La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le corps des femmes saisi par la médecine

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 20-21 · 1 154 mots

Les femmes constituent depuis longtemps la grande majorité de la clientèle du médecin généraliste. Celui-ci, portant bien son nom de « médecin de famille », doit aider les femmes à supporter les inconvénients et les revers de la condition féminine traditionnelle. Les fardeaux que la société leur impose sont-ils insupportables ? Décrits chez le médecin, ils deviennent troubles et symptômes susceptibles d’un traitement. Mises en conditions, les femmes « sommatisent » leurs difficultés : les pathologies dites typiquement féminines, comme la constipation, sont traitées médicalement. A chaque symptôme, le généraliste a appris à faire correspondre sur l’ordonnance, un médicament. Au mieux, c’est un placebo (î). Si ce n’est pas le cas, il peut provoquer des effets secondaires entraînant une nouvelle consultation et une nouvelle prescription : la femme s’enferme dans un corps « malade ».

L’invention de la pilule contraceptive a commencé à bouleverser le rapport des femmes à la médecine à la fin des années cinquante. La lutte pour le droit à la contraception prenait la forme d’une lutte pour l’accès à une nouvelle technologie permettant aux femmes de contrôler leur corps, de diriger leur vie sexuelle plus librement. Cette lutte devait être menée contre les partisans des idéologies les plus réactionnaires et en premier lieu contre le hiérarchie catholique intolérante. Encore plus clairement la lutte pour le droit à l’avortement a vu se dresser contre les femmes des secteurs organisés de la bourgeoisie libérale, et en premier lieu des médecins qui voyaient d’un mauvais œil les femmes pouvoir faire appel librement à une technologie médicale. Leur droit sacré de « prescription » n’était-il pas remis en cause par des femmes non plus passives mais voulant s’approprier collectivement un savoir scientifique qui jusque-là leur était interdit ? Le mouvement des femmes a véritablement contesté le pouvoir et le savoir médical en diffusant massivement, dans des formulations extrêmement simples, des ouvrages� des brochures, des tracts sur les techniques permettant aux femmes de se connaître elles-mêmes. C’est peut-être cela qui a le plus révolté des institutions comme l’Ordre des médecins.

La médecine est apparue comme un ensemble de savoirs et de techniques thérapeutiques en progrès, mais corsetés par des exigences morales et politiques. Les médecins, les grands patrons, les syndicats médicaux, l’Ordre, ne sont plus apparus seulement comme les servants de œs techniques mais comme les dispensateurs d’un savoir intriqué d’une morale. Alors, d’un côté les femmes et les découvertes scientifiques, le progrès ? De l’autre, les médecins, la bourgeoisie, l’ordre moral ? C’était satisfaisant mais un peu simple...

Tous les coups sont permis

Derrière les médecins libéraux, masqués, se profilent les grands laboratoires pharmaceutiques. Eux fixent les grands enjeux médicaux, disposent d’appareils publicitaires leur permettant de contrôler l’ensemble de la presse médicale, fournissent de généreux subsides aux grands patrons pris dans leurs filets. Ce sont les véritables « propriétaires » de la médecine. Les médecins, eux, font le plus souvent de la figuration. Les laboratoires ont compris que les femmes constituaient un nouveau marché et que leurs exigences de liberté pouvaient permettre la création de nouveaux créneaux commerciaux autour de

La publicité continue à s’intéresser à la pathologie féminine « traditionnelle »...

