50 w � <*> � O O « Etre femme sous le IIIe Reich »
« J ai eu trop de proches atteints, dont ma mère et mon père, tués l’une dans la France occupée, l’autre dénoncé par des Français à ceux qui l’envoyèrent dans les chambres à gaz, pour sous-estimer la nécessité de s’opposer activement à toute banalisation d’une expression quelconque du fascisme. Pour être efficace, cette opposition ne peut se contenter de dénoncer le mal, de combattre ses instigateurs et ses complices. Elle doit aussi, certains l’ont compris, étudier ses causes et ses racines. »
Rita Thai matin, qui dirige actuellement l'Institut d’études germaniques à l’université de Tours, s’est attelée à cette tâche, et elle a réussi. Son livre ne raconte pas une histoire... au sens où il n’est pas une surenchère de « l’horreur », où il ne dégouline pas d’exemples sanglants. Non. C’est ce qui fait son extraordinaire force et qui explique vraisemblablement sa diffusion limitée. Durant des années, Rita Thalmann a travaillé à exhumer des archives des documents, des témoignages, des rapports officiels, des chiffres, des statistiques. Preuves à l’appui, elle a reconstruit, synthétisé et analysé les étapes de la vie sociale et politique du Reich, dans l’évolution de ses diverses organisations, de ses campagnes idéologiques, de ses actions, dans ses contradictions. Ce n’est pas un style « émouvant » qui fait pleurer, c’est la clarté et la lucidité de ce quelle expose. Rita Thalmann travaille dans « l’essentiel », sans fioritures.
A l’heure où Le Pen, l’extrême droite, resurgit en France et ailleurs, à l’heure de la réaction sous toutes ses formes, insidieuses ou explicites, de la désillusion et du ras-le-bol politique, du no future , du repli sur soi, du retour en force des « valeurs » traditionnelles de nouveau ressenties comme « rassurantes » (avec son romantisme bon marché, son aveuglement délibérément choisi, son appel constant à l’« insouciance »), le livre de cette femme qui a travaillé contre vents et marées pose de façon lumineuse les questions que nous, femmes, devons nous poser, tout comme les hommes, ensemble si possible. A l’heure où certaines formes du « féminisme » ont été récupérées au point d’arriver à transformer la « femme-objet » en « objet-qui-bouge », c’est au fond de la conscience féministe et politique que s’adresse Rita Thalmann. C’est le point de départ de son livre : elle reconstitue pour nous l’histoire et les luttes des femmes allemandes organisées en centaines d’associations dans la période qui précède la victoire d’Hitler, puis sous son règne, jusqu’à leur utilisation au profit du régime contre les droits des femmes, ou jusqu’à leur complète dissolution. Elle le fait sans complaisance, en notant les faiblesses, y compris des femmes les plus progressistes. « Celles qui, de nos jours encore, refusent toute forme de pouvoir ou qui, à l’inverse, s’imaginent quelles n’en ont aucun, devraient méditer l’importance que les maîtres du IIIe Reich accordèrent initialement à l'influence de l’International Council of Women et la marginalisation méprisante qui s’ensuivit lorsqu’ils constatèrent son incapacité à s’en servir contre leur politique (...) » (page 228).
Bien entendu, à aucun moment Rita Thalmann n’envisage la dynamique et l’histoire du mouvement des femmes en dehors du contexte
S culturel, historique, social et politique général. Elle n’épargne ni les syndicats ni les partis, qu’ils soient de « gauche » ou « libéraux », ni la religion. Hitler en effet n’a pas gagné par hasard. Elle porte à notre connaissance l’idéologie nazie quant au rôle et à la place de la femme dans la société et l’Etat. Quelques exemples :
« L’Etat racial (vôlkisch) n’a pas pour rôle d’élever une colonie d'esthètes pacifistes et de dégénérés. Son idéal n’est ni l’honorable bourgeois ni la vieille fille vertueuse mais bien l’incarnation arrogante de la force virile et des femmes capables de mettre au monde de vrais hommes » (page 73).
« Si toutes les formes de culture physique et professionnelle doivent leur être accessibles, il leur faudra cependant laisser aux hommes l’exclusivité de l’armée, de la justice, de la direction de l’Etat, qui exigeront la plus grande dureté lorsque l’atteinte à la race et au peuple sera punie de prison, voire de mort. Il faudra alors des nerfs d’acier et les forces les plus brutales jusqu’à ce que la chose considérée comme la plus “monstrueuse” passe pour allant de soi » (page 72).
« Le mouvement national-socia- liste est, par nature, un mouvement masculin (...) Si nous éliminons les femmes de la vie publique, ce n’est pas que nous désirions nous passer d’elles. C’est parce que nous voulons leur rendre leur honneur essentiel (...) La vocation la plus élevée de la femme, c’est toujours celle d’épouse et de mère, et si nous nous laissions détourner de ce point de vue, ce serait un malheur impensable » (page 72).
