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Compte rendu

Colloque : Féminisme ou pacifisme

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 22 · 759 mots

Féminisme et pacifisme

Féminisme et pacifisme : alors que dans plusieurs pays d’Europe la jonction entre ces deux courants a déjà eu lieu, en France, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Aussi faut-il saluer l’initiative prise par trois associations — Résistance internationale des femmes à la guerre (RIFG), Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, Femmes pour la paix — qui ont organisé le 24 novembre à Paris un colloque sur ce thème. Et le succès rencontré est très encourageant : quatre cents cinquante femmes y ont participé, représentant divers courants pacifistes et féministes.

Le programme, très vaste, s’efforçait d’aborder la question sous différents aspects. Mais on pourra reprocher aux organisatrices d’avoir voulu tout traiter en une seule journée, ce qui n’a laissé pratiquement aucune place au débat. C’est d’autant plus regrettable que sur bien des problèmes des divergences importantes existent : en débattre n’empêche nullement de chercher à avancer ensemble. Ainsi la question des motivations qui poussent les femmes à lutter pour la paix : pour Odette Thibault, l’une des responsables de RIFG, les femmes ont des « prédispositions naturelles » à la paix, car ce sont elles qui donnent la vie : « La maternité est antinomique avec la guerre. » Pour nous, tous les discours sur une prétendue « nature féminine », qui serait le pendant de la différence biologique, sont à la fois faux {« On ne nait pas femme, on le devient », comme l’a démontré Simone de Beauvoir) et dangereux : danger clairement mis en évidence par les deux intervenants suivants qui ont rappelé comment, à toutes les époques, ce thème de la maternité a bien souvent été utilisé contre les femmes et contre les pacifistes. Témoins les multiples appels au « devoir de procréation des mères » lancés à chaque période de guerre dans tous les pays. Et Rita Thalman rappela en particulier comment le nazisme sut exalter les « vertus spécifiques » des femmes pour les mettre au service d’une idéologie raciste et d’une entreprise expansionniste.

Par contre, les femmes ont bien d’autres raisons particulières de lutter pour la paix, comme le montra la sociologue Andrée Michel : parce que l’effort de guerre et la militarisation de la société sont synonymes d’austérité, de sacrifices pour l’emploi, de coupes dans les budgets sociaux, et qu’à chaque fois ce sont les femmes qui sont les premières touchées ! Et aussi parce que la guerre, c’est l’institutionnalisation des violences contre les femmes : les viols massifs, considérés comme arme légitime en temps de guerre ; le développement à grande échelle de la prostitution (hier à Saigon, aujourd’hui au Tchad), que l’on justifie par les ressources qu’elle rapporte au pays !

Autant de raisons qui, pour A. Michel, fondent la convergence entre les démarches féministe et pacifiste. Mais pour une autre intervenante, au contraire, mobiliser les femmes pour la paix (ou pour le socialisme) aboutit toujours à faire passer au second plan le combat contre le système patriarcal. Il s’agit là, on le voit, d’une des questions centrales, et il est d’autant plus regrettable que la salle n’ait pas pu donner son avis là-dessus. D’autres questions ont fait également l’objet de prises de position contradictoires, et auraient mérité un débat plus approfondi : celle des luttes de libération nationale par exemple. Pour certaines, il ne peut y avoir de « guerre juste », la seule acceptable est celle de la nonviolence et de la résistance passive. A l’inverse, la représentante du Parti féministe d’Espagne expliqua que pour elle la résistance à la tyrannie constituait « un droit inaliénable, même s’il faut pour cela employer la violence ».

Toute la salle se retou va unie pour applaudir les représentantes des mouvements de femmes pour la paix des pays étrangers, dont les témoignages montraient que partout, la course aux armements se traduit pour les femmes par des attaques contre leur droit à l’emploi, des restrictions des budgets sociaux, des remises en cause du droit à l’avortement. La représentante de Greenham Common, particulièrement acclamée, insista sur la nécessité de tisser des liens entre les femmes de tous les pays, et conclut son intervention par un vibrant appel à se mobiliser partout contre Reagan, principal fauteur de guerre aujourd’hui.

Au total, ce colloque a permis une première confrontation intéressante entre courants féministes et courants pacifistes. Cette confrontation doit maintenant se poursuivre, pour approfondir la réflexion commune, mais aussi déboucher sur des propositions concrètes, afin de mobiliser le plus largement les femmes contre les dangers de guerre et la militarisation de la société.

Anne-Marie Granger

Notes

  1. ♦ Sur ces questions, voir le dossier publié dans les «cahiers du féminisme» n°27 : «Femme, guerre et révolution �

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