairement par combattre sa propre conception de l’enfant,
�Quel on peut imaginer qu’il combat aussi les réactions « spontanées » de la famille, ce qui l’oblige à réfléchir et à argumenter, à introduire des dimensions différentes... L’enfant n’est plus le souci de la femme seulement, l’homme apprend une autre manière d’approcher sa « paternité ». Quel est le macho fécond moyen, de couleur moyen, qui accepterait un enfant qui ne lui ressemblerait en aucune manière, noir par exemple ? Réfléchirait-il seulement à la relation qu’il souhaiterait avec son enfant ? Il peut arriver aussi que ce soit le début d’une réflexion collective, d’un certain type d’organisation à un niveau social, les parents adoptifs se regroupent, échangent leurs expériences, s’entraident... Enfin, c’est certainement pour beaucoup d’entre eux une cascade de prises de conscience, du monde et des autres, d’une pensée plus directement politique.
De ce point de vue, l’adoption est donc bien un paradoxe : d’une volonté de renforcement de la famille traditionnelle, elle aboutit ou peut aboutir si ce n’est à son éclatement, du moins à sa « refonte » dans une autre optique.
Mais que l’on ne se méprenne pas, ce parcours n’est pas généralité, et l’adoption n’a pas forcément pour résultat de chambouler les rôles traditionnels de l’homme et de la femme au sein de la famille. D’un autre côté, l’adoption, qui exprime un élan humaniste qu’on ne peut que saluer, peut également mener à une catégorie nommée « enfant marchandise », qu’on ne peut que dénoncer. Un paradoxe peut en cacher un autre...
Une autre conclusion s’impose : l’adoption est bien une problématique « occidentale ». Un Coréen pourrait-il une seconde imaginer adopter un petit Allemand ? Nord-Sud : sens unique. Reste que homos, ex-hooligans, trop vieux, trop fragiles ou trop pauvres sont exclus du jeu... L’adoption a ses limites. Mais entre elles et les « technologies nouvelles », laquelle choisiriez-vous ?
Marie Querelle
Notes
- 1. In «Actualités sociales hebdomadaires » n° 1392 du 2 mars 1984.
- 2. Idem.
- 3. In «Actualités sociales hebdomadaires » n° 1389 du 12 février 1984.
- 1. Maryse Wolinski, «l’Adoption, une autre naissance », éditions Bernard Barrault, 1984, 241 pages.
- 2. Idem.
- 3. Idem.