Les dirigeants nazis, quoique contraints d’adapter leur politique féminine aux nécessités de l’économie de guerre (de la manière la plus brutale, on s’en doute), n’ont jamais renoncé à leur conception de la femme mère et servante. Tous les moyens sont bons pour renvoyer les femmes à leurs foyers, pour qu’elles reprennent exclusivement leur rôle de mère, qu’elles soient les « gardiennes du foyer », pour qu’elles engendrent des fils qui seront des guerriers allemands « pur sang ». Ceci s’accompagne d’une série de mesures répressives contre l’avortement, contre l’emploi, les salaires et l’éducation des femmes. Elles sont exclues de la vie publique à tous les niveaux et les campagnes idéologiques ne visent qu’à justifier cette exclusion. C’est le forcing pour le mariage, la famille. Les femmes qui travaillent encore sont employées à des tâches subalternes, leur salaire est d’un tiers à la moitié moins élevé que celui des hommes, elles accomplissent les travaux les plus pénibles et les moins qualifiés. Leur accession à toute éducation supérieure est limitée dans de très fortes proportions. Puis l’économie de guerre, la perte d’hommes sur les différents fronts obligent les dirigeants à faire retourner les femmes au travail, à la production industrielle et à l’agriculture. Dans des conditions morales et matérielles très difficiles. Le travail qui abîmait leurs mains, et leur ôtait toute dignité, qui les empêchait de soigner et d’éduquer leurs enfants, devient tout d’un coup une digne nécessité. Le mariage, but suprême et sacré de la vie d’une femme, devient une institution « hypocrite », « antinaturelle » : les hommes meurent, il faut que toutes les Allemandes, mariées ou non, puissent être fécondées par les guerriers aryens encore disponibles...
Conception et nécessité qui s’opposent. Ce qui explique les virages à 180 degrés de la politique nazie. Mais ce qui implique certains effets sur la conscience des femmes elles-mêmes. « Il ressort en effet des témoignages des intéressées comme des rapports officiels une sorte de résistance passive au rôle de jument de trait et de poulinière que le pouvoir entend leur imposer » (page 166). Comment continuer à croire aux promesses du régime sur la restauration de la dignité de la femme allemande ? Résistance passive, car si leur éloignement de toutes responsabilités par les nazis a créé chez les femmes les conditions d’un engagement moindre et d’une tendance à la critique, l’absence de « toute structure légale d’association autre que celle du parti unique ne permet aucune coordination des oppositions individuelles » (page 169). Toujours est-il que le régime, encourageant les conflits de génération, fait des efforts pour intégrer les jeunes filles dans les Jeunesses hitlériennes, « a fin de les soustraire à l’influence de ce que Gœbbels appelle non sans crainte le monde des femmes » (page 169).
En 1933, les jeunes filles représentent 22 % des Jeunesses hitlériennes. En 1938, il y a proportion égale des deux sexes au sein du mouvement : l’adhésion fut imposée à partir de décembre 1936. « Le régime entend modeler l'Aryenne de l’avenir. Tout en excluant la formation militaire réservée aux garçons, son objectif est de développer, par une "discipline de fer", trois aspects qui lui paraissent fondamentaux dans la personnalité féminine : l’endurance physique, la foi politique, l’esprit de sacrifice » (page 171).
Page après page, Rita Thalmann exhume des archives cette histoire des femmes, elle donne un visage et une forme à ce passé mutilé, proscrit, emmuré. Son livre est un monument d’érudition, une mine d’informations, une mémoire enfin retrouvée. Aux historiens de cette période qui, interrogés sur le peu de place consacrée aux femmes dans leurs études, répondaient : « Que voulez-vous, elles n’ont joué aucun rôle ! », Rita Thalmann a fourni la plus extraordinaire contre-preuve. Elle a éclairé ce monde « de nuit et de brouillard ». Pourtant, l’avenir l’inquiète : « Les victimes ou celles qui s’étaient résignées à subir le régime n’ont pas toutes — loin s’en faut — tiré les leçons de leur expérience. Le poids du passé n’est pas facile à assumer, il bloque souvent l’aptitude à en analyser les causes, à combattre son retour sous d’autres formes » (page 253). Ces formes, nous y sommes confrontées de plus en plus souvent aujourd’hui. Saurons-nous les combattre ? Il est essentiel pour nous d’apprendre... Vite. La lecture de ce livre constitue un grand pas dans ce sens.
Marie Querelle
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Notes
- 1. «Etre femme sous le IIIe Reich », Rita Thalmann, éd. Robert Laffont, 1982, 274 pages.