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Table ronde : Le désir d'enfant

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 13-14 · 1 930 mots

Entretien avec Al., Ar., C., F., G., M..

Déjà en 1949, le Deuxième Sexe lançait le débat sur la question de « l’instinct maternel » et de la maternité. L’amour en plus d’E. Badinter relança récemment la discussion. C’est un sujet toujours d’actualité, remis à l’ordre du jour avec la nouvelle politique familiale du gouvernement et l’apparition des nouvelles techniques de procréation. Nous avons organisé une table ronde pour aborder cette question à partir d’expériences et de points de vue personnels différents. Nous pensons qu’en la d’enfant matière il n’y a pas de réponse unique: les points de vue développés par la suite le montrent bien. Parmi les sept femmes qui ont participé à cette table ronde, certaines ont exprimé le désir de ne pas avoir d’enfant, d’autres le désir de « produire » un enfant, d’autres d’avoir un enfant sans avoir obligatoirement envie de le « produire », d’autres enfin pouvant envisager l’adoption. Cette table ronde permet d’ouvrir le débat.

• Que pensez-vous de la maternité aujourd’hui ?

M. — Avec la crise économique et le développement important du chômage, on assiste à tout un discours accompagné de mesures gouvernementales sur l’importance du rôle de la mère, la nécessité qu’elle reste auprès de son enfant, et donc une incitation pour les femmes à retourner ou à rester au foyer. J’aimerais dire aussi qu’on ne peut pas parler que de la maternité, on ne peut la dissocier de la question de la paternité.

F. — En effet, on insiste aujourd’hui sur la continuité et l’importance du rôle de la mère aussi bien pendant la grossesse, l’accouchement et après. Cela peut provoquer une certaine culpabilité pour les femmes qui tiennent à garder leur travail et une certaine part de leur vie à elles.

Ar. — Vu l’importance donnée à la maternité aujourd’hui, il est beaucoup plus dur de vivre sans enfant qu’avec un enfant.

Al. — Cela n’est pas évident pour les lesbiennes : pour nous, il est plus facile de vivre sans enfant.

G. — Ce n’est pas facile d’être mère : en effet, quand tu deviens mère, tu es une mère et tu n’es plus une femme. Quand on me voit, la première chose que l’on me demande c’est « Comment va ta fille? »...

• Quel est votre rapport au désir ou non-désir d’enfant?

C. — Je n’ai pas envie d’enfant, j’ai trente-trois ans et c’est mal parti pour que j’en ai un. Il y aurait un trop grand décalage d’âge avec l’enfant. Voilà les raisons en vrac : problème de temps et d’organisation, occupation de l’esprit, manque de liberté, responsabilité énorme vis-à-vis de l’enfant. Je ne me vois pas avec un enfant. Un enfant, ça donne un coup de vieux, principalement sur le plan psychologique, je ne sais comment expliquer cette impression.

Al. — Je ne me sens pas capable de prendre un enfant en charge pendant vingt années de ma vie. Ce n’est pas le quotidien qui me fait peur, je me sens capable de .l’assumer d’autant plus que j’ai vécu avec des enfants, mais c’est la durée qui me terrifie.

M. — J’ai eu la chance de vivre à une époque où les femmes ont accès à la contraception et qui ont donc le choix d’avoir ou non des enfants. Bien que j’ai vécu pendant longtemps avec des enfants (dans ma famille) et que j’aime beaucoup les enfants, je n’ai toujours pas trouvé de bonnes raisons pour en avoir un à moi. Je ne me sens pas capable d’avoir un enfant à cause de l’énorme responsabilité que cela implique. Je pense qu’il est important de lier tout ce que je Viens de dire, qui est personnel, avec le développement des idées féministes et en particulier toutes les analyses de la maternité-esclave.

Ar. — Moi, je n’en veux pas non plus à priori à cause des contraintes, des responsabilités que cela implique.

G. — Je suis mère d’une fille de deux ans. J’ai décidé de l’avoir à trente ans après avoir longtemps hésité, en particulier à cause des mêmes raisons données par les copines et de l’image de la mère qui est véhiculée aujourd’hui, mère traditionnelle que je ne veux pas être. Dans mon désir d’enfant a beaucoup joué le désir de « produire » l’enfant, vivre la grossesse, l’accouchement. Je suis très heureuse d’avoir un enfant et flère d’avoir une fille.

F. — Je suis mère moi aussi d’une petite fille d’un an, que j’ai eu comme G. à trente ans. J’ai beaucoup hésité aussi pour les mêmes raisons. Dans mon désir n’existait pas l’envie de le « faire », j’avais peur de la grossesse, de l’accouchement ; ce qui comptait, c’était de faire un enfant avec mon copain, que l’on vive cette expérience ensemble.

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H. — J’ai du mal à parler ici puisque quatre d’entre vous ne veulent pas d’enfant et deux ont déjà résolu le problème. Je me sens niée des deux côtés, alors que je pensais qu’il me serait facile de parler ici et d’y voir clair. Depuis six mois, j’essaye de faire un enfant, même si je suis consciente de la politique gouvernementale actuelle. Mon désir d’enfant, c’est un rapport de « production », c’est-à-dire que je veux avoir l’expérience de la grossesse, de l’acouchement, de la maternité... je veux tout avoir. J’ai trente-sept ans aujourd’hui, il y a dix ans je ne me posais pas le problème d’avoir un enfant. Dans mon désir d’enfant, je pense que l’âge compte beaucoup. Après quarante ans, je n’aurais plus cette possibilité et j’ai peur de le regretter.