trois pôles : la contraception, la stérilité, les troubles de la ménopause. Des milliards ont été investis dans la recherche. Rappelons qu’il existe en France 8 500 000 femmes ménopausées, toutes susceptibles d’avoir des troubles à ce moment de leur vie. Il faut proposer à toutes un traitement médicamenteux. Comme l’écrit une revue financée par les laboratoires : « Les femmes traitées ne sont pas représentatives de la population générale. Bien informées, d'un niveau socio-culturel élevé, elles exercent souvent une activité professionnelle. Les traitements de la ménopause les aident face à leurs responsabilités, dans la mesure où les troubles fonctionnels peuvent réaliser un véritable handicap socioprofessionnel. Citadines pour la plupart, elles ont plus facilement accès aux traitements hormonaux. » Pour rester un femmes attrayante, qui « ne vieillit pas », votre médecin vous aidera avec un traitement hormonal remboursé par la 'Sécurité sociale. Ces traitements sont pourtant au centre d’une controverse : la pilule (2) donne-t-elle le cancer ? Certains laboratoires ont tout intérêt à répandre ce bruit. Un médecin, M. C. Pike, a publié en 1983 dans la très réputée revue britannique Lancet , une étude épidémiologique pour démontrer que la pilule favorise le cancer du sein. Il est apparu très vite que l’étude était « biaisée », qu’elle ne permettait de rien démontrer de tel. En attendant, elle a été montée en épingle, diffusée, traduite, résumée, citée... Derrière cette campagne, il y a les laboratoires qui soignent les troubles de la ménopause avec des produits non hormonaux et qui doivent donc, par tous les moyens, semer le doute sur des médicaments hormonaux concurrents. Et cela n’a rien d’exceptionnel. Le Comité national d’éthique créé par Mitterrand a demandé une réglementation des essais médicaux sur l’homme. Cela a fait la une de l’édition du vendredi 12 octobre du journal le Monde. Mais rien n’a été dit sur l’essentiel : qui doit organiser ces essais ? Tant que ce seront les laboratoires pharmaceutiques qui organiseront eux-mêmes les essais sur leurs propres médicaments, on ne pourra jamais savoir la vérité. Les études défavorables sont tenues sous le boisseau et on pousse éventuellement un peu les chiffres pour améliorer les résultats permettant de demander Y« autorisation de mise sur le marché » et le remboursement par la Sécurité sociale. La concurrence est si acharnée, l’objectif du profit si omniprésent que tous les coups sont permis et que plus personne ne sait vraiment l’efficacité et la tolérance d’un médicament.

Tant pis pour les femmes

On utilise de plus en plus des neuroleptiques dans des domaines non psychiatriques à cause des autres effets de ces molécules, dans les troubles de la ménopause par exemple. Mais à quels risques ? Utilisés sur de longues périodes, ces produits provoquent des mouvements anormaux incontrôlables, détruisent les mécanismes du cerveau. Les consommateurs ne le savent pas. S’ils le savaient, penseraient-ils que le jeu en vaut la chandelle quand il s’agit de traiter des troubles mineurs ? Là encore les firmes américaines jouent et gagnent. Les pays du tiers-monde et même l’Europe leur servent de terrain d’expérimentation. Des pilules contraceptives sont interdites aux USA car on redoute leurs effets secondaires, mais elles sont autorisées à l’exportation, massive, vers les pays du tiers-monde. L’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau médicament aux USA est dix fois plus difficile que dans un pays comme la France. l’administration américaine laisse expérimenter à un échelle de masse un médicament pendant dix ans, dans un pays corne le nôtre, avant de l’autoriser sur son territoire. Entre temps il aura été interdit souvent dans le pays d’origine...

La médecine organisée par les capitalistes apporte aux femmes un progrès contradictoire. Dans ce domaine, il apparaît clairement que libération des femmes et mise en cause des trusts pharmaceutiques sont étroitement liées. Comment contrôler autrement, au niveau stratégique, les pouvoirs médicaux ?

Markos

Jd M >-h c/5 c/3 O U

Notes

  1. 1. Un placebo est un médicament ne contenant aucun principe actif. Dans certaines affections, ils ont un excellent taux de réussite allant jusqu’à 40 % , largement autant que beaucoup de «véritables » médicaments.
  2. 2. La pilule contraceptive, comme la plupart des traitements des troubles de la ménopause fait appel aux mêmes substances : les hormones.

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