Mon désir d’enfant : c’est un rapport de production �

Je ne veux pas un enfant pour remplir ma vie ; en effet, j’ai un travail intéressant, tout ce que je fais me passionne. Je veux vivre l’expérience de la maternité. La question qui me préoccupe beaucoup est de savoir comment on peut assumer un enfant seule, quelles sont pour lui les conséquences de l’absence d’un père. Mais malgré cela, je ne prends plus la contraception depuis six mois, l’enfant viendra ou ne viendra pas et je me poserais le problème à ce moment de comment l’assumer.

• Si vous étiez confrontée à un problème de stérilité, quelle serait votre attitude : adoption, utilisation de nouvelles technologies médicales, aucune démarche?

M. — Si mon désir d’enfant se manifestait, ce qui ne s’est jamais produit jusqu’ici, j’essayerais d’adopter. Mais je crois ne pas avoir aujourd’hui les conditions exigées pour adopter : les couples mariés sont prioritaires, dans les faits les célibataires ne pouvant pas adopter avant quarante ans, d’autre part on exige un salaire assez élevé. Ce qui me choque, c’est tous les moyens mis en oeuvre aujourd’hui vis-à-vis de la stérilité, alors qu’il y a en France beaucoup d’enfants adoptables mais ce ne sont pas des bébés et souvent des enfants non abandonnés (ils vivent en foyer et leur famille vient les voir une ou deux fois par an), et qu’il y a un grave problème de surnatalité dans le tiers-monde.

H. — En fait, cela dépend de ton désir d’enfant : si tu veux vivre avec un enfant, à ce moment-là tu peux envisager l’adoption, l’adoption peut permettre de réaliser le désir de possession d’un enfant ; si tu veux « produire » un enfant, ce qui est mon cas, l’adoption est donc exclue.

Dans le cas des nouvelles technologies médicales, on peut raisonner de la même façon que l’adoption, sauf pour l’insémination artificielle qui permet de réaliser ce désir de faire l’enfant, mais cela implique une attitude très déterminée et moi je laisse plutôt le hasard faire les choses.

G. — Je ne ferais pas appel aux nouvelles technologies, ni à l’adoption. J’ai déjà été confrontée à une longue attente pour mon premier enfant. J’ai envie comme H. de « produire » un enfant. Je veux aujourd’hui un deuxième enfant et si cela ne marche pas, je laisserais tomber.

Al. — J’adopterais facilement un enfant, même grand. Il y a des enfants qui ne sont pas bien, je veux bien faire qu’ils soient moins mal, pourquoi en créer un de toutes pièces. Je considère que tout le monde, hétéro ou homo, doit avoir accès à ces nouvelles techniques. A propos des nouvelles techniques, le gros problème que je vois est qu’elles font toujours intervenir quelqu’un de l’extérieur. Elles sont pour moi toutes à mettre sur le même plan : dans un cas — les mères porteuses — , hormis la question de l’argent, on privilégie les chromosomes du père, dans un autre — l’insémination artificielle — ceux de la mère. On ne peut pas dire que l’une des origines est plus importante que l’autre. Je dis tout cela en me plaçant du point de vue de l’enfant.

Tout le monde doit avoir accès à ces nouvelles techniques

F. — On peut envisager cette question sous un autre angle. Le don du sperme pour l’insémination artificielle est une chose peu « coûteuse » pour l’homme. Pour la mère porteuse, le fait de vivre une grossesse n’est pas anodin sur le plan physique et psychologique, le fait de laisser l’enfant après l’accouchement n’est pas évident. Je ne peux mettre ces deux choses sur le même plan, je pense avant tout à la femme qui va porter l’enfant et non au futur enfant.

M. — La location d’utérus pose un problème moral. Je trouve i ignoble de payer une femme pour cela. Je sais bien qu’il y a eu pendant longtemps des nourrices, maintenant les femmes porteuses. Je considère cela comme une autre forme de prostitution. Ce qui me choque aussi, c’est que la recherche médicale fait des choix : pourquoi tout cet argent investi seulement dans les problèmes de stérilité, et non pas dans la contraception masculine et tellement peu pour la contraception féminine et l’accouchement ?

F. — Je ressens quelque chose de contradictoire : je n’ai pas envie de faire l’enfant que j’ai eu comme je l’ai expliqué, et si j’avais envie d’un deuxième, ce qui n’est pas du tout le cas actuellement, je pense que j’aurais la même réaction, mais je suis contente quelque part d’avoir connu cette expérience et surtout il est important que l’enfant vienne de moi et du père. Ressentant cela, je ne sais pas si j’aurais adopté. En ce qui concerne les nouvelles technologies, je crois qu’il faut faire une différence entre elles. Certaines comme l’insémination artificielle, la fécondation in vitro sont des techniques qui permettent de faire face à un problème de stérilité et dans ce sens elles sont un progrès sur le plan individuel, encore que pour l’homme se pose le problème de quelle paternité, et qu’il n’y a pas d’égalité dans le couple. Par contre, l’utilisation des mères porteuses me paraît se situer à un tout autre niveau. Cette utilisation du corps de la femme me choque beaucoup, je ressens cela aussi comme une forme de prostitution, provoquée par les femmes et les couples cette fois.

Al. — Je reviens encore à la question des conséquences pour l’enfant de ces nouvelles technologies. Le gosse va grandir, on ne peut lui cacher ses origines (problèmes du père génétique ou de la mère porteuse). Avant, beaucoup de problèmes se posaient pour les enfants non baptisés, les gosses de divorcés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas car ils sont devenus nombreux. Le même genre de problèmes va se poser avec les nouvelles technologies, comment faire assumer cela à ses enfants, d’autant plus qu’ils seront toujours peu nombreux, la proportion de couples stériles étant assez faible (sauf, bien sûr, si la pratique s’étend à d’autres...).

Propos recueillis par Louise Briceno et Françoise Vial